MICHEL. ( Réjoui .) C’est vrai ? Enfin ! Alors, voilà, docteur, je souffre d’amnésie.
LE DOCTEUR prend un carafon d’eau et se verse à boire, prend un comprimé et l’avale.
( Compatissant .) Vous vous sentez mal ?
LE DOCTEUR. ( Portant sa main au cœur .) Oui.
MICHEL. Vous êtes réellement médecin ?
LE DOCTEUR. Bien entendu.
MICHEL. Alors, pourquoi vous sentez-vous mal ? Seuls les malades se sentent mal, et les docteurs se sentent toujours bien.
LE DOCTEUR. Ne respirez pas si près de moi. Que voulez-vous de moi ?
MICHEL. Ce que je veux ? Rien. C’est vous-même qui êtes venu ici, je ne vous ai pas fait venir.
LE DOCTEUR. Moi ? Venu ? Vous ne m’avez pas fait venir ?
MICHEL. Mon cher, vous avez mauvaise mine. Qu’est-ce qui pourrait bien en être la cause ?
LE DOCTEUR. ( Ironique .) En effet, qu’est-ce qui pourrait bien en être la cause ?
MICHEL. Il vous faut prendre davantage soin de votre santé. Mais n’en soyez pas contrarié. Je vous aiderai.
LE DOCTEUR. Merci.
MICHEL. Respirez plus profondément. Détendez-vous. Voilà, comme ça… Prenez ce comprimé. Vous allez mieux ?
LE DOCTEUR. ( Le comprimé avalé, morose .) Je vais mieux.
MICHEL. ( Prenant place dans le fauteuil du médecin .) Alors, vous pouvez y aller. D’autres patients m’attendent. Appelez le malade suivant.
Confondu, LE DOCTEUR va vers la sortie, mais, se ressaisissant, s’arrête.
LE DOCTEUR. ( Avec une fureur contenue .) J’appelle ! J’appelle les ambulanciers et ils vous expédieront, vous savez où ?
MICHEL. Où ?
LE DOCTEUR. ( Il hurle .) Silence ! C’est moi, moi qui suis médecin, et pas vous ! retenez cela, bon sang ! ( Il a du mal à retrouver une contenance .) Excusez-moi, il est dans mes obligations de vous soigner, pas de crier après vous. Poursuivons notre conversation. ( Il s’assoit à sa place .)
Entre une Femme extrêmement piquante, bien habillée.
LA FEMME. Bonjour.
MICHEL. ( Joyeux .) C’est toi ?
LA FEMME. Comme tu vois, chéri.
MICHEL. Ça tombe bien, que tu sois venue !
MICHEL et LA FEMME s’enlacent et s’embrassent.
LA FEMME. Arrange ta chemise et coiffe-toi. Comment vas-tu ?
MICHEL. À merveille.
LE DOCTEUR. Permettez, qui êtes-vous ?
MICHEL. C’est ma femme.
LA FEMME. ( Tendant la main au docteur .) Je m’appelle, comme vous le savez déjà, Irène. Irène Grelot.
LE DOCTEUR. Enchanté.
IRÈNE. Lorsque vous m’avez téléphoné, j’étais tout proche. Aussi, ai-je décidé de passer ici.
LE DOCTEUR. Et vous avez bien fait.
IRÈNE. Je ne vous dérange pas ?
LE DOCTEUR. Au contraire, vous pouvez nous aider beaucoup. J’ai accumulé grand nombre de questions, auxquelles j’aimerais apporter une réponse sensée.
IRÈNE. ( À Michel .) Mon cher, attends-moi un petit moment dans la salle d’attente, puis nous rentrerons ensemble à la maison. ( Elle l’accompagne vers la sortie et revient .) Vous ne me proposez pas de m’asseoir ?
LE DOCTEUR. ( Ôtant son masque .) Oh ! excusez-moi ! Asseyez-vous. Pas là, c’est la chaise des patients. Sur le canapé, s’il vous plaît. Une tasse de café ?
IRÈNE. Non, merci. Où en êtes-vous au niveau du traitement de mon mari ?
LE DOCTEUR. Je ne vous cacherai pas que nous rencontrons des difficultés de taille.
IRÈNE. Je suis sûr qu’un aussi brillant médecin que vous les surmontera.
LE DOCTEUR. ( Flatté .) D’où savez-vous que je suis un bon médecin ?
IRÈNE. C’est une chose que tout le monde sait.
LE DOCTEUR. ( Flatté .) Oui bon, tout le monde…
IRÈNE. Je vous assure. Vous avez une telle renommée, n’est-ce pas ? De plus, comment ne pas vous connaître, alors que vous suivez mon mari depuis un an et demi ?
LE DOCTEUR. Moi ? Votre mari ? Un an et demi ? C’est impossible !
IRÈNE. Excusez-moi, je me suis trompée. Pas un an et demi, mais deux.
LE DOCTEUR. Vous plaisantez ! Je n’avais jamais vu votre mari auparavant !
IRÈNE. Je comprends. Secret professionnel. Mais on ne va quand même pas le cacher à la femme du patient. Si vous saviez, comme j’en souffre !
LE DOCTEUR. Je peux l’imaginer. Une aussi charmante femme que vous mérite un meilleur sort. Peut-être, accepterez-vous, tout de même, une tasse de café ?
IRÈNE. Puisque vous insistez, je crois bien que je ne refuserai pas.
LE DOCTEUR. ( Servant à son hôte du café et un biscuit .) S’il vous plaît.
IRÈNE. Je vous remercie. À présent, je comprends la raison de votre succès professionnel.
LE DOCTEUR. ( Modestement .) Elle est simple : du savoir et du travail.
IRÈNE. Je ne l’explique pas tout à fait comme ça. Un médecin, avant toute chose, doit être un homme attirant. Cela agit plus efficacement que n’importe quel médicament.
LE DOCTEUR. C’est ce que vous pensez ?
IRÈNE. J’en suis sûre. Avec votre charme, vous pouvez obtenir des résultats étonnants. ( Avec coquetterie .) Du moins, si nous parlons des femmes.
LE DOCTEUR. ( Non sans une certaine fierté .) En effet, il est reconnu par la médecine, que la personnalité du médecin a une importance thérapeutique déterminée.
IRÈNE. Pas déterminée, mais décisive.
LE DOCTEUR. Vous savez, lorsque nous nous sommes parlé au téléphone… Je veux dire que votre voix m’a paru très agréable… du reste, je l’ai déjà dit… Et là, maintenant que je vous vois…
IRÈNE. ( Avec coquetterie .) Vous êtes déçu ?
LE DOCTEUR. Au contraire ! À propos, pourquoi m’avez-vous dit d’abord que vous n’étiez pas mariée ?
IRÈNE. Selon vous, je dois faire étalage par téléphone de tous les détails de ma vie privée au premier inconnu qui appelle ?
LE DOCTEUR. Vous avez raison. Mais je trouve ça très dommage.
IRÈNE. ( Avec coquetterie .) Quoi donc ?
LE DOCTEUR. Si vous n’aviez pas été mariée, je vous aurais volontiers fait la cour.
IRÈNE. ( D’un air sévère .) J’ai peur de ne pas vous comprendre.
LE DOCTEUR. ( Timide .) Non, je… Je voulais dire…
IRÈNE. ( Elle continue .) Je ne vous comprends pas, en effet. Les hommes ne font-ils pas la cour aux femmes mariées ?
LE DOCTEUR. Si, bien sûr…
IRÈNE. Alors, où est le problème ?
LE DOCTEUR. Vous comprenez, il y a des principes reconnus…
IRÈNE. Des principes ?
LE DOCTEUR. J’ai une règle : ne pas mélanger le travail et la vie privée. C’est pourquoi, par exemple, je ne fais jamais la cour à mes patientes.
IRÈNE. C’est très louable. Mais je ne suis pas une de vos patientes.
LE DOCTEUR. Vous êtes la femme d’un patient.
IRÈNE. Oubliez ça. J’ai entendu parler de ces règles : ne pas avoir de relations amoureuses avec des collègues de travail, avec ses patientes et ses étudiantes, avec les femmes de parents et cætera. S’il faut suivre tout ça à la lettre, qui aura donc des relations avec nous ? Et où ? Retenez une chose : il faut toujours faire la cour, et à toutes les femmes : collaboratrices, épouses de vos amis et, d’autant plus, épouses de vos ennemis. Et même parfois, vous n’allez pas le croire, à sa propre femme.
LE DOCTEUR. Donc, selon vous, ces principes…
IRÈNE. Laissez tomber les principes. Dites-moi, plutôt, honnêtement, que tout simplement je ne vous plais pas assez.
LE DOCTEUR. Je vous assure que vous me plaisez beaucoup.
IRÈNE. Quand une femme plaît vraiment, on lui fait la cour, sans penser à rien. C’est là l’unique principe juste.
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