En fait, les roulettes semblaient grippées.
Son problème avec Henry, c’est qu’ils étaient comme Charlie Brown et Lucy. À ceci près qu’il arrivait à Henry de laisser le ballon à Eddie pour qu’il puisse taper dedans… pas souvent, mais de temps en temps quand même. Eddie avait même songé — au cours d’une de ses stupeurs héroïniennes — à écrire à Charles Schultz. Cher M. Schultz, lui aurait-il dit dans sa lettre, vous ratez quelque chose en faisant que Lucy retire toujours le ballon au dernier moment. Il faudrait qu’elle le laisse de temps à autre. Que Charlie Brown ne puisse jamais être sûr, vous comprenez ? Elle pourrait faire en sorte qu’il shoote deux, trois ou même quatre fois d’affilée, puis plus rien pendant un mois, puis encore une fois, une seule, et de nouveau trois ou quatre jours où elle retire le ballon, puis… bref, vous voyez ce que je veux dire. Voilà qui ferait flipper le gamin pour de bon.
Eddie savait que ça le ferait flipper.
Il le savait par expérience.
Un type cool, avait dit Henry, mais ce mec qui s’était pointé avait l’accent anglais, le teint jaune et une fine moustache semblant sortir d’un film noir des années 40, sans parler de ses dents carrément ocre qui penchaient toutes vers l’intérieur et faisaient penser à un piège préhistorique.
— Vous avez la clé, señor ? lui avait-il demandé.
— Elle est en lieu sûr, si c’est ce que vous voulez dire.
— Alors, donnez-la-moi.
— C’est pas prévu comme ça. Vous êtes censé me donner de quoi passer le week-end puis m’amener la coke dimanche soir. Moi, je vous donne alors la clé. Le lundi, vous descendez en ville et vous vous en servez pour récupérer autre chose. Je ne sais pas quoi, vu que ce n’est pas mes affaires.
Soudain, il y eut un petit automatique bleu extra plat dans la main du machin jaune.
— Pourquoi ne me la donnez-vous pas tout de suite, señor ? Cela m’évitera de perdre mon temps et vous d’y perdre la vie.
Junkie ou pas, Eddie avait des nerfs d’acier. Henry le savait et, plus important, Balazar aussi. C’était pour ça qu’on l’avait envoyé. La plupart pensaient qu’il y était allé parce qu’il était accro. Il le savait, Henry le savait, Balazar le savait. Mais Henry et lui étaient les seuls à savoir qu’il y serait allé même s’il n’avait jamais touché à la came. Pour Henry. Balazar n’avait pas été aussi loin dans son raisonnement. Mais Balazar pouvait aller se faire foutre.
— Et vous, pourquoi ne rangez-vous pas ce truc, espèce de minable ? demanda Eddie. Ou vous avez peut-être envie que Balazar expédie quelqu’un qui vous arrachera les yeux avec un vieux couteau rouillé.
Le type sourit. L’arme disparut comme par magie et, à la place, une petite enveloppe apparut. Il la tendit à Eddie.
— Je plaisantais, vous savez.
— Si vous le dites.
— Bon, à dimanche soir, fit l’homme, déjà face à la porte.
— Je crois que vous feriez mieux d’attendre.
Machin jaune se retourna, l’air étonné.
— Vous pensez peut-être que je vais rester là si j’ai envie de m’en aller ?
— Je pense surtout que si vous partez et que ce qu’il y a là se révèle être de la merde, c’est moi qui ne serai pas parti demain. Et vous qui serez dans de sales draps.
L’autre fit demi-tour et, maussade, alla s’asseoir dans l’unique fauteuil de la pièce pendant qu’Eddie ouvrait l’enveloppe et en faisait glisser une petite quantité de poudre brun clair.
— Je sais la gueule que ça a, lança Machin jaune, ça a l’air moche, mais c’est juste le coupage. En fait, c’est de la bonne.
Eddie arracha une feuille du bloc posé sur le bureau et sépara du tas quelques grains qu’il prit sur son doigt pour se les frotter sur le palais. Une seconde plus tard, il cracha dans la corbeille à papiers.
— Vous en avez marre de la vie ? C’est ça ? Vous avez un dernier souhait ?
— C’est tout ce qu’il y a, lâcha l’homme, plus maussade que jamais.
— J’ai une réservation pour demain, dit Eddie. (C’était faux mais il ne croyait pas que le type eût les moyens de vérifier.) Sur un vol TWA. Je l’ai prise de ma propre initiative, pour le cas où le contact serait un connard dans votre genre. Moi, je m’en fiche de tout laisser tomber. C’est même un soulagement. Je ne suis pas fait pour ce genre de boulot.
Machin jaune cogita. Eddie se concentra sur son immobilité. Tout en lui, pourtant, brûlait de bouger, de glisser un pied sur l’autre, de sautiller et de se trémousser, de se gratter les endroits qui le démangeaient, de faire craquer ses articulations. Il sentait même ses yeux prêts à dériver vers le tas de poudre brune, bien qu’il sût que c’était du poison. Il s’était piqué à dix heures et un nombre égal d’heures s’était écoulé depuis. Toutefois, s’il se permettait l’un ou l’autre de ces mouvements, la situation changerait. Le type ne faisait pas que cogiter, il l’observait, tentait d’évaluer sa pointure.
— Il se peut que je puisse trouver quelque chose.
— Donc, essayez. Mais, à onze heures, j’éteins, j’accroche la pancarte NE PAS DÉRANGER sur ma porte et, qui que ce soit qui frappe après ça, j’appelle la réception et je leur dis de m’envoyer quelqu’un pour me débarrasser d’un intrus.
— Vous êtes un enculé, dit l’homme dans son impeccable accent britannique.
— Erreur. Ça, c’est ce que vous attendiez. Or, c’est pas mon genre. Maintenant vous allez me faire le plaisir d’être ici avant onze heures avec un truc que je puisse consommer — pas besoin que ce soit génial, juste consommable — ou vous ferez un beau cadavre de connard.
7
Machin jaune n’attendit pas onze heures. À neuf heures trente il était là. Eddie devina qu’il n’avait pas été chercher cette autre poudre plus loin que dans sa voiture.
Il y en avait un petit peu plus cette fois. Pas blanche mais d’un ivoire terne assez prometteur.
Eddie la goûta. Correcte, apparemment. Mieux que ça, vraiment bonne. Il roula un billet, s’octroya un petit snif.
— Bon. À dimanche, donc, lança le type qui se leva.
— Attendez, fit Eddie sur le même ton que si c’était lui qui avait le pistolet.
En un sens, c’était lui qui l’avait. Une arme nommée Balazar. Balazar était un caïd dans le pays des merveilles new-yorkais de la drogue.
— Attendre ? (L’autre fit volte-face et regarda Eddie comme s’il le croyait bon pour le cabanon.) En quel honneur ?
— Ce que j’en dis, c’est pour vous. Si je suis malade comme un chien avec ce que je viens de m’envoyer, on en reste là. On en reste également là, évidemment, si j’en crève. Mais je me disais que si j’étais seulement un tout petit peu malade, je pourrais vous laisser encore une chance. Comme dans l’histoire où ce mec frotte la lampe et a droit à trois vœux.
— Vous ne serez pas malade. C’est de la chinoise.
— Si c’en est, dit Eddie, moi je suis Dwight Gooden.
— Qui ?
— Laissez tomber.
L’homme retourna s’asseoir. Eddie s’installa près du petit tas de poudre blanche disposé sur le bureau de la chambre de motel. (L’attrape-camé, ou quoi que ç’ait été, avait depuis longtemps disparu dans les chiottes.) À la télé, l’équipe des Braves se faisait rétamer par celle des Mets grâce aux bons offices de la WTBS et de l’antenne parabolique géante qui équipait le toit de l’hôtel Aquinas. Eddie sentit comme une vague aura de sérénité qui semblait émaner de l’arrière-plan de son esprit… à ceci près qu’il ne s’agissait pas d’une impression, qu’elle venait réellement de là, de ce faisceau de câbles vivants à la base de sa colonne vertébrale, là où — il le savait pour l’avoir lu dans des revues médicales — s’installait l’assuétude à l’héroïne par un épaississement anormal du tissu nerveux.
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