Emily hocha de la tête.
— Dans ce cas, on ferait mieux de monter sur le bateau.
Elles sortirent de vieilles chaises et de vieilles tables basses, dérangeant la poussière et remuant l’odeur de moisi, puis les arrangèrent de manière à satisfaire leur imagination et à construire un bateau. Puis elles se servirent d’un rideau élimé comme d’une voile et montèrent dans leur bateau avec Diamant.
Emily pouvait presque sentir le vent dans ses cheveux tandis qu’elles traversaient l’océan vers un rivage lointain. Charlotte utilisait un kaléidoscope comme longue-vue, balayant la pièce comme si elle cherchait quelque chose.
— Terre en vue ! s’écria-t-elle soudain.
Emily jeta l’ancre – qui était en fait un cintre en bois attaché à un cordon de rideau. Puis elles sautèrent du bateau et nagèrent jusqu’à la rive.
Haletant sous l’effort, les deux filles commencèrent à explorer l’île, fouillant dans les piles d’antiquités, en prétendant que c’était un volcan.
— Regarde là-dedans, cria Charlotte à Emily. Dans le volcan !
Emily regarda derrière le porte chapeau que Charlotte montrait du doigt.
— Je n’y crois pas ! s’exclama-t-elle, jouant le jeu.
Les yeux de Charlotte étaient écarquillés.
— C’est le reste des licornes, dit-elle. Puis elle parla hâtivement à Diamant. Son visage se décomposa. Diamant veut descendre le volcan pour être avec elles, dit-elle à Emily.
— Oh, dit Emily, un peu triste. Même si ça veut dire nous quitter ?
Charlotte regarda sa chère licorne et hocha de la tête.
— Elle dit que c’est son île natale. Qu’elle lui manque beaucoup, ainsi que tous ses amis. Elle veut vivre ici. Mais on a le droit de venir lui rendre visite.
— C’est bon alors, dit Emily.
Elles nouèrent les manches de leurs cardigan pour faire une balancelle pour Diamant. Puis elles firent descendre la licorne derrière les meubles et la laissèrent là.
— Tu es triste de lui dire au revoir ? demanda Emily à Charlotte alors qu’elles remontaient dans leur bateau de fortune.
Charlotte secoua la tête.
— Non. Parce que je sais que je la reverrai.
Emily revint soudain au présent. Elle tenait fermement Diamant contre sa poitrine, et la tête du jouet était mouillée de ses larmes. D’une part, elle se sentait désespérément triste, car elle savait que Charlotte n’avait jamais eu la chance de revoir Diamant. Mais une autre partie d’elle débordait de joie. Le jouet était un signe de Charlotte, Emily en était certaine. Diamant avaient été laissée sur cette île, à l’arrière des meubles, complètement oubliée jusqu’à ce moment, peut-être même spécifiquement pour ce moment.
Elle serra Diamant dans ses bras, puis la plaça, de façon émouvante, sur l’étagère surplombant le berceau de la petite Charlotte. Elle sentait que le cercle de la vie se poursuivait, et elle souriait en sachant qu’une fois Charlotte arrivée, un ange gardien veillerait sur elle pendant son sommeil.
*
Emily se blottit dans son lit à côté de Daniel. La journée avait été longue et fatigante, et elle s’était rapidement assoupie.
— Je n’arrive pas à croire que nous possédions une île, murmura-t-elle dans l’obscurité alors qu’elle commençait à s’endormir. Mon avenir n’a plus rien à voir avec ce que j’avais en tête avant.
Daniel laissa échapper un rire endormi.
— Comment ça ?
— Eh bien, je n’aurais jamais cru être mariée et enceinte. Je n’aurais jamais cru avoir Chantelle, ou cette hôtel. Elle caressa la poitrine de Daniel pendant qu’elle se levait et retombait lentement.
— Je n’aurais jamais pensé que j’aurais Chantelle ou l’hôtel non plus, répondit-il.
— Mais tu es heureux de les avoir ?
— Bien sûr.
— Tu es content qu’on ait une autre fille ?
Il l’embrassa sur le front.
— Je suis très heureux, lui dit-il.
— Et que notre fille retourne à l’école demain, où elle réussit fabuleusement bien ?
Daniel rit encore.
— Oui. Je suis content que Chantelle réussisse à l’école.
Emily sourit, satisfaite. Le sommeil semblait prêt à la cueillir.
— Je ne suis triste que pour une chose, dit-elle.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Le fait que mon père ne sera pas là pour profiter de tout ça avec nous.
Daniel se tut alors. Elle sentit ses bras se serrer autour d’elle.
— Je sais, dit-il. Moi aussi, je suis triste pour ça. Mais profitons au maximum du temps que nous avons avec lui. Faisons en sorte que chaque jour soit aussi bon que possible. Faisons en sorte que chaque jour compte.
Emily acquiesça d’un signe de tête.
— Je pense que nous avons fait en sorte qu’aujourd’hui compte, dit-elle en baillant. Nous avons acheté une île, après tout. Ce n’est pas tous les jours que ça arrive.
Elle sentit le thorax de Daniel trembler de rire. Elle se serra encore plus contre lui, emplie de joie et débordant d’amour. Enlacés dans les bras l’un de l’autre, leurs battements de cœur se synchronisèrent. Ils s’endormirent à l’unisson, en parfaite harmonie, deux personnes unies par l’amour.
Emily prit une dernière gorgée de son café décaféiné et posa la tasse sur la table de la cuisine. Elle avait dormi profondément, mais s’était réveillée groggy – en partie parce que le réveil était réglé une heure plus tôt que ce à quoi elle s’était habituée pendant l’été, et un peu de caféine aurait vraiment pu lui être bénéfique. C’était probablement ce qu’elle attendait avec le plus d’impatience une fois que Charlotte serait arrivée, ce qui lui manquait le plus et ce qu’elle désirait le plus. Elle regardait Daniel avec envie pendant qu’il buvait le sien de l’autre côté de la table.
— Bien, chérie, dit Emily en regardant Chantelle. C’est l’heure d’aller à l’école.
Chantelle était assise, la tête inclinée sur un tas de pièces d’horlogerie, la langue tirée au coin de la bouche, en pleine concentration. Son bol de céréales vide était à côté d’elle, écarté n’importe comment afin qu’elle puisse poursuivre sa tâche.
— Je ne peux pas avoir cinq minutes de plus ? demanda-t-elle, si absorbée par sa tâche qu’elle ne leva même pas les yeux. J’ai juste besoin de déterminer où mettre ce rouage.
Depuis son retour d’Angleterre, Chantelle était déterminée à faire une horloge comme Papa Roy. Emily trouvait très gentil que Chantelle ait été si inspirée par son grand-père, mais cela lui brisait aussi le cœur en même temps. Elle et Daniel n’avaient pas encore annoncé à Chantelle la nouvelle de la maladie de Papa Roy ; la jeune fille serait complètement anéantie quand elle l’aurait perdu. Ils le seraient tous.
Daniel prit alors les commandes.
— Non, désolé, chérie. Tu dois arriver à l’heure pour rencontrer ton nouvel instituteur et tes nouveaux camarades de classe.
Chantelle posa son tournevis avec un soupir réticent.
— D’accord.
Emily aurait aimé pouvoir convaincre Chantelle de faire son travail sale et huileux dans un endroit plus approprié – le garage, ou la remise, ou à peu près n’importe tant que ce n’était pas la table de la cuisine, vraiment. Mais Chantelle ne voulait pas en entendre parler. Papa Roy réparait des horloges sur la table du petit-déjeuner, alors Chantelle devait faire de même !
Ils se dirigèrent tous ensemble vers la camionnette. Daniel prit le volant, car Emily trouvait qu’il était trop inconfortable de caler son ventre en pleine expansion derrière le volant. Chantelle sauta à l’arrière sur son siège auto.
Читать дальше