Puis ce furent des lettres datées de Fongueusemare de nouveau, où Juliette vint la rejoindre en juillet…
Édouard et Juliette nous ont quittés ce matin. C’est ma petite filleule surtout que je regrette ; quand je la reverrai, dans six mois, je ne reconnaîtrai plus tous ses gestes ; elle n’en avait encore presque pas un que je ne lui eusse vu inventer. Les formations sont toujours si mystérieuses et surprenantes ! c’est par défaut d’attention que nous ne nous étonnons pas plus souvent. Que d’heures j’ai passées, penchée sur ce petit berceau plein d’espérance. Par quel égoïsme, quelle suffisance, quelle inappétence du mieux, le développement s’arrête-t-il si vite, et toute créature se fixe-t-elle encore si distante de Dieu ? Oh ! si pourtant nous pouvions, nous voulions nous rapprocher de Lui davantage… quelle émulation ce serait !
Juliette paraît très heureuse. Je m’attristais d’abord de la voir renoncer au piano et à la lecture ; mais Édouard Teissières n’aime pas la musique et n’a pas grand goût pour les livres ; sans doute Juliette agit-elle sagement en ne cherchant pas ses joies où lui ne pourrait pas la suivre. Par contre, elle prend intérêt aux occupations de son mari, qui la tient au courant de toutes ses affaires. Elles ont pris beaucoup d’extension cette année ; il s’amuse à dire que c’est à cause de son mariage qui lui a valu une importante clientèle au Havre. Robert l’a accompagné dans son dernier voyage d’affaires ; Édouard est plein d’attention pour lui, prétend comprendre son caractère et ne désespère pas de le voir prendre sérieusement goût à ce genre de travail.
Père va beaucoup mieux ; de voir sa fille heureuse le rajeunit ; il s’intéresse de nouveau à la ferme, au jardin, et tantôt m’a demandé de reprendre la lecture à voix haute que nous avions commencée avec Miss Ashburton et que le séjour des Tessières avait interrompue ; ce sont les voyages du baron de Hübner que je leur lis ainsi ; moi-même j’y prends grand plaisir. Je vais maintenant avoir plus de temps pour lire aussi de mon côté ; mais j’attends de toi quelques indications ; j’ai, ce matin, pris l’un après l’autre plusieurs livres sans me sentir de goût pour un seul !…
Les lettres d’Alissa devinrent à partir de ce moment, plus troubles et plus pressantes :
La crainte de t’inquiéter ne me laisse pas te dire combien je t’attends, m’écrivait-elle vers la fin de l’été. Chaque jour à passer avant de te revoir pèse sur moi, m’oppresse. Deux mois encore ! Cela me paraît plus long que tout le temps déjà passé loin de toi ! Tout ce que j’entreprends pour tâcher de tromper mon attente me paraît dérisoirement provisoire et je ne puis m’astreindre à rien. Les livres sont sans vertu, sans charme, les promenades sans attrait, la nature entière sans prestige, le jardin décoloré, sans parfums. J’envie tes corvées, ces exercices obligatoires et non choisis par toi, qui t’arrachent sans cesse à toi-même, te fatiguent, dépêchent tes journées, et, le soir, te précipitent, plein de fatigue, dans le sommeil. L’émouvante description que tu m’as faite des manœuvres m’a hantée. Ces dernières nuits où je dormais mal, plusieurs fois je me suis réveillée en sursaut à l’appel de la diane ; positivement, je l’entendais. J’imagine si bien cette sorte d’ivresse légère dont tu parles, cette allégresse matinale, ce demi-vertige… Dans l’éblouissement glacé de l’aube, que ce plateau de Malzéville devait être beau !…
Je vais un peu moins bien depuis quelque temps ; oh ! rien de grave. Je crois que je t’attends un peu trop fort, simplement.
Et six semaines plus tard :
Voici ma dernière lettre, mon ami. Si peu fixé que tu sois encore sur la date de ton retour, elle ne peut beaucoup tarder ; je ne pourrais plus rien t’écrire. C’est à Fongueusemare que j’aurais désiré te revoir, mais la saison est devenue mauvaise, il fait très froid et père ne parle plus que de rentrer en ville. À présent que Juliette ni Robert ne sont plus avec nous, nous pourrions aisément te loger, mais il vaut mieux que tu descendes chez tante Félicie, qui sera heureuse elle aussi de te recevoir.
À mesure que le jour de notre revoir se rapproche, mon attente devient plus anxieuse ; c’est presque de l’appréhension ; ta venue tant souhaitée, il me semble, à présent, que je la redoute ; je m’efforce de n’y plus penser ; j’imagine ton coup de sonnette, ton pas dans l’escalier, et mon cœur cesse de battre ou me fait mal… Surtout ne t’attends pas à ce que je puisse te parler… Je sens s’achever là mon passé ; au-delà je ne vois rien ; ma vie s’arrête…
Quatre jours après, c’est-à-dire une semaine avant ma libération, je reçus pourtant encore une lettre très brève :
Mon ami, je t’approuve entièrement de ne pas chercher à prolonger outre mesure ton séjour au Havre et le temps de notre premier revoir. Qu’aurions-nous à nous dire que nous ne nous soyons déjà écrit ? Si donc des inscriptions à prendre te rappellent à Paris dès le 28, n’hésite pas, ne regrette même pas de ne pouvoir nous donner plus de deux jours. N’aurons-nous pas toute la vie ?
Table des matières
C’est chez tante Plantier qu’eut lieu notre première rencontre. Je me sentais soudain alourdi, épaissi par mon service… J’ai pu penser ensuite qu’elle m’avait trouvé changé. Mais que devait importer entre nous cette première impression mensongère ? – Pour moi, craignant de ne plus parfaitement la reconnaître, j’osais d’abord à peine la regarder… Non ; ce qui nous décontenança plutôt, c’était ce rôle absurde de fiancés qu’on nous contraignait d’assumer, cet empressement de chacun à nous laisser seuls, à se retirer devant nous :
– Mais, tante, tu ne nous gênes nullement : nous n’avons rien de secret à nous dire, s’écriait enfin Alissa devant les indiscrets efforts de cette femme pour s’effacer.
– Mais si ! mais si, mes enfants ! je vous comprends très bien ; quand on est resté longtemps sans se revoir, on a des tas de petites choses à se raconter…
– Je t’en prie, tante ; tu nous désobligerais beaucoup en partant ; – et cela était dit d’un ton presque irrité où je reconnaissais à peine la voix d’Alissa.
– Tante, je vous assure que nous ne nous dirons plus un seul mot si vous partez ! ajoutai-je en riant, mais envahi moi-même d’une certaine appréhension à l’idée de nous trouver seuls. Et la conversation reprenait entre nous trois, faussement enjouée, banale, fouettée par cette animation de commande derrière laquelle chacun de nous cachait son trouble. Nous devions nous retrouver le lendemain, mon oncle m’ayant invité à déjeuner, de sorte que nous nous quittâmes sans peine ce premier soir, heureux de mettre fin à cette comédie.
J’arrivai bien avant l’heure du repas, mais trouvai Alissa causant avec une amie qu’elle n’eut pas la force de congédier et qui n’eut pas la discrétion de partir. Quand enfin elle nous eut laissés seuls, je feignis de m’étonner qu’Alissa ne l’eût pas retenue à déjeuner. Nous étions énervés tous deux, fatigués par une nuit sans sommeil. Mon oncle vint. Alissa sentit que je le trouvais vieilli. Il était devenu dur d’oreille, entendait mal ma voix ; l’obligation de crier pour me faire comprendre abrutissait mes propos.
Après le déjeuner, la tante Plantier, ainsi qu’il avait été convenu, vint nous prendre dans sa voiture ; elle nous emmenait à Orcher, avec l’intention de nous laisser, Alissa et moi, faire à pied, au retour, la plus agréable partie de la route.
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