Pendant un instant, Jasper pensa que Miss Carberry pourrait passer la tête de derrière la tenture, mais aucun bruit ne parvint depuis la fenêtre.
— Elle n’est pas là, dit Jasper. Visiblement.
— Nous devrions vraiment partir, conseilla vivement l’évêque à sa compagne. S’attarder dans les appartements privés du duc est inconvenant.
— Je refuse de recevoir des leçons de bienséance de la part d’un évêque, renifla Mrs Carberry. Il doit l’avoir cachée quelque part.
— Je ne cache pas de femmes dans ma chambre, dit Jasper avec raideur.
— Elle est peut-être dans votre garde-robe, dit Mrs Carberry.
— Une suggestion abominable, dit l’évêque. Je vous en prie, ne vous mettez pas dans l’embarras. Nous ne voudrions pas que le duc ait une piètre opinion de vous.
Mrs Carberry hésita, réfléchissant, nul doute, aux conséquences de s’attarder, mais finalement, elle secoua fermement la tête.
Le cœur de Jasper sombra.
Mrs Carberry pensait peut-être qu’elle avait déjà compromis sa place sur la liste des invités pour les prochaines festivités. Si elle trouvait sa fille, cela lui assurerait un statut plus élevé.
— Néanmoins, je vais regarder.
Mrs Carberry marcha d’un pas déterminé vers la garde-robe, l’ouvrit, contempla les rangées de redingotes et de pantalons, et la referma rapidement.
— Pas ici.
— Précisément, dit Jasper. Je ne causerais pas de tort à votre fille.
Mrs Carberry renifla et abaissa la tête sous le lit. Son visage s’était empourpré, adoptant une certaine ressemblance avec une fraise, mais elle continua à fouiller la pièce.
Jasper admirait presque sa résolution.
— Elle se cache peut-être derrière les tentures !
Mrs Carberry se dirigea d’un pas déterminé vers la fenêtre.
— N-Non, dit Jasper.
Si Mrs Carberry la découvrait, ce qu’elle ferait certainement, l’évêque deviendrait soupçonneux. Il annoncerait sans aucun doute le besoin immédiat pour Jasper de publier les bans. Avec la chance actuelle de Jasper, l’évêque verrait l’archevêque de Canterbury le lendemain et commencerait les arrangements pour une dérogation spéciale.
— Ce n’est pas nécessaire, s’écria Jasper.
— Au contraire, c’est tout à fait nécessaire, répondit Mrs Carberry.
Bien que la chambre de Jasper soit de dimensions généreuses, et bien que les jambes de Mrs Carberry soient plutôt courtes, il ne fallut pas longtemps à Mrs Carberry pour atteindre la fenêtre.
— Je préférerais que vous ne regardiez pas, dit Jasper.
Mrs Carberry pinça les lèvres en une fine ligne, et elle tira la tenture.
Aucune jeune femme n’était derrière.
Jasper resta bouche bée. Miss Carberry aurait dû se tenir juste à l’extérieur. Aucun escalier ne descendait du balcon.
Où diable avait-elle bien pu passer ?
Une bourrasque frappa Margaret. Le vent, qui avait semblé insignifiant lorsque Margaret avait fait la file au dehors, se classant plus bas dans l’irritation que l’incessant crachin, était à présent impossible à ignorer. Si seulement le duc avait décidé de briser la tradition et d’avoir une chambre au rez-de-chaussée. Margaret avait su qu’elle n’aurait pas dû sortir par la fenêtre, même avant d’avoir vu la façon exacte dont les sourcils majestueux du duc avaient bondi vers ses cheveux élégamment ébouriffés.
On ne sortait pas des chambres à coucher par les fenêtres.
Cela dit, on ne devrait pas non plus être ligoté aux montants des lits.
Curieusement, les actes de Margaret avaient semblé indiqués, mais elle fut envahie par une gratitude nouvelle pour l’usage des escaliers et les raisons de leur incontestable popularité. L’escalade de façades n’était pas une activité courante, même pour les sportifs.
Margaret n’était pas sportive. Courir ne faisait qu’irriter sa généreuse poitrine, et s’adonner à d’autres exercices, qui consistaient à plier et contorsionner son corps dans d’étranges positions, la faisait se sentir ridicule.
Et pourtant, elle se tenait là, sur un balcon étroit.
Elle regarda en bas. Les invités ne faisaient plus la file à l’extérieur de la résidence. La dernière chose dont Margaret avait besoin était que quelqu’un la remarque et crie « Au voleur ». Ou, encore pire, que quelqu’un la reconnaisse. Il n’y avait aucune explication possible pour justifier qu’une débutante soit sur le balcon menant à la chambre à coucher d’un duc. Après tout, aucun chaperon n’était à ses côtés. Pas même Grand-mère Agatha, qu’elle parvenait habituellement à inciter à l’accompagner pour des visites qui présentaient moins d’intérêt pour sa propre mère.
Margaret évalua la situation. Le problème d’être cramponnée à un balcon était l’air à présent frisquet. Des rafales de vent la frappaient continuellement, emportant sa robe couleur canari comme si elles étaient ravies d’avoir autant de tissu avec lequel jouer. Même si le vent décidait d’être moins actif, l’air glacial resterait tout de même piquant.
En-dessous d’elle, des calèches passaient, déposant parfois des passagers, ou emportant parfois ceux qui se contentaient de faire une brève apparition avant une longue nuit à errer de réception en réception.
La pluie éclaboussait Margaret, glissant le long de ses doigts. Elle avait déjà détruit ses gants de dentelle en essayant de rompre ses liens.
Margaret était contente de ne pas voir l’expression du duc – mais même si elle ne voyait pas son visage, elle savait qu’il devait être horrifié.
Margaret remua les jambes. Des voix résonnèrent en dessous, et elle se tapit contre le balcon, souhaitant que l’architecte ait conçu la façade avec moins d’enthousiasme pour les colonnes. Personne n’avait à ce point besoin d’un bâtiment ressemblant à un temple grec quand – même en Grèce – les gens avaient arrêté d’adorer leurs dieux des siècles auparavant.
La voix de sa mère retentit. Elle allait fouiller le balcon.
Le cœur de Margaret s’affola, se précipitant de-ci de-là, sans se préoccuper des autres vaisseaux sanguins du corps. Respirer devint de plus en plus difficile.
Elle devait se cacher.
Tout de suite.
Malheureusement, les balcons faisaient d’horribles cachettes.
Une idée lui vint. Margaret grimpa hâtivement par-dessus le rebord du balcon et plaça ses pieds sur le petit côté de la brique sur sa gauche.
Cela marchait, et Margaret rayonna. D’autres femmes auraient peut-être craint le manque de stabilité, mais Margaret avait réussi. Elle s’accrocha à la balustrade en fer du balcon, et maintenant, si sa mère ouvrait la porte – quand sa mère ouvrirait la porte – Margaret serait cachée.
C’était parfait.
La pluie continua à dégouliner sur son visage et ses mains ; elle continua à mouiller sa robe, mais cela n’avait pas d’importance. Une demi-heure plus tôt, elle avait été certaine qu’elle serait forcée d’épouser le duc. Et, bien que l’homme n’ait montré aucun signe de cruauté, elle n’avait aucun désir d’épouser un homme obligé de devenir son mari. Il saurait toujours qu’il était un duc, et qu’elle n’était qu’une jeune fille réservée introduite dans le beau monde par la seule force de la soudaine abondance d’argent de son père.
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