— Ce n’était pas la meilleure, dit Zoe, repoussant ses cheveux de ses yeux et se concentrant sur les papiers. Et pas la pire. J’ai survécu.
Il y avait un écho dans sa tête, un cri qui lui venait de voilà longtemps et de loin. Enfant démoniaque. Monstre. Regarde ce que tu nous as fait faire ! Zoe le refoula, ignorant le souvenir d’un jour passé enfermée dans sa chambre en guise de punition pour ses péchés, ignorant la longue et difficile solitude qu’elle avait connue enfant.
Shelley vint se placer rapidement en face d’elle, étalant les quelques photos qu’elles avaient déjà, puis soulevant les dossiers des autres affaires.
— On n’est pas obligées d’en parler, dit-elle doucement. Je suis désolée. Tu ne me connais pas encore.
Cet « encore » était de mauvais augure : il impliquait un moment, même si ce n’était que dans un avenir lointain, où elle s’attendrait à ce que Zoe lui fasse assez confiance pour lui raconter tous les secrets enfermés en elle depuis qu’elle était enfant. Ce que Shelley ne savait pas et ne pouvait pas deviner grâce à ses petites questions, c’était que Zoe n’allait jamais dire à qui que ce soit ce qui lui était arrivé durant son enfance.
Excepté peut-être à la psychiatre que le Dr Applewhite avait essayé de lui faire voir.
Zoe refoula tout afin d’adresser un sourire tendu à sa partenaire et hocha la tête avant de lui prendre un des dossiers des mains.
— On devrait passer en revue les affaires précédentes. Je vais lire celle-ci et tu peux lire l’autre.
Shelley se dirigea vers une chaise de l’autre côté de la table et regarda les images du premier dossier étalées sur la table tout en se mordant un ongle. Zoe détourna son regard d’elle et se concentra sur les images devant elle.
— La première victime a été tuée dans un parking vide à l’extérieur d’un café-restaurant qui avait fermé une demi-heure auparavant, lut Zoe à voix haute, résumant le contenu du rapport. Elle y travaillait comme serveuse, elle avait deux enfants, n’avait pas fait d’études supérieures et était apparemment restée dans la même région toute sa vie. Il n’y avait aucun signe de preuve scientifique de valeur sur la scène de crime ; la méthodologie était la même, victime tuée avec le fil de fer avant que le tueur n’efface minutieusement les empreintes et les marques.
— Rien qui puisse nous aider à le traquer, une fois de plus, soupira Shelley.
— Elle était en train de fermer le restaurant après avoir nettoyé, sur le point de rentrer après une longue journée de travail. L’alerte a été donnée très rapidement quand elle n’est pas rentrée chez elle à l’heure habituelle.
Zoe tourna la page et chercha tout contenu de valeur.
— C’est son mari qui l’a trouvée — il est parti la chercher quand elle n’a pas répondu à ses appels. Il y a de fortes chances qu’il ait corrompu des preuves quand il a saisi le corps de sa femme quand il l’a trouvé.
Zoe leva les yeux, convaincue que cette affaire était aussi vide de preuves que l’autre. Shelley se concentrait toujours et jouait de nouveau avec le pendentif de sa chaîne. Il était assez petit pour disparaître complètement derrière ses doigts.
— Est-ce que c’est une croix ? demanda Zoe quand sa nouvelle partenaire leva finalement les yeux.
C’était quelque chose dont elles pouvaient discuter, pensa-t-elle. Assez naturel de la part d’un agent de parler avec sa partenaire du bijou qu’elle portait régulièrement, comme cela semblait être le cas, n’est-ce pas ?
Shelley baissa les yeux sur sa poitrine, comme si elle ne s’était pas rendue compte de ce que faisaient ses mains.
— Oh, ça ? Non. C’était un cadeau de ma grand-mère.
Elle déplaça ses doigts et tendit la chaîne afin que Zoe puisse voir le pendentif en or en forme de flèche avec un petit diamant au niveau de la pointe.
— J’ai de la chance que mon grand-père ait de bons goûts. Il appartenait à ma grand-mère.
— Oh, dit Zoe, sentant une légère sensation de soulagement la submerger.
Elle n’avait pas réalisé à quel point elle avait été tendue depuis qu’elle avait vue Shelley tirer sur la chaîne et jouer avec pour la première fois.
— Une flèche qui symbolise le grand amour ?
— C’est ça, sourit Shelley avant de froncer légèrement les sourcils ; elle avait de toute évidence remarqué le changement dans l’humeur de Zoe. Est-ce que tu avais peur que je sois très religieuse ou quelque chose comme ça ?
Zoe s’éclaircit légèrement la gorge. Elle avait à peine reconnu elle-même que c’était la raison derrière sa question. Mais cela l’était, bien évidemment. Cela faisait bien longtemps qu’elle n’était plus cette petite fille timide avec une mère dévote trop zélée, mais elle se montrait toujours assez méfiante envers ceux qui considéraient l’Église comme la chose la plus importante de leur vie.
— J’étais juste curieuse, dit Zoe, mais sa voix était tendue, et elle le savait.
Un pli barra le front de Shelley et elle se pencha en avant pour prendre le dossier suivant sur la table.
— Tu sais, on va devoir passer beaucoup de temps à travailler ensemble si on reste partenaires, dit-elle. Les choses iront peut-être un peu mieux si on ne se cache rien. Tu n’as pas à me dire pourquoi ça t’inquiétais, mais j’apprécierais ton honnêteté.
Zoe déglutit et baissa les yeux sur le dossier qu’elle avait déjà fini de lire. Elle rassembla sa fierté, fermant brièvement les yeux pour faire taire la voix qui lui disait « non, ils ne vont pas ensemble, il y en a un qui est exactement cinq millimètres plus épais », et rencontra le regard de Shelley.
— Je n’ai pas de bons antécédents avec, dit-elle.
— La religion ou l’honnêteté ? demanda Shelley avec un sourire en coin espiègle tout en ouvrant son dossier.
Après un moment durant lequel Zoe s’efforça de se demander quoi répondre, Shelley ajouta :
— C’était une blague.
Zoe lui adressa un sourire faible.
Elle se tourna ensuite vers le dossier d’affaire suivant et commença à examiner les photographies de la scène de crime, sachant que c’était la seule chose qui pourrait faire disparaître la sensation de brûlure dans ses joues et son cou ainsi que le malaise dans la pièce.
— La deuxième victime est une autre version de la même histoire, dit Shelley en secouant la tête. Une femme trouvée assassinée sur le bord d’une route qui serpente à la périphérie d’une petite ville. Le genre de route sur laquelle on pourrait marcher en rentrant du travail tard un soir, et c’était le cas pour elle. C’était une enseignante… un tas de devoirs notés était éparpillé autour d’elle, elle les a laissé tomber quand sa gorge a été coupée par le fil de fer.
Shelley marqua une pause et parcourut rapidement les photographies afin de trouver celles avec les devoirs. Elle la leva une seconde tout en se mordant la lèvre et en secouant la tête. Elle la tendit à Zoe qui essaya de ressentir le même degré de pitié sans y parvenir. Les devoirs ne rendaient en aucun cas cette mort plus poignante qu’une autre pour elle. À vrai dire, elle avait vu des meurtres bien plus violents qui semblaient plus dignes de pitié.
— Elle a été trouvée par un cycliste tôt le matin suivant. Il a remarqué les papiers dans le vent, a traversé la route et a trouvé le corps à moitié avachi dans les herbes hautes, dit Shelley, résumant les notes dans son dossier. On dirait qu’elle est allée sur le côté, comme si elle aidait quelqu’un. Quelque chose l’a attirée là. Bon sang… c’était une femme bien.
Différents scénarios défilèrent dans l’esprit de Zoe : un chien perdu fictif, un inconnu qui demandait son chemin, un vélo avec une chaîne détendue, quelqu’un qui demandait l’heure.
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