Aabha jeta un coup d’œil à l’horloge accrochée au mur. 20h54. Il lui restait une minute. Elle n’aurait plus très longtemps à attendre.
« Tom ? » dit-elle.
« Oui ? » répondit la voix.
« Tu as regardé la Présidente à la télé hier soir ? »
« Oui. »
Aabha sourit. « Et qu’est-ce que tu en as pensé ? »
« Penser ? Eh bien, je pense qu’on a de gros problèmes. »
« Vraiment ? Moi, je l’aime bien. Je trouve que c’est une femme avec du charisme. Dans mon pays… »
Les lumières du laboratoire s’éteignirent. Cela arriva sans prévenir – pas de clignotement, pas de signal sonore, rien. Pendant quelques secondes, Aabha resta immobile dans l’obscurité. Le bruit des ventilateurs et de l’équipement électrique qui était une constante au sein du laboratoire s’arrêta. Et ce fut le silence total.
Aabha mit dans sa voix ce qu’elle espérait être une note d’inquiétude.
« Tom ? Tom ! »
« Ça va, Aabha, tout va bien. Tiens bon. J’essaye de mettre mon… Mais qu’est-ce qu’il se passe ici ? Mes caméras ne fonctionnent plus. »
« Je ne sais pas. C’est juste… »
Des lampes jaunes d’urgence s’allumèrent et les ventilateurs se remirent en marche. Le faible éclairage donnait au laboratoire un air étrange, presque inquiétant. Tout était tamisé, à part les indications lumineuses de SORTIE, qui brillaient en rouge dans la semi-obscurité.
« Waouh, » dit-elle. « C’était effrayant. Pendant une minute, mon tuyau d’air a arrêté de fonctionner. Mais il s’est remis en marche maintenant. »
« Je ne sais pas ce qui s’est passé, » dit Tom. « On est sur l’électricité de réserve dans tout le bâtiment. On a pourtant des générateurs de secours qui auraient dû se mettre en route, mais ce n’est pas le cas. Je ne pense pas que ce soit jamais arrivé. Je n’ai toujours pas mes caméras. Ça va aller ? Tu pourras trouver la sortie ? »
« Oui, ça va, » dit-elle. « Un peu effrayée, mais ça va. Les signes lumineux de sortie sont allumés. Je peux les suivre, non ? »
« Tu peux. Mais il faut que tu respectes tout le protocole de sécurité, même dans l’obscurité. Douche chimique pour la combinaison, douche pour toi – tout ça. Si tu penses que tu ne vas pas pouvoir suivre le protocole, il faudra que tu attendes que je puisse t’envoyer quelqu’un ou jusqu’à ce que l’électricité revienne. »
La voix d’Aabha trembla un peu quand elle se mit à parler. « Tom, mon tuyau d’air s’est arrêté. Si ça arrive encore une fois… Disons juste que je n’ai pas envie d’être ici sans mon tuyau d’air. Je suis capable de suivre le protocole les yeux fermés. Mais il faut que je sorte d’ici. »
« OK. Mais tu respectes toutes les procédures à la lettre. Je te fais confiance. Mais il n’y a pas d’éclairage. On dirait qu’il va faire sombre partout, jusqu’à la sortie. Le sas ne fonctionnait plus mais il vient de se remettre en marche. C’est probablement mieux que tu sortes de là. Une fois que tu auras passé le sas, ça devrait aller. Dis-moi quand tu as passé le sas, OK ? Je préfère l’éteindre à nouveau pour économiser de l’énergie. »
« OK, » dit-elle.
Elle se déplaça lentement à travers l’obscurité en direction de la porte de sortie vers le sas, avec la fiole de l’Ebola toujours serrée dans sa main droite. Il lui faudrait vingt ou trente minutes pour suivre toute la procédure. Et elle n’allait pas le faire. Elle avait prévu de prendre des raccourcis à partir de maintenant. Ce serait la sortie la plus rapide d’un labo qu’ils aient jamais vue.
Tom continuait à lui parler. « Et aussi, veille bien à sécuriser tout le matériel et l’équipement avant de sortir. Il ne faudrait pas qu’un truc dangereux se mette à flotter dans l’air. »
Elle ouvrit la première porte et se faufila à travers. Juste avant de la refermer, elle entendit sa voix pour la dernière fois.
« Aabha ? » dit-il.
***
Aabha conduisait sa BMW Z4 décapotable, avec le toit ouvert.
C’était une nuit chaude et elle avait envie de sentir le vent dans ses cheveux. C’était sa dernière nuit à Galveston. C’était sa dernière nuit en tant qu’Aabha. Elle avait fini sa mission, et après cinq longues années sous couverture, cette partie de sa vie était terminée.
C’était une sensation vraiment agréable de se débarrasser d’une identité comme si ce n’était rien d’autre qu’un vêtement sale. C’était un vrai sentiment de liberté, c’était exaltant. Elle avait l’impression d’être une actrice dans une publicité.
Ça faisait longtemps qu’elle en avait marre de la sérieuse et studieuse Aabha. Quelle serait sa prochaine identité ? C’était une question agréable à se poser.
Le trajet jusqu’à la marina était assez court, juste quelques kilomètres. Elle sortit de l’autoroute et entra sur le parking. Elle prit son sac dans le coffre et laissa les clés dans la boîte à gants. Dans environ une heure, une femme qu’elle n’avait jamais vue mais qui lui ressemblait, récupérerait la voiture pour la conduire loin de là. Sa voiture serait à trois cents kilomètres de là demain matin.
Ça la rendait un peu triste parce qu’elle adorait vraiment cette voiture.
Mais qu’est-ce que c’était qu’une voiture ? Rien d’autre que des pièces soudées et vissées ensemble. Quelque chose d’abstrait, en fait.
Elle traversa la marina sur ses hauts talons, qui résonnaient sur le sol carrelé. Elle passa à côté de la piscine, qui était fermée à cette heure-ci de la nuit, mais éclairée par une lumière bleue surnaturelle venant du fond. Les toits en chaume des petits abris à pique-nique bruissaient sous l’effet du vent. Elle descendit une rampe jusqu’au premier embarcadère.
De là où elle se trouvait, elle pouvait voir le grand bateau qui se trouvait sur l’eau et qui illuminait la nuit, bien au-delà du labyrinthe des embarcadères. Le bateau, un yacht de 80 mètres, était bien trop grand pour pouvoir s’approcher de la marina. C’était un hôtel flottant, avec une discothèque, une piscine, un jacuzzi, une salle de fitness, et son propre hélicoptère. C’était un château mobile, construit pour un roi.
Un petit bateau à moteur l’attendait à l’embarcadère. Un homme lui offrit sa main pour l’aider à passer de l’embarcadère au bateau. Elle s’assit à l’arrière et regarda l’homme dénouer les amarres pendant que le pilote mettait le moteur en marche.
S’approcher du yacht dans ce petit bateau à moteur, c’était comme piloter un minuscule vaisseau spatial vers le croiseur interstellaire le plus énorme de l’univers. Ils n’accostèrent même pas. Le bateau à moteur se plaça derrière le yacht et un autre homme l’aida à grimper l’échelle qui menait au pont. Cet homme était Ismail, le fameux assistant.
« Tu as l’agent biologique ? » dit-il, quand elle fut montée à bord.
Elle eut un petit sourire sarcastique. « Salut, Aabha, comment vas-tu ? » dit-elle. « Ça fait plaisir de te voir. Je suis content que tu t’en sois sortie indemne. »
Il fit un geste de la main, comme pour balayer son commentaire sarcastique. « Salut, Aabha. La même chose que tu viens de dire. Tu as l’agent biologique ? »
Elle mit la main dans son sac et en sortit la fiole contenant le virus de l’Ebola. Pendant une fraction de seconde, elle eut une envie furieuse de le jeter à l’océan. Mais au lieu de ça, elle le leva devant lui pour qu’il puisse l’inspecter. Il l’observa attentivement.
« Ce truc minuscule ? » dit-il. « C’est incroyable. »
« J’ai sacrifié cinq ans de ma vie pour ce truc, » dit Aabha.
Ismail sourit. « Oui, mais dans une centaine d’années, les gens chanteront encore les louanges d’une héroïne du nom d’Aabha. »
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