Aux yeux de Luke, tout ça n’avait aucun sens.
« Pourquoi est-ce qu’un type de son envergure, venant d’un pays réputé pour ses piratages informatiques, aurait un ordinateur qui ne serait même pas connecté à internet et qui ne pourrait de toute façon pas l’être, même s’il le voulait ? »
Swann haussa les épaules. « J’ai bien quelques hypothèses en tête. »
« Tu veux nous en faire part ? »
« La première hypothèse, c’est qu’il ne soit pas Chinois. Qu’il ne fait partie d’aucun plan sophistiqué de sabotage. Le piratage qui a permis de contrôler le barrage n’était pas particulièrement compliqué. Il travaille peut-être pour un groupe sans aucun soutien gouvernemental. »
« S’il n’est pas Chinois, alors d’où vient-il ? » dit Luke.
Swann haussa les épaules. « Il pourrait tout aussi bien être Américain. Ou Canadien… Il a des pommettes saillantes et un faciès assez plat, alors il pourrait être Thaïlandais. Mais il a aussi une corpulence imposante, alors il pourrait venir du Nord de la Chine. Ou ça pourrait être un Américain, avec des ancêtres asiatiques. Quand j’étais avec vous dans cette cabane, je n’ai rien vu qui puisse indiquer une nationalité en particulier. Mais je ne le considérerais pas forcément Chinois, juste parce qu’il a un passeport issu par ce pays. »
« OK… Et quelles sont tes autres hypothèses ? » demanda Luke.
« Mon autre hypothèse, c’est qu’ils aient intentionnellement évité toute technologie afin qu’on ne puisse pas facilement découvrir leurs intentions. Il est impossible de pirater quelque chose qui ne se trouve pas en ligne. Si Li n’est pas connecté à internet, personne ne peut lire ses dossiers. La seule manière d’y accéder, c’est en venant ici, dans cet entrepôt perdu au milieu de nulle part, dans un quartier industriel pourri en périphérie d’Atlanta. Et la seule manière de découvrir l’existence de cet entrepôt, c’est de torturer Li ou, comme dans ton cas, de le menacer de le faire. Et c’est quelque chose qui n’aurait jamais dû arriver, vu que Li était supposé se donner la mort avant d’être arrêté. Ceux qui étaient supposés récupérer cet ordinateur, c’étaient les supérieurs de Li ou éventuellement Sal, si l’argent de la location n’était plus versé. Et Sal aurait sûrement jeté ce vieux machin à la poubelle, ou il l’aurait vendu pour dix dollars. »
L’écran de l’ordinateur apparut, avec une fenêtre demandant le mot de passe.
Swann fit un geste de la tête en direction de l’écran. « Et ça… ça aurait été suffisant pour que Sal ne cherche pas à en savoir plus. »
« Tu vas pouvoir passer outre ? » demanda Ed.
Swann sourit. « Tu rigoles ? Les cryptages des années quatre-vingt-dix, c’est un vrai jeu d’enfants. J’arrivais déjà à les contourner à l’âge de treize ans. »
Il tapa une commande et un vieil écran noir MS-DOS apparut dans le coin supérieur gauche. Il tapa plusieurs autres commandes et il hésita un instant avant de continuer. L’écran Windows apparut à nouveau, sans plus demander de mot de passe.
Une fois qu’il eut accès à l’écran du bureau, Swann cliqua à plusieurs endroits. Ça ne lui prit pas très longtemps. « Il n’y a aucun fichier, » dit-il. « Aucun document Word, ni Excel, aucune photo, rien. »
Il regarda Luke par-dessus son épaule.
« Cet ordinateur a été nettoyé. Le disque dur est toujours là et il fonctionne mais il n’y a plus rien dessus. Je pense que notre ami monsieur Li nous a joué un mauvais tour. »
« Est-ce que tu peux récupérer les fichiers qui ont été supprimés ? » demanda Luke.
Swann haussa les épaules. « Peut-être, mais je ne pourrai pas le faire d’ici. Et peut-être qu’il n’y avait aucun fichier, de toute façon. Il faudra retirer le disque dur et le ramener à la NSA pour en être sûr. »
Luke se sentit légèrement démoralisé. Normalement, il avait plutôt confiance en sa capacité à lire à travers les gens. Mais peut-être que Swann avait raison. Peut-être que Li leur avait joué un mauvais tour. Il avait vraiment eu l’air terrorisé, mais peut-être qu’il avait fait semblant. Mais pourquoi ferait-il ça ? Il devait savoir que Luke allait revenir et qu’il n’y aurait aucun moyen de l’éviter.
« Et les CD ? » dit-il. « Si on y jetait un coup d’œil. »
Swann prit le premier CD, sur lequel la lettre A était indiquée. Il le prit du bout des doigts, comme s’il contenait une maladie contagieuse. « Oui, pourquoi pas… »
Il fit glisser le CD dans la fente. L’ordinateur se mit soudain à tourner à plein régime. On aurait dit un avion se préparant au décollage. Après un moment, une fenêtre apparut à l’écran. C’était une liste de fichiers Word. Ils avaient des noms qui suivaient des motifs séquentiels, le plus souvent avec un mot et un numéro. Il y avait des dizaines et des dizaines de fichiers.
Le premier mot de la liste était le mot ‘air’, et ça allait de ‘air1’ à ‘air27.’ Vers la fin de la liste, il y avait un autre mot qui semblait intéressant et c’était le mot ‘réseau’, et ça allait de ‘réseau1’ à ‘réseau9.’ Entre ces deux mots, il y avait aussi le mot ‘barrage.’ Et ça allait de ‘barrage1’ à ‘barrage39.’ Plus loin, il y avait ‘plateforme1’ à ‘plateforme19.’ Et ‘train1’ à ‘train21.’
« Je commence avec le mot ‘air’ ? » demanda Swann.
« Oui, vas-y. »
Swann ouvrit le document air1. Les mots en haut du document faisaient office de titre. Aéroport international John F. Kennedy, New York City.
« OK, » dit Swann.
Il y avait une brève description de l’aéroport, comprenant la date d’inauguration, sa localisation exacte en latitude et en longitude, le nombre de vols et de passagers par an, les principales compagnies aériennes qui y opéraient, etc. Il y avait ensuite plusieurs pages de photos du terminal, un plan de la ville de New York sur lequel l’aéroport était indiqué, et plusieurs plans des terminaux. Après ça, les informations devenaient plus techniques – de longues listes de données apparurent, un mélange de chiffres et de lettres. Swann les examina attentivement en restant silencieux.
« Houston, on a un problème, » finit-il par dire.
*
Le SUV noir fonçait à toute vitesse à travers les rues de la ville, en direction de l’autoroute.
Luke essayait de joindre la Présidente mais son appel avait été mis en attente. Derrière lui, il pouvait entendre les conversations d’Ed et de Swann qui parlaient tous deux au téléphone.
« Je vais avoir besoin d’une équipe d’analystes pour passer le tout au peigne fin, » dit Swann. « C’est ça, dès que j’aurai pu tout télécharger. Non, c’est sur des CD-ROM. Je ne peux pas le faire pour l’instant. Je suis en voiture. Oui. Il y a une base en périphérie de la ville, la base aéronavale d’Atlanta, et on ne va pas tarder à y arriver. J’imagine que quelqu’un pourra me prêter un système avec un lecteur CD. Pourquoi penses-tu qu’il l’a mis sur CD ? Pour que personne ne puisse le pirater, bien sûr ! Les CD se trouvaient dans un bureau fermé à clé, dans un vieil entrepôt dont personne n’avait entendu parler. »
Ed parlait plus fort que Swann. « J’ai besoin que vous me passiez le camp FEMA qui se trouve dans la forêt Chattahoochee, » dit-il. Il resta un moment silencieux, à écouter ce qu’on lui répondait.
« Je vous assure qu’il existe. Essayez avec Campement de la Liberté ou le Camp de Nulle part. J’y étais ce matin. Là-bas, se trouve un type du nom de Pete Winn. Je ne connais pas son titre exact. Directeur de camp, peut-être. Ou professeur de natation, je ne sais pas. Oui, je sais que ce camp n’est référencié nulle part. Mais j’ai tout de même besoin de parler à ce Winn. Il a un prisonnier. Il saura duquel je veux parler. Nous avons confirmé les informations reçues de ce prisonnier. Oui, je vous le répète. Ce détenu est maintenant un prisonnier de très grande valeur. Nous sommes en route pour le camp. Le détenu doit être préparé pour un autre interrogatoire. Il doit être surveillé vingt-quatre heures sur vingt-quatre par des caméras et je veux en gardien en permanence devant sa porte. Il est très probable qu’il essaye de s’enfuir ou de se suicider. »
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