Du fond de son repaire, elle surveillait les fils de son piège d’un œil halluciné.
Burl sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Mais il n’abandonna pas son projet.
Le nid de l’araignée ne reposait pas sur le sol. Il était suspendu par des câbles comme ceux qui recouvraient le piège lui-même.
La sueur coulait sur le visage de Burl. Il leva sa lance. Il ne courait en fait aucun danger avant le moment où il frapperait, mais l’idée même d’attaquer une mygale le terrifiait.
La main de Burl se crispa sur son arme. Il la projeta sur la masse que formait le corps de l’araignée. Il appuya avec une furie hystérique. Puis il s’enfuit comme si le diable était à ses trousses.
Ce ne fut que longtemps après qu’il se risqua à revenir sur ses pas. Il avait la gorge serrée. Tout était calme. Burl avait manqué les horribles convulsions de la mygale blessée. Il n’avait pas entendu les affreux grincements de ses crochets crispés sur l’arme qui la transperçait. Quand il revint, il vit tout de suite la large déchirure que sa lance avait faite dans la soie du nid. Le regard éteint de l’araignée le fixait avec une cruauté intense. Ses crochets étaient encore levés pour tuer. Ses pattes velues avaient déchiré le trou béant d’où elle émergeait à demi. Une mare de liquide puant était répandue sur le sol.
Burl fut envahi par une grande joie. Depuis près de quarante générations, sa tribu n’était que vermine fugitive, terrorisée par les insectes tout-puissants. Les hommes ne se défendaient pas. Ils se cachaient. Lorsqu’ils étaient pris, ils attendaient la mort en hurlant de terreur. Mais lui, Burl, avait renversé les rôles. Lui, un homme, il avait tué une araignée. Il bomba le torse et une clameur triomphante sortit subitement de ses lèvres. C’était le premier cri de chasse qu’ait jamais poussé un homme sur la planète oubliée.
Aussitôt après, bien entendu, son pouls cessa presque de battre tant il était effrayé d’avoir fait un tel bruit. Il tendit l’oreille, affolé. Mais le monde des insectes ne lui prêtait aucune attention. Alors, Burl s’approcha de sa proie. Il retira soigneusement sa lance, prêt à fuir si l’araignée bougeait. Le sang sur l’arme était répugnant. Burl l’essuya sur un champignon. Puis…
Puis il songea à Saya et à la tribu. Il tira l’araignée et parvint à la sortir de son nid. Et il repartit, emportant son butin. Le ventre de la mygale reposait sur son dos et deux de ses pattes velues sur ses épaules. Les autres membres du monstre traînaient mollement sur le sol derrière le jeune homme.
Jamais la planète oubliée n’avait connu pareil spectacle.
Burl devenait arrogant. Il pensa que les animaux fuyaient devant lui à cause de ce qu’il portait. Mais, en fait, les insectes ne connaissent pas la peur. Chaque espèce ne craint que les ennemis qui lui sont particuliers.
Burl marchait d’un bon pas. Il déboucha bientôt dans une vallée hérissée de champignons en lambeaux. Plus un seul ne possédait de chapeau. Tous avaient été envahis par des asticots qui en avaient réduit la chair en bouillie, la transformant en un liquide putride qui dégoulinait sur le sol avant de rejoindre, en contrebas, une mare aux étranges reflets dorés. Un bourdonnement sourd s’élevait du fond de la vallée.
Le jeune homme, qui s’était arrêté pour découvrir la source du vacarme, vit la mare dont la surface dorée reflétait le ciel gris et les débris des champignons qui s’étageaient à flanc de coteau dans un état de putréfaction avancée. Un ruisselet de liquide doré dégouttait d’une corniche rocheuse. Et là, tout autour de la mare et sur les deux rives du ruisselet, en rangs serrés, par centaines, par milliers, peut-être même par millions, se pressaient des mouches mordorées.
Comparées aux autres insectes de la planète oubliée, elles étaient de dimensions modestes. Les mouches à viande déposaient leurs œufs par centaines dans les cadavres en décomposition. Les autres pondaient dans la chair des champignons. Pour satisfaire l’appétit des asticots qui viendraient à éclosion, d’énormes quantités de nourriture étaient indispensables. Les mouches se devaient donc de rester relativement petites, sinon le cadavre d’une sauterelle, par exemple, ne pourrait suffire aux besoins que de deux ou trois asticots au lieu de la centaine qu’il était censé contenter. Il en allait, bien entendu, de même pour les asticots pondus à l’intérieur des champignons.
Mais la gloutonnerie des mouches adultes, elle, ne connaissait pas de limites. Mouches vertes, mouches bleues – et toutes espèces de mouches à reflets métalliques – s’agglutinaient là dans un horrible festin du Lucullus de la pourriture. Le bourdonnement de celles qui essaimaient au-dessus de la mare était assourdissant. Elles volaient en tous sens, cherchant éperdument un endroit où se poser pour participer au banquet.
Les corps étincelants de celles qui festoyaient déjà étaient d’une immobilité telle qu’on les aurait crus coulés dans le métal.
Écœuré, Burl ne pouvait cependant détacher les yeux de cette ignominie lorsque, soudain, un nouveau spectacle s’offrit à sa vue.
Une libellule se découpait dans le ciel. Son corps chatoyant, soutenu par des ailes transparentes, ne mesurait pas moins de sept mètres. Tel un hélicoptère, elle se balança un instant en équilibre au-dessus de la mare, puis elle fondit vers la surface et ses mâchoires entrèrent aussitôt en action, mordant en tous sens. À chacun de leurs mouvements correspondait la disparition d’une mouche.
Une seconde libellule apparut bientôt, puis une troisième. Elles se mirent à fendre l’air au-dessus de la mare, effectuant leurs virages brutaux à angle droit, jouant des mâchoires à qui mieux mieux, créatures dont la beauté n’a d’égale que la férocité. Au milieu de la masse bourdonnante où elles évoluaient, l’appétit le plus vorace n’aurait pas tardé à être rassasié… mais pas celui de ces championnes de la sveltesse ! Gorgées de nourriture, elles n’en continuaient pas moins à fondre sur leurs proies dans une frénésie de destruction.
Cette scène de carnage n’avait pas interrompu le sourd bourdonnement de satisfaction béate qui montait du sol. Que leurs congénères soient massacrées à quelques mètres au-dessus de leur tête n’empêchait pas les mouches de se gaver du bouillon de culture infect emplissant la mare.
Quelques-unes des victimes, réduites en bouillie par les libellules, tombèrent au milieu de leurs sœurs en train de se repaître d’ordures. Ravies de l’aubaine, ces dernières se disputèrent aussitôt les cadavres, plongeant leurs trompes immondes dans les débris palpitants, se bousculant pour participer à l’orgie cannibalesque.
Burl tourna les talons et poursuivit sa route, abandonnant les libellules à leur folie meurtrière et les mouches à l’ivresse de leur festin.
Quelques kilomètres plus loin, le jeune homme retrouva un point de repère qui lui était familier. Il s’agissait d’un grand rocher sous lequel se trouvait une grotte.
Burl connaissait bien l’endroit. Une araignée clotho y avait construit son nid et avait transformé la grotte en demeure féerique. Une sphère blanche était accrochée au rocher. Des trophées pendaient tout autour du palais de la clotho. Ils servaient à consolider la structure et à la protéger. Et, parmi les pierres et les fragments d’insectes, on pouvait voir le squelette desséché et réduit d’un homme.
Deux ans plus tôt, la mort de cet homme avait sauvé la vie de Burl. Ils cherchaient ensemble des champignons comestibles. L’araignée était une chasseresse et non une fileuse. Elle ne prenait pas son gibier au piège, elle le traquait. Elle avait jailli soudain de derrière un gros champignon. Les deux hommes étaient restés pétrifiés. Puis le monstre s’était avancé et avait délibérément choisi sa victime. Et ce n’était pas sur Burl qu’elle avait jeté son dévolu.
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