Le pont central de Starplex semblait n’avoir ni murs, ni sol, ni plafond. En fait, il était entouré d’un hologramme sphérique qui reproduisait l’image des abords du vaisseau et faisait apparaître les stations de travail comme flottant parmi les étoiles. La salle véritable était rectangulaire avec un encadrement de porte dans chaque mur, mais aucune ouverture visible. Dissimulées dans le paysage spatial de l’hologramme, les portes s’ouvraient par le milieu et glissaient de chaque côté, révélant alors des couloirs qui apparaissaient comme perdus dans l’espace. Apparemment suspendues dans le vide, mais en fait accrochées aux murs invisibles juste au-dessus des portes, scintillaient trois pendules réglées selon le système horaire en vigueur sur chacune des trois planètes.
Tandis qu’ils se pressaient vers leurs stations de travail, Keith et Rissa paraissaient courir au cœur de l’espace.
Les stations étaient disposées en deux rangées de trois, avec le poste de commandement au centre du deuxième rang. Si le premier rang était constamment occupé, le second ne servait qu’occasionnellement, lorsque Jag, Keith ou Rissa ne travaillaient pas dans les bureaux individuels qui leur étaient réservés dans une autre partie du vaisseau. L’un des écrans de Keith affichait par défaut la liste des personnes autorisées à utiliser les stations du pont central pendant le roulement assuré par l’équipe Alpha :
Le directeur des Opérations internes était responsable de toutes les activités à bord du vaisseau, y compris l’ingénierie. À l’autre bout de la pièce, lui faisait face son équivalent hiérarchique, le directeur des Opérations externes, chargé de superviser les baies d’amarrage et les missions effectuées par les cinquante-quatre vaisseaux qui y étaient entreposés. À gauche de Keith se trouvait la station de travail de Jag, chargé des Sciences physiques, et à sa droite, toujours au même niveau hiérarchique, celle de Rissa, chargée des Sciences de la vie.
La plupart des recherches dans le domaine de la physique se menant à bord du vaisseau, ce poste de travail était situé à dessein en face des OpIns. Ainsi, il suffisait à Lianne de tourner son fauteuil ou de faire pivoter sa station de travail sur sa base pour discuter avec Jag. Selon le même principe, on avait installé les Sciences de la vie dont les études se menaient principalement à l’extérieur du vaisseau mère face aux OpExs, afin que Rissa et Losange puissent se consulter facilement (comme tous les Ebis, Losange possédait un angle de vision de 360 degrés qui le dispensait de l’obligation de se tourner pour voir sa collaboratrice).

Afin de faciliter les communications, des hologrammes en temps réel de dix centimètres de haut représentant les visages de Lianne et de Thor et une vue globale de Losange flottaient au-dessus des consoles de Jag, Keith et Rissa. Eux-mêmes avaient au-dessus de leurs têtes l’hologramme des occupants du premier rang.
Un grand bassin retenu par un champ de force bordait chaque côté de la pièce, une disposition qui permettait de transférer les fonctions de chaque poste de travail aux dauphins qui y évoluaient. Une rangée de neuf chaises polymorphes derrière les stations de travail était prévue pour les visiteurs éventuels.
Keith regarda Jag franchir la porte d’entrée. Le Waldahud avançait à petits pas sur ses jambes courtaudes dans le champ d’étoiles virtuel, ses quatre bras raides le long du corps. Outre quelques accessoires fonctionnels : une ceinture pleine de poches fourre-tout et, autour de son bras gauche supérieur, une bande vide-poches, la créature ne portait pour tout vêtement que son épaisse fourrure brune… Une autre raison de rancœur pour Keith qui mourait de froid dans les parties communes du vaisseau où régnait constamment une température de quinze degrés (l’équivalent d’un bel après-midi d’été sur Rehbollo !).
Quand Jag s’assit devant eux, ses écrans se configurèrent de façon à devenir deux fois plus hauts que larges, ce qui lui permettait d’en consulter deux simultanément de ses deux paires d’yeux verticales. Car si à l’instar de celui des humains, le cerveau des Waldahuds se divisait en deux parties, chaque hémisphère avait la capacité de produire sa propre image stéréoscopique.
Keith ne remarqua aucune expression particulière sur le visage de Jag – il est vrai qu’il n’était pas doué pour déceler ce genre de choses, de toute façon. Apparemment, le Waldahud estimait que leur dispute dans le couloir, une heure plus tôt, ne méritait aucun commentaire. Mais, après tout, pourquoi en aurait-il été autrement ? Ce genre d’altercation faisait partie de la routine pour lui.
Keith secoua la tête et se détourna. Thorald Magnor, au poste de pilotage, était une sorte de géant humain d’une cinquantaine d’années, à la barbe rousse et hirsute. Aux Opérations externes, l’escamotage du siège polymorphe dans le sol et le réglage de la console à sa hauteur minimum indiquaient que le poste de travail était occupé par un Ebi, c’est-à-dire Losange qui, comme tous ses congénères, ressemblait à un fauteuil roulant de pierre sur lequel on aurait posé une pastèque.
Sur l’un des écrans de Keith apparaissait déjà le rapport du TAHC – le Télescope d’astrophysique hyperspatiale du Commonwealth – concernant le transchangeur récemment activé. Sa sortie se situait dans la constellation de Persée, à quelque quatre-vingt-dix mille années-lumière de leur emplacement actuel. On ne savait rien de plus, sinon que quelque chose venait de traverser ce transchangeur, et donc de le réveiller. La nature de l’objet et l’endroit par lequel il était entré dans le réseau demeuraient une énigme.
— OK, tout le monde, fit Keith. On commence avec un sondeur alpha standard. Thor, transportez-nous à une vingtaine de klicks du transchangeur.
— Tout de suite, boss. J’attends que le vaisseau qui vient de pénétrer dans la zone d’arrimage termine sa manœuvre.
Outre le dos de Thor, assis juste devant lui, Keith voyait en hologramme miniature son visage anguleux enfoui dans une broussaille rousse. Il songea au casque viking qui ornait l’une des étagères de l’appartement du géant. Nul doute qu’il lui seyait parfaitement.
Des lumières s’allumèrent sur le filet sensoriel de Losange.
— J’ai le plaisir de vous annoncer que le Marc Garneau est amarré dans la baie numéro huit, fit une voix à l’accent anglais dans l’implant auditif de Keith.
Afin de mieux reconnaître l’origine de l’interlocuteur, les conventions voulaient que l’ordinateur central traduise le waldahud avec des accents désuets de New York, et la langue ebi dans une gamme d’accents anglais.
— C’est bon, boss, dit Thor. On y va.
Keith vit les énormes mains de Thor enfoncer des touches de contrôle sur le clavier devant lui. Le champ d’étoiles qui entourait le pont commença à bouger avant de se stabiliser de nouveau, cinq minutes plus tard.
— Voilà. Vingt mille mètres exactement.
— Parfait, fit Keith. Losange, vous voulez bien lancer le vaisseau sondeur ?
Les tentacules de Losange frappèrent sa console comme s’il la fouettait. Son filet sensoriel se mit à clignoter.
— Avec plaisir.
Un schéma du sondeur se dessina sur l’un des écrans de Keith. Quatre groupes de réacteurs coniques de contrôle de position propulsaient ce cylindre argenté d’un mètre de diamètre sur quatre mètres de long à la surface incrusté de scanners, de détecteurs, de caméras et de radars. Envoyer un vaisseau à hyperpropulsion pour cette mission dont il ne reviendrait peut-être jamais aurait été un risque trop coûteux.
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