Cependant je cherchais des yeux, inquiètement, ce qui pouvait rappeler le passé. Je reconnaissais bien, parmi le mobilier neuf du salon, quelques meubles de Fongueusemare ; mais ce passé qui frémissait en moi, il semblait que Juliette à présent l’ignorât ou prît à tâche de nous en distraire.
Deux garçons de douze et treize ans jouaient dans l’escalier ; elle les appela pour me les présenter. Lise, l’aînée de ses enfants, avait accompagné son père à Aigues-Vives. Un autre garçon de dix ans allait rentrer de promenade ; c’est celui dont Juliette m’avait annoncé la naissance prochaine en m’annonçant aussi notre deuil. Cette dernière grossesse ne s’était pas terminée sans peine ; Juliette en était restée longtemps éprouvée ; puis, l’an passé, comme se ravisant, elle avait donné le jour à une petite fille qu’il semblait, à l’entendre parler, qu’elle préférât à ses autres enfants.
– Ma chambre, où elle dort, est à côté, dit-elle ; viens la voir. Et comme je la suivais : – Jérôme, je n’ai pas osé te l’écrire… consentirais-tu à être parrain de cette petite ?
– Mais j’accepte volontiers, si cela doit t’être agréable, dis-je, un peu surpris, en me penchant vers le berceau. Quel est le nom de ma filleule ?
– Alissa… répondit Juliette à voix basse. Elle lui ressemble un peu, ne trouves-tu pas ?
Je serrai la main de Juliette sans répondre. La petite Alissa, que sa mère soulevait, ouvrit les yeux ; je la pris dans mes bras.
– Quel bon père de famille tu ferais ! dit Juliette en essayant de rire. Qu’attends-tu pour te marier ?
– D’avoir oublié bien des choses ; – et je la regardai rougir.
– Que tu espères oublier bientôt ?
– Que je n’espère pas oublier jamais.
– Viens par ici, dit-elle brusquement, en me précédant dans une pièce plus petite et déjà sombre, dont une porte ouvrait sur sa chambre et l’autre sur le salon. C’est là que je me réfugie quand j’ai un instant ; c’est la pièce la plus tranquille de la maison ; je m’y sens presque à l’abri de la vie.
La fenêtre de ce petit salon n’ouvrait pas, comme celle des autres pièces, sur les bruits de la ville, mais sur une sorte de préau planté d’arbres.
– Asseyons-nous, dit-elle en se laissant tomber dans un fauteuil. – Si je te comprends bien, c’est au souvenir d’Alissa que tu prétends rester fidèle.
Je fus un instant sans répondre.
– Peut-être plutôt à l’idée qu’elle se faisait de moi… Non, ne m’en fais pas un mérite. Je crois que je ne puis faire autrement. Si j’épousais une autre femme, je ne pourrais faire que semblant de l’aimer.
– Ah ! fit-elle, comme indifférente, puis détournant de moi son visage qu’elle penchait à terre comme pour chercher je ne sais quoi de perdu : – Alors tu crois qu’on peut garder si longtemps dans son cœur un amour sans espoir ?
– Oui, Juliette.
– Et que la vie peut souffler dessus chaque jour sans l’éteindre ?…
Le soir montait comme une marée grise, atteignant, noyant chaque objet qui, dans cette ombre, semblait revivre et raconter à mi-voix son passé. Je revoyais la chambre d’Alissa, dont Juliette avait réuni là tous les meubles. À présent elle ramenait vers moi son visage, dont je ne distinguais plus les traits, de sorte que je ne savais pas si ses yeux n’étaient pas fermés. Elle me paraissait très belle. Et tous deux nous restions à présent sans rien dire.
– Allons ! fit-elle enfin ; il faut se réveiller…
Je la vis se lever, faire un pas en avant, retomber comme sans force sur une chaise voisine ; elle passa ses mains sur son visage et il me parut qu’elle pleurait…
Une servante entra, qui apportait la lampe.
Table des matières
A ANDRÉ RUYTERS .
Gérard Lacase, chez qui nous nous retrouvâmes au mois d'Aoüt 189., nous mena, Francis Jammes et moi, visiter le château de la Quartfourche dont il ne restera bientôt plus que des ruines, et son grand parc délaissé où l'été fastueux s'éployait à l'aventure. Rien plus n'en défendait l'entrée: le fossé à demi comblé, la haie crevée, ni la grille descellée qui céda de travers à notre premier coup d'épaule. Plus d'allées; sur les pelouses débordées quelques vaches pâturaient librement l'herbe surabondante et folle: d'autres cherchaient le frais au creux des massifs éventrés; à peine distinguait-on de ci de là, parmi la profusion sauvage, quelque fleur ou quelque feuillage insolite, patient reste des anciennes cultures, presque étouffé déjà par les espèces plus communes. Nous suivions Gérard sans parler, oppressés par la beauté du lieu, de la saison, de l'heure, et parce que nous sentions aussi tout ce que cette excessive opulence pouvait cacher d'abandon et de deuil. Nous parvînmes devant le perron du château, dont les premières marches étaient noyées dans l'herbe, celles d'en haut disjointes et brisées; mais, devant les portes-fenêtres du salon, les volets résistants nous arrêtèrent. C'est par un soupirail de la cave que, nous glissant comme des voleurs, nos entrâmes; un escalier montait aux cuisines; aucune porte intérieure n'était close... Nous avancions de pièce en pièce, précautionneusement car le plancher par endroits fléchissait et faisait mine de se rompre; étouffant nos pas, non que quelqu'un pût être là pour les entendre, mais, dans le grand silence de cette maison vide, le bruit de notre présence retentissait indécemment, nous effrayait presque. Aux fenêtres du rez-de-chaussée plusieurs carreaux manquaient; entre les lames des contrevents un bignonia poussait dans la pénombre de la salle à manger, d'énormes tiges blanches et molles.
Gérard nous avait quittés; nous pensâmes qu'il préférait revoir seul ces lieux dont il avait connu les hôtes, et nous continuâmes sans lui notre visite. Sans doute nous avait-il précédés au premier étage, à travers la désolation des chambres nues: dans l'une d'elles une branche de bois pendait encore au mur, retenue à une sorte d'agrafe par une faveur décolorée; il me parut qu'elle balançait faiblement au bout de son lien, et je me persuadai que Gérard en passant venait d'en détacher une ramille.
Nous le retrouvâmes au second étage, près de la fenêtre dévitrée d'un corridor par laquelle on avait ramené vers l'intérieur une corde tombant du dehors; c'était la corde d'une cloche, et je l'allais tirer doucement, quand je me sentis saisir le bras par Gérard; son geste, au contraire d'arrêter le mien, l'amplifia: soudain retenti un glas rauque,si proche de nous, si brutal, qu'il nous fit péniblement tressaillir; puis lorsqu'il semblait déjà que se fût refermé le silence, deux notes pures tombèrent encore, espacées, déjà lointaines. Je m'étais retourné vers Gérard et je vis que ses lèvres tremblaient.
--Allons-nous en, fit-il. J'ai besoin de respirer un autre air.
Sitôt dehors il s'excusa de ne pouvoir nous accompagner: il connaissait quelqu'un dans les environs, dont il voulait aller prendre des nouvelles. Comprenant au ton de sa voix qu'il serait indiscret de le suivre, nous rentrâmes seuls, Jammes et moi, à La R. où Gérard nous rejoignit dans la soirée.
--Cher ami, lui dit bientôt Jammes, apprenez que je suis résolu à ne plus raconter la moindre histoire, que vous ne nous ayez sorti celle qu'on voit qui vous tient au coeur.
Or les récits de Jammes faisaient les délices de nos veillées.
--Je vous raconterais volontiers le roman dont la maison que vous vîtes tantôt fut le théâtre, commença Gérard, mais outre que je ne sus le découvrir, ou le reconstituer, qu'en dépouillant chaque événement de l'attrait énigmatique dont ma curiosité le revêtait naguère...
Читать дальше