« Laisse-moi, maintenant ! » cria Issib à Meb.
Sans l’écouter, Meb continua à tirer sa monture et dépassa les animaux plus lents que lui.
Ils arrivèrent bientôt à l’endroit où Zdorab, Luet, Hushidh, Shedemei, Sevet et Eiadh attendaient, pied à terre. Mebbekew comprit alors que le sommet de la berge ne devait plus être loin ; Zdorab avait dû laisser l’Index à Volemak, et Rasa et les autres femmes gardaient sans doute les enfants sur un terrain surélevé. « Occupe-toi d’Issib ! » cria Meb en tendant les rênes à Zdorab, après quoi il redescendit en courant dans le canyon chercher le plus proche animal de bât. Il jeta les rênes entre les mains de Luet. « Remonte-le ! » lui ordonna-t-il. Ainsi, chaque femme à son tour se vit confier une bête. Le rugissement de l’eau commençait à se faire entendre ; la terre tremblait. « Plus vite ! » hurla-t-il.
Ils étaient juste en nombre suffisant pour tenir les brides de tous les animaux de bât. Seule restait la monture de Meb sans personne pour s’occuper d’elle. Effrayée par le vacarme de l’eau et les ébranlements de la terre, elle se laissa distancer. Meb l’appela : « Glupost ! Viens ! Grouille-toi, Glupost ! » Mais il continuait à tirer sur les rênes du dernier animal de charge, car il savait que les glacières qu’il transportait s’avéreraient à long terme plus importantes que sa propre monture.
« Lâche tout, Meb ! cria Zdorab. L’eau est là ! »
D’où ils se trouvaient, ils voyaient la muraille liquide tant elle était haute ; elle dépassait le sommet de la ravine et tous battirent instinctivement en retraite plus haut sur la pente. Mais ceux qui se tenaient au sommet ne risquaient pas d’être emportés, car le niveau de l’eau demeura en dessous de leur position.
Cependant, le torrent se précipita avec une telle puissance dans le canyon adjacent sur les berges duquel ils s’étaient réfugiés qu’il s’éleva plus haut que le courant principal qui s’écoulait dans la ravine. Le flot s’empara des deux derniers chameaux, puis de Meb, et les emporta jusqu’au sommet de la rive. Meb entendit des hurlements de femme – était-ce Dol qui criait son nom ? – et sentit alors les eaux redescendre aussi vite qu’elles étaient montées en l’entraînant avec elles. L’espace d’un instant, il eut envie de lâcher les rênes pour se sauver ; mais il s’aperçut que le chameau de bât s’était raidi pour résister au courant et qu’il s’accrochait mieux au sol que lui-même. Il maintint donc sa prise, évitant ainsi de se faire emporter. Mais dans le même temps, collé contre le flanc de la bête qu’il avait sauvée et qui le sauvait à présent, il vit Glupost, sa monture, soulevée de terre et aspirée dans le maelström qui faisait rage dans la ravine.
Quelques secondes plus tard, des mains le saisirent, lui enlevèrent les rênes des doigts et l’entraînèrent, ruisselant et tout tremblant, jusqu’en haut de la rive où les autres attendaient. Volemak l’étreignit en pleurant. « J’ai cru te perdre, mon fils, mon fils !
— Et Elya ? gémit Eiadh. Comment aurait-il pu en réchapper ?
— Sans parler de Vas », dit Rasa d’une voix douce.
Plusieurs se tournèrent vers Sevet, dont le visage était dur et fermé.
« Tout le monde ne manifeste pas sa peur de la même façon », murmura Luet, mettant ainsi un terme aux jugements sévères qu’auraient pu susciter les réactions différentes de Sevet et d’Eiadh. Luet n’ignorait pas que Sevet avait peu de raisons de s’inquiéter que Vas soit mort ou vivant ; cependant, que savait-elle exactement ?
Quant à elle-même, c’était l’absence de Nafai qui lui pesait le plus. Obring et lui avaient presque certainement trouvé un terrain surélevé, hors de danger ; mais ils devaient être très inquiets.
Dis-lui que nous sommes saufs, demanda-t-elle silencieusement à Surâme. Et dis-moi : Elemak est-il en vie ? Et Vas ?
Vivants , fut la réponse qui jaillit dans son esprit.
Luet l’annonça à l’assemblée.
Tous la regardèrent d’un air mi-soulagé, mi-dubitatif. « Vivants, répéta-t-elle. C’est ce que m’a dit Surâme. Ça ne vous suffit pas ? »
L’eau se retirait et son niveau baissait rapidement. Volemak et Zdorab descendirent ensemble au fond du canyon. Ils y découvrirent un enchevêtrement d’arbres à demi déracinés et de buissons ; même les plus gros rochers avaient été déplacés.
Mais ce n’était rien à côté de l’état de la ravine proprement dite. Il n’y restait plus rien. Un quart d’heure plus tôt, la végétation y foisonnait, luxuriante au point de gêner le passage ; il avait souvent fallu faire marcher les chameaux dans le ruisseau pour contourner des masses de buissons emmêlés. Maintenant, les parois étaient nues du haut en bas ; la terre elle-même avait été arrachée, laissant le socle rocheux nu. Et au fond de la ravine, seuls restaient quelques blocs de roche pesants et les sédiments abandonnés par le retrait de l’eau.
« Regardez le fond, dit Volemak : le roc est à nu près des parois, mais il y a une épaisse couche de sédiments au milieu, près de l’eau. »
C’était exact : déjà le ruisseau vestigiel – plus large que l’original – creusait un chenal d’un mètre de profondeur dans la boue. Les nouvelles berges du cours s’effondraient çà et là, emportant sur quelques pas la boue qui glissait dans l’eau. Il faudrait un peu de temps avant que le fond de la ravine se stabilise complètement.
« Dans six semaines, ce coin sera aussi verdoyant qu’avant, dit Zdorab. Et dans cinq ans, toute trace de bouleversement aura disparu.
— Qu’en pensez-vous ? demanda Volemak. Si nous restons près des parois, pouvons-nous sans danger poursuivre jusqu’à la mer ?
— Si nous sommes descendus dans la ravine, à l’origine, c’est parce qu’Elemak annonçait les berges impraticables ; elles sont constamment interrompues par des canyons encaissés ou des reliefs escarpés.
— Nous resterons donc près des parois, conclut Volemak, en gardant l’espoir. »
Il fallut un moment pour vérifier les charges des chameaux et s’assurer qu’aucune sangle ne s’était relâchée durant la course désordonnée pour trouver refuge. « Avec un seul chameau de perdu, nous nous en tirons mieux que nous n’aurions pu l’espérer. »
Zdorab fit avancer sa monture et tendit les rênes à Meb.
« Non, dit celui-ci.
— S’il te plaît, fit Zdorab. Chaque pas que je ferai à pied sera pour moi une façon d’honorer mon courageux ami.
— Accepte », murmura Volemak.
Meb prit les rênes que lui tendait Zdorab. « Merci, dit-il. Mais il n’y avait pas de lâches ici, aujourd’hui. »
Zdorab l’étreignit brièvement, puis retourna aider Shedemei à installer les femmes chargées de bébés sur leurs chameaux.
Mais finalement, ni Zdorab, ni Meb ni Volemak ne chevauchèrent beaucoup le reste de la journée, ils passèrent leur temps à pied, à patrouiller le long de la caravane en s’assurant que les chameaux ne s’écartaient jamais du chemin pour aller s’engluer dans la boue profonde et traîtresse du milieu de la ravine : ils imaginaient d’ici les animaux en train de s’enfoncer puis aussitôt engloutis. Le sol était humide, limoneux et perfide, mais en s’astreignant à une allure lente, ils atteignirent bientôt le débouché de la ravine, qui s’ouvrait sur un large cours d’eau.
Manifestement, les dégâts y étaient aussi importants qu’en amont, car la rive opposée du val formait un chaos de boue et de rochers mélangé d’arbres abattus, de terre et de roc à nu. Et en aval, les deux berges avaient été complètement arrachées. Ironie du sort, à cause de la puissance moindre du flot à cet endroit, la traversée des débris qu’il avait laissés derrière lui serait beaucoup plus difficile.
Читать дальше