Charles fut agité d’un spasme sur sa couchette. Il eut un sourire horrible qui montrait ses dents serrées. Je me levai pour lui prendre la main. Une confusion totale ponctuée de cris régnait dans le labo et la galerie. Un instant, tout le monde parut nous oublier.
— Nous y sommes ! s’écria Hergesheimer. Mon Dieu ! Nous avons vraiment réussi !
À ce moment-là seulement Charles se détendit. Sa tête bascula sur le côté, ses yeux rentrant et sortant de leurs orbites. Je lui soulevai la nuque pendant que Stephen défaisait les connexions optiques. Les arbeiters médicaux arrivèrent alors, en se frayant un passage à travers l’assistance soudain regroupée. Ils s’occupèrent de tout et se préparèrent à emmener Charles sur une table roulante.
Je m’accroupis par terre à côté de sa couchette vide. Nous avions réussi. Charles avait réussi.
Hergesheimer faisait les cent pas devant une image vidéo du nouveau système. Il désignait les étoiles une à une comme si ce triomphe était le sien. Des images du nouveau Soleil surgirent un peu partout dans le labo.
Stephen m’aida d’une poigne ferme à me mettre sur mes pieds et me soutint par les épaules.
— Ça va ?
Je fis signe que oui.
— Et Charles ? demandai-je.
— Il a un peu forcé. On verra bien.
Je passai les neuf premières heures du premier jour dans le Nouveau Système à dormir dans mes appartements. Je fus réveillée par Hergesheimer, Leander, Abdi et Wachsler quand ils se présentèrent devant ma porte. Stephen s’adressa à moi avec sollicitude.
— Vous vous sentez mieux ?
— Ça peut aller, répondis-je.
J’aurais dormi encore cent ans, mais j’étais en état de fonctionner.
Les ingénieurs de Wachsler avaient érigé un dôme transparent à la surface et assemblé une plate-forme pour que nous puissions en faire le tour. Je fus poussée en avant du premier groupe d’une cinquantaine de personnes. On me donnait toujours la préséance. Nous nous tassâmes dans l’ascenseur qui conduisait à l’issue de secours centrale, grimpâmes jusqu’au nouveau sas et émergeâmes à l’extérieur pour contempler le nouveau ciel.
Stephen poussait Charles sur un fauteuil roulant. Il était entouré de plusieurs arbeiters médicaux compacts. Je lui pris la main lorsque nous fûmes sous la coupole transparente ondulée, mais il ne répondit que par une faible pression des doigts.
Le Nouveau Soleil paraissait à peine un peu plus gros que l’autre, bien que Mars, en réalité, orbitât quatre-vingts millions de kilomètres plus près. Le crépuscule s’amorçait à l’est. Le disque de l’astre du jour était en train de plonger derrière l’horizon. Son aura brillante, jeune et nacrée flamboya un instant avant de disparaître. Avec la nuit, de nouvelles splendeurs apparurent.
Nos yeux s’accoutumèrent lentement. Quelques minutes passèrent avant que nous fûmes capables de discerner la gamme de couleurs et les promesses de ce nouveau jardin de soleils. Partout autour de nous fleurissaient des nébuleuses dans le rose, le lilas ou le parme. Des boucles vert tendre ou couleur de jonquille des prés apparaissaient partout, cachant en leur sein les faces diffuses d’étoiles au premier âge.
Je m’agenouillai à côté du fauteuil roulant de Charles et lui pris de nouveau la main. Il se tourna vers moi pour me regarder dans les yeux. Quelque chose, à la lisière de son expression, me donna un faible espoir. Je lui touchai le visage du doigt et il eut un mouvement de recul, les muscles de ses joues crispés. Puis il se détendit.
— Tu sais ce qui s’est passé, Charles ? demandai-je doucement.
— On se fixe, murmura-t-il, le regard de nouveau vitreux.
— C’est toi qui nous as amenés ici, Charles. Pour le meilleur et pour le pire. Mais on s’y sent en sécurité. C’est sûrement mieux qu’avant.
— Mm… Mmmm…, grogna-t-il.
— Nous sommes en train d’admirer le Nouveau Système. C’est la nuit. On voit les étoiles, elles sont magnifiques.
— Bien, dit-il.
— Tu comprends ce que je dis ?
— Oui, fit-il en hochant la tête. Trop bien.
Le grand calme qui avait suivi notre déplacement – la prise de conscience hébétée, le temps d’accoutumance et, enfin, le ressaisissement – s’appliquait, semblait-il, aussi bien à Mars qu’aux Martiens.
Aucune lune se s’était levée dans le ciel.
La menace des criquets diminuait de jour en jour, à mesure que les machines tombaient dans nos dispositifs de défense pour être mises en pièces ou qu’elles périssaient dans le désert froid, leurs ressources d’énergie et leur détermination épuisées.
Les Mille Collines détruites, Ti Sandra morte et une grande partie de nos parlementaires disparus, il n’y avait plus de gouvernement ni de République. Les stations les plus importantes devinrent, tout naturellement, le centre de la nouvelle vie sociale et politique de Mars. On parlait vaguement d’essayer de rétablir des institutions normales, mais la société martienne était instinctivement organisée autour de la famille, de la station et des Multimodules Associatifs. Aucune autre structure n’avait eu le temps de s’implanter vraiment dans les mœurs.
Au début, les millions de Martiens eurent du mal à comprendre ce qui leur était arrivé. Ils étaient incapables de concevoir des forces si massives et une conspiration si puissante qu’elles avaient arraché leur planète au Vieux Soleil. Mais tandis que la réalité se frayait un chemin dans les esprits, réverbérée par le réseau étendu et réaffirmée sans cesse par les scientifiques et les petits chefs qui avaient la confiance des communautés les plus modestes, l’incrédulité était peu à peu remplacée par le choc puis l’indignation.
Les preuves de la malveillance de la Terre envers Mars étaient relativement éloignées de la vie courante. Les stations anéanties, naturellement, n’avaient plus de voix pour se faire entendre. Et les centaines de millions d’hectares de sable vitrifié ne semblaient pas constituer une raison suffisante pour une réponse de cette ampleur.
L’état de choc régnait partout. Les familles faisaient des déclarations alarmées et rageuses, et ces déclarations se propageaient dans le réseau étendu. Des commissions d’enquête furent formées. Elles se réunirent d’un MA à l’autre pour examiner les principales questions, donnant bientôt naissance à une sorte de système judiciaire improvisé, qui ordonna à son tour des enquêtes.
Ce qui, dans les premiers temps, avait reçu le nom d’Échappée était de plus en plus appelé la Fuite, puis la Débandade, et enfin la Honte. Nous aurions pu rester, disaient certains, et utiliser notre nouvelle puissance pour contrer la Terre sur son propre terrain. Quelques milliards de Terros, c’était un prix raisonnable à payer en échange d’une Mars indépendante au sein du Système solaire…
Une nostalgie aiguë aggravait le sentiment général de misère.
La République, malgré tous les efforts du gouvernement survivant, était en train de se faire remplacer rapidement par quelque chose de bien plus terrible que l’anarchie : la loi de la foule, régie par les passions et menée par des opportunistes ignorants mais habiles.
Cette foule était malheureusement encouragée par Mars elle-même. La planète déchirée avait trouvé une voix pour s’exprimer, et elle hurlait sa douleur.
Le premier grand séisme gronda au sud d’Ascræus. Trois stations furent anéanties et une quatrième fut coupée en deux lorsqu’une crevasse se forma entre Pavonis et Ascræus. Cette crevasse, que l’on devait appeler plus tard « la Nouvelle Faille de Tharsis », s’élargit en quatre semaines de quelques mètres à plus de mille kilomètres. Les échos de ce réajustement de la croûte martienne se réverbérèrent longuement. Mars tout entière résonna comme un gong.
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