— J’ai peur, dit calmement Ender. Mais j’irai avec vous.
— Répète-moi cela, demanda Graff.
— C’est pour cela que je suis né, n’est-ce pas ? Si je ne pars pas, à quoi sert mon existence ?
— Cela ne suffit pas, insista Graff.
— Je n’ai pas envie de partir, précisa Ender, mais je partirai.
Graff hocha la tête.
— Tu pourras changer d’avis. Jusqu’au moment où tu monteras dans ma voiture, tu pourras changer d’avis. Ensuite, tu seras à la disposition de la Flotte Internationale. C’est bien compris ?
Ender acquiesça.
— Très bien. Annonçons la nouvelle.
Maman pleura. Papa serra Ender très fort. Peter lui serra la main et dit :
— Tu as de la chance, petit crétin de bouffeur de merde.
Valentine l’embrassa et mouilla ses joues de larmes. Il n’y avait pas de bagages à faire. Pas d’affaires personnelles à prendre.
— L’École fournit tout ce dont tu as besoin, des uniformes au matériel scolaire. Et, en ce qui concerne les jouets, il n’y a qu’un seul jeu.
— Au revoir, dit Ender à sa famille.
Il leva le bras, prit le Colonel Graff par la main et sortit avec lui.
— Tue des doryphores pour moi ! cria Peter.
— Je t’aime, Andrew ! dit la Mère.
— Nous t’écrirons ! promit le Père.
Et en montant dans la voiture qui attendait, silencieuse, dans le couloir, il entendit le cri désespéré de Valentine :
— Reviens ! Je t’aimerai toujours.
— « Avec Ender, nous devons parvenir à un équilibre délicat : l’isoler afin qu’il reste actif – sinon, il adoptera le système et nous le perdrons. En même temps, nous devons veiller à ce qu’il conserve une forte aptitude à commander. »
— « S’il monte en grade, il commandera. »
— « Ce n’est pas aussi simple. Mazer Rackham pouvait dominer sa petite flotte et gagner. Lorsque cette guerre se produira, même un génie ne pourra pas tout dominer. Les petits vaisseaux seront trop nombreux. Il devra se montrer adroit avec ses subordonnés. »
— « Ah, bon ! Il faut qu’il soit génial, et gentil, aussi. »
— « Pas gentil ! La gentillesse remettra notre sort entre les mains des doryphores. »
— « Ainsi, vous allez l’isoler. »
— « Il sera totalement distinct du reste des élèves lorsque nous arriverons à l’école. »
— « Je n’en doute pas. En vous attendant, j’ai regardé les vidéos de ce qu’il a fait au jeune Stilson. Ce n’est pas un gentil garçon que vous nous amenez. »
— « C’est là que vous commettez une erreur. Il est même plus gentil que cela. Mais nous le débarrasserons rapidement de cette propension. »
— « Parfois, j’ai l’impression que vous prenez du plaisir à briser ces petits génies. »
— « C’est une forme d’art et j’y suis exceptionnellement bon. Mais du plaisir ! Eh bien, peut-être. Lorsqu’ils remettent les pièces en place, après, et qu’ils s’en trouvent améliorés. »
— « Vous êtes un monstre. »
— « Merci. Cela signifie-t-il que j’ai droit à une augmentation ? »
— « Seulement à une médaille. Le budget n’est pas inépuisable. »
On dit que l’apesanteur provoque parfois la désorientation, surtout chez les enfants, dont le sens de l’orientation n’est pas encore totalement formé. Mais Ender fut désorienté avant de quitter la pesanteur terrestre. Avant même le lancement de la navette.
Dix-neuf autres garçons faisaient partie du voyage. Ils sortirent du bus en file indienne et montèrent dans l’ascenseur. Ils parlaient, plaisantaient, fanfaronnaient et riaient : Ender resta silencieux. Il constata que Graff et les autres officiers les observaient. Analysaient. Tout ce que nous faisons a effectivement un sens, se dit Ender. Ils rient. Je ne ris pas.
Il envisagea d’essayer de ressembler aux autres. Mais il ne trouva aucune blague, et les leurs ne paraissaient pas drôles. Quelle que soit l’origine de leur rire, Ender ne pouvait trouver un tel endroit en lui-même. Il avait peur, et la peur le rendait grave.
On lui avait fait mettre un uniforme, tout d’une pièce ; l’absence de ceinture, serrée à la taille, produisait un effet bizarre. Il se sentait gros et nu, ainsi vêtu. Des caméras de télévision fonctionnaient, penchées comme des animaux sur les épaules d’hommes à la démarche feutrée, les genoux fléchis. Les hommes se déplaçaient lentement, semblables à des chats, afin que les mouvements de la caméra ne soient pas brusques. Ender se surprit à marcher de la même façon.
Il s’imagina à la télévision, pendant une interview. Le présentateur lui demandait : « Comment vous sentez-vous, Mr. Wiggin ? » — « Très bien, en fait, mais j’ai faim. » — « Faim ? » — « On vous empêche de manger pendant vingt heures, avant le vol. » — « Comme c’est intéressant, je ne le savais pas. » — « Nous avons tous très faim, en fait. »
Et pendant tout ce temps, durant l’interview, le type de la télé et Ender marchaient, les genoux fléchis, devant le cameraman, en longues enjambées souples. Pour la première fois, Ender eut envie de rire. Il sourit. Les autres enfants, autour de lui, riaient également, pour une autre raison. Ils croient que je souris à cause de leurs plaisanteries, se dit Ender. Mais je souris à cause de quelque chose de beaucoup plus drôle.
— Montez l’échelle un par un, dit un officier. Quand vous arriverez dans une allée avec des sièges vides, installez-vous. Il n’y a pas de place près de la fenêtre !
C’était une plaisanterie. Les autres garçons rirent.
Ender était au bout de la file, mais pas le dernier. Toutefois, les caméras de télévision n’abandonnèrent pas. Valentine me verra-t-elle disparaître dans la navette ? Il eut envie de lui faire un signe, de courir vers un cameraman et de lui demander : « Puis-je dire au revoir à Valentine ? » Il ignorait que cela serait censuré, s’il le faisait, car les enfants partant pour l’École de Guerre étaient tous considérés comme des héros. Ils n’étaient pas censés regretter quelqu’un. Ender ignorait tout de la censure, mais il savait qu’il ne devait pas approcher de la caméra.
Il franchit la petite passerelle conduisant à la porte de la navette. Il remarqua que la paroi qui se trouvait sur sa droite était couverte de moquette, comme le sol. C’est à cet instant-là que la désorientation commença. Dès l’instant où il envisagea que la paroi pouvait être un plancher, il eut l’impression de marcher sur une paroi. Il gagna l’échelle et constata que la surface verticale qui se trouvait derrière était également recouverte de moquette. Je monte le long du plancher. À la force des poignets, pas à pas.
Puis, par jeu, il imagina qu’il descendait le long de la paroi. Il le fit presque immédiatement, dans son esprit, contre la preuve fournie par la pesanteur. Il s’aperçut qu’il serrait étroitement son siège, bien que la pesanteur l’appuyât fermement contre lui.
Les autres garçons s’agitaient sur leurs sièges, se poussant et se bousculant, criant. Ender trouva les ceintures de sécurité, déduisit la façon dont elles se fixaient en haut des cuisses, à la taille et aux épaules. Il imagina le vaisseau suspendu à l’envers sous la sphère de la Terre, les doigts géants de la pesanteur le maintenant fermement en place. Mais nous leur échapperons, se dit-il. Nous nous éloignerons de la planète.
Il ignorait la signification de cela, à l’époque. Plus tard, toutefois, il se souviendrait que c’était avant d’avoir quitté la Terre qu’il l’avait considérée comme une planète, comparable à toutes les autres, pas spécialement la sienne.
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