— Par ici.
Margaret cligna des paupières. La bonne avait-elle assisté à l’incident et était-elle montée par un autre escalier ? Mais les bonnes n’étaient généralement pas présentes lors des bals. Peut-être un valet l’avait-il informée ? Margaret fronça les sourcils.
La bonne avançait d’un bon pas, passant devant des buffets et des vases démesurés en porcelaine bleu et blanc qui avaient l’air somptueux même dans cette pauvre lumière, et Maman et Margaret se dépêchèrent après elle. Leurs pieds s’enfoncèrent dans des tapis luxueux qui assourdissaient leurs pas, mais l’étrange silence n’apaisait pas le cœur battant toujours plus vite de Margaret. Un sourire béat rayonnait sur les lèvres de Maman, alors que d’ordinaire elle aurait marmonné que la démarche rapide de la bonne n’était pas nécessaire.
Enfin, la bonne s’arrêta devant une porte.
— C’est ici.
— Merci, dit Maman en pressant quelque chose dans les mains de la bonne. J’ai bien peur d’avoir besoin de votre aide.
La bonne hocha gravement la tête.
— Bien sûr. Elle est plutôt grande.
L’instant d’après, la bonne saisissait les poignets de Margaret et la trainait à l’intérieur de la pièce.
— Que faites-vous ? s’écria Margaret en luttant contre la solide prise de la bonne.
Margaret était en pleine confusion. Les bonnes n’étaient pas supposées tirer quelqu’un dans les chambres. Personne n’était supposé faire cela.
— Maman ? plaida Margaret.
Des mains poussèrent Margaret. Des mains qui n’appartenaient pas à la bonne. Les deux mains de la bonne étaient refermées autour des poignets de Margaret, comme des menottes de fortune. Le parfum de lavande préféré de sa mère qui flotta autour de Margaret, ne laissa aucune équivoque : Maman la forçait à entrer dans la pièce. Maman n’était pas encline à faire des câlins, et pourtant, à présent, elle poussait le dos de Margaret.
— Le lit est sur la droite, dit la bonne d’un ton professionnel, comme si elle expliquait la disposition de la chambre à une nouvelle invitée qui était entrée de manière normale, avec une invitation.
— S’il vous plaît, relâchez-moi, dit Margaret de sa voix la plus autoritaire. Que se passe-t-il, au juste ?
— Je garantis votre paix et votre bonheur futurs, dit Maman avec un petit cri de joie. N’est-ce pas merveilleux ?
Margaret sentit son cœur s’alourdir.
Une idée lui vint.
Une idée abominable, atroce et alarmante.
— À qui appartient cette chambre ?
La voix de Margaret tremblota, peinant dans une gorge soudainement sèche, comme si elle venait d’entrer au Sahara, et pas dans une chambre somptueuse située dans la très humide et moite Angleterre.
— Celle du duc de Jevington, déclara Maman. Votre futur mari.
Juste ciel.
Margaret ferma les yeux avec force. Malheureusement, quand elle les rouvrit, le monde demeurait le même qu’auparavant.
— Vous plaisantez, dit Margaret. Vous devez être en train de plaisanter.
Maman n’avait peut-être jamais fait de plaisanterie auparavant, et elle avait peut-être enrôlé cette étrange bonne pour l’assister dans sa blague, mais cela ne signifiait pas qu’elle n’était pas en train de plaisanter.
Sûrement pas.
Maman n’allait pas réellement mettre en scène une situation compromettante, n’est-ce pas ?
— Le duc m’a peut-être invitée à sa résidence, mais cela ne veut pas dire qu’il désire me trouver installée dans son lit, dit Margaret.
Maman éclata de rire et referma la porte. La bonne posa la lanterne sur la table avec un bruit métallique. La lumière dorée illumina un plafond à caissons. L’atmosphère embaumait le cèdre et le citron, une odeur masculine bien différente de la senteur de lavande de la chambre de Margaret.
Une rosette tomba de sa robe sur le tapis visiblement coûteux juste en-dessous. Non pas que le duc doive en connaitre le coût. Le père de Margaret gagnait de l’argent, mais un noble conservait le sien, et personne n’était plus noble que le duc de Jevington. Ses ancêtres avaient probablement fait rapporter le tapis depuis l’Empire ottoman à dos d’ânes par-delà les Alpes durant les croisades.
Sapristi.
Le cœur de certaines femmes devait battre plus fort à l’idée d’être la femme du duc de Jevington. Contrairement à la plupart des ducs, il était en âge de se marier ; cependant, contrairement à la plupart des ducs, il n’était pas marié.
Maman souhaitait sans aucun doute changer ce fait précis.
Le physique séduisant du duc était de notoriété publique, suscitant chez les grands-mères potentielles d’agréables visions de bébés aux visages symétriques, quand elles n’étaient pas en train de penser aux vastes domaines de cet homme et à ses caisses convenablement remplies d’argent. Le duc avait réussi à ne pas se laisser attraper, en dépit d’une résidence à Mayfair lui donnant un accès aisé aux mères marieuses et à leurs filles débutantes désespérées.
En outre, le duc de Jevington n’autoriserait personne à le compromettre. Elle l’avait déjà rencontré auparavant : c’était le meilleur ami du mari de son amie, Lady Metcalfe. Elle avait passé deux très inconfortables semaines en présence du duc lors d’une partie de campagne. Ils n’avaient même pas réellement eu la moindre conversation, mais assurément, si le duc avait dû, pour quelque étrange raison, déclarer sa passion pour elle, il aurait eu amplement l’occasion de le faire alors.
Il accueillerait probablement le scandale avec plaisir même si la mère de Margaret faisait entrer la totalité des invités de la salle de bal pour admirer bouche bée Margaret sur le lit. C’était le genre de situation qui pouvait assurer à un homme une place de choix sur la liste convoitée des Séducteurs à Adorer que Mariages pour Jeunes Filles Sages publiait chaque année.
Margaret s’arcbouta contre l’emprise de la bonne, mais celle-ci n’avait rien perdu de sa fermeté.
La bonne ricana, mais Margaret résista à l’envie de pleurer.
Tout se passerait bien.
Il le fallait.
Elle convaincrait sa mère et la bonne de la relâcher, ramasserait sa rosette sur le sol, et si le duc remarquait une odeur de champagne en entrant dans sa chambre ce soir, il l’attribuerait à un agréable souvenir des festivités.
Margaret n’allait pas accepter de devenir la risée de la haute société.
Pas à nouveau.
Margaret releva le menton.
— J’exige de partir.
Maman la fixa du regard un instant. Ses sourcils et sa lèvre inférieure partirent dans des directions opposées, comme s’ils désiraient se séparer.
Margaret refusa de trembler.
Puis Maman partit d’un rire juvénile.
— Vous n’allez rien exiger, dit-elle en se tournant vers la bonne. Où sont les entraves ?
Entraves ?
Margaret leva brusquement les sourcils.
La bonne retira un long ruban de la poche de son tablier. Le ruban avait l’air affreusement solide, et Margaret recula. Sa mère resserra son étreinte sur Margaret.
— Vous ne pouvez pas m’attacher, dit vivement Margaret. En outre, personne ne croira qu’il m’ait compromise. Votre plan ne marchera pas.
La bonne eut un sourire narquois. Elle était plus que probablement consciente de l’absurdité de ce plan. Combien d’argent exactement Maman lui avait-elle promis ?
— Ma chère enfant, dit Maman. Je suis très heureuse que votre innocence soit encore intacte, mais je vous assure que les gens croiront que vous avez été compromise s’ils vous découvrent attachée.
Maman força Margaret à s’allonger sur le lit à baldaquin et s’assit sur ses jambes. Margaret se débattit, mais Maman était lourde, et la bonne attacha un poignet de Margaret à chaque montant du lit. Des tentures couleur saphir en descendait majestueusement, enveloppant Margaret de leur somptuosité. Le lit serait considéré comme luxueux dans la plupart des circonstances, mais Margaret frissonna lorsque sa peau s’appuya contre la couverture du duc. Elle ne devrait pas être ici. Sans aucun doute, d’autres rosettes cousues sur sa robe étaient-elles en train de se dénouer.
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