« Et vous ? » demanda Paul.
« Je vais tenter de m’enfuir d’une autre façon. Et si je suis capturé… Eh bien, je reste encore le Planétologiste Impérial. Je pourrai toujours dire que j’étais votre prisonnier. »
Nous courons comme des lâches , songea Paul. Mais comment pourrais-je survivre autrement et venger mon père ? Dans l’obscurité, il s’était retourné vers la porte.
« Duncan est mort, Paul, dit la voix de Jessica. Tu l’as vu. Il était blessé. Il n’y a rien que nous puissions faire pour lui. »
« Un jour, je leur ferai payer tout cela. »
« Alors il faut vous hâter maintenant », dit Kynes.
Sur son épaule, Paul sentit la main du planétologiste.
« Quand nous retrouverons-nous, Kynes ? » demanda-t-il.
« J’enverrai des Fremens à votre recherche. Ils connaissent la route de la tempête. Dépêchez-vous, et que la Grande Mère vous donne la chance et la vitesse. »
Dans les ténèbres, ils entendirent s’éloigner le bruit de ses pas. Jessica prit la main de Paul, le tira doucement.
« Il ne faut pas nous séparer. »
« Non. »
Il suivit Jessica au-delà de la première flèche qui s’éteignit sous leurs pas tandis qu’une autre naissait devant eux.
Ils s’avancèrent. La flèche mourut. Une autre se dessina.
Ils se mirent à courir.
Des plans dans des plans dans des plans, sans cesse , pensa Jessica. Participons-nous au plan de quelqu’un d’autre, en ce moment ?
Les flèches les emmenaient de tournant en tournant. Au passage, ils devinaient des embranchements à peine esquissés par la faible lueur des flèches. A un moment, le sol s’inclina pour se relever ensuite. Ils continuèrent à monter et atteignirent des marches. Un dernier tournant et ils se retrouvèrent devant une paroi faiblement lumineuse. Une poignée sombre apparaissait au centre. Paul la prit et appuya. La paroi s’éloigna et la lumière jaillit, leur révélant une caverne taillée dans le roc. L’ornithoptère était là. Derrière lui, un signe sur un haut mur gris indiquait une porte.
« Où est Kynes ? » demanda Jessica.
« Il a fait ce qu’aurait fait n’importe quel chef de guérilleros, dit Paul. Il nous a séparés en deux parties et s’est arrangé pour ne pas pouvoir révéler où nous nous trouvons si jamais il vient à être pris car il ne le sait pas. »
Il entraîna sa mère dans la caverne, remarquant que leurs pieds s’enfonçaient dans une épaisse couche de poussière.
« Nul n’est venu ici depuis très longtemps », dit-il.
« Il semblait certain que les Fremens nous retrouveraient. »
« Je le suis également. »
Paul lâcha la main de Jessica, s’approcha de l’ornithoptère, ouvrit la porte de gauche et plaça le Fremkit à l’arrière. « Cet appareil possède un masque antidétecteur, dit-il. L’éclairage et les portes sont commandés automatiquement à partir du tableau de bord. Ces quatre-vingts années de fief harkonnen leur ont appris à être prévoyants. »
Jessica s’appuya contre le flanc de l’orni pour reprendre son souffle.
« Les Harkonnens ne sont pas stupides, dit-elle. Ils auront placé une couverture aérienne. (Elle consulta son sens de la direction et tendit la main vers la droite.) La tempête se trouve par là. »
Paul acquiesça, luttant contre une soudaine répugnance à se mouvoir. Bien qu’il en connût la cause, cela ne l’aidait en rien. Quelque part, durant cette nuit, il avait passé un nexus de décision dans l’inconnu le plus profond. Il connaissait désormais la région temporelle qui les entourait mais le présent immédiat demeurait un mystère. C’était comme si, de très loin, il se voyait lui-même disparaître dans une vallée. De tous les chemins qu’il pouvait emprunter pour apercevoir de nouveau Paul Atréides, rares étaient ceux qui ne se perdaient point.
« Plus nous attendrons, plus ils seront prêts », dit Jessica.
« Montez et fixez votre ceinture », dit-il.
Il la rejoignit, luttant toujours contre la pensée qu’ils se trouvaient dans une zone obscure , une zone que nulle vision presciente ne lui avait révélée. Et brusquement il comprit qu’il avait accordé de plus en plus crédit à ses pouvoirs prescients et que cela l’avait affaibli en cet instant capital.
« Si vous vous fiez à votre seul regard, vos autres sens s’effacent. » C’était un axiome fremen. Il se jura de le faire sien à partir de maintenant et de ne jamais retomber dans le piège… si jamais il en sortait.
Il boucla son harnachement de sécurité, vérifia celui de sa mère puis se pencha sur les contrôles. Les ailes étaient totalement déployées, leurs délicates nervures métalliques au maximum d’extension. Il posa la main sur les barres de rétraction et vérifia qu’elles se repliaient bien pour la poussée initiale des fusées, ainsi que le lui avait enseigné Gurney Halleck. Le contacteur jouait librement. Sur le panneau de commandes, les cadrans s’illuminèrent à l’instant où il arma les fusées de départ. Puis les turbines firent entendre leur sifflement assourdi.
« Prêt ? » demanda-t-il.
« Oui. »
Il appuya sur la commande automatique d’éclairage.
Les ténèbres s’abattirent sur l’appareil.
La main de Paul ne fut plus qu’une ombre qui se déplaçait sur le fond lumineux des cadrans. Il pressa la touche de contrôle des portes et, immédiatement, ils perçurent des grincements. Le sable s’abattit en cascade, puis le silence revint. Sur ses joues, Paul sentit une brise qui portait des grains de sable et il ferma la porte de l’orni ; la pression intérieure s’établit aussitôt.
La porte s’était effacée et, dans le polygone de nuit ainsi découvert, les étoiles clignotaient, estompées par la poussière. Leur clarté changeante révélait les courants de sable.
Paul posa le doigt sur la touche de départ. Les ailes de l’orni se mirent à battre régulièrement. Le grand insecte jaillit hors de son nid. Les fusées entrèrent alors en action.
Les mains de Jessica couraient sur les commandes mixtes, imitant les gestes assurés de son fils. Elle avait peur et, pourtant, elle se sentait excitée. A présent , songeait-elle, l’éducation, l’entraînement de Paul constituent notre unique chance avec sa jeunesse, sa vivacité.
Paul augmenta la puissance des fusées de queue. L’ornithoptère s’inclina et ils s’enfoncèrent dans leurs sièges en même temps qu’un mur noir se dressait sur le fond des étoiles. Les ailes se déployèrent, la puissance augmenta encore. Un nouveau battement, un nouvel élan et ils survolèrent les rochers, arêtes de gel et lames d’argent. Sur la droite, la seconde lune d’Arrakis, sous un voile rouge de poussière, révélait le chemin de la tempête.
Les mains de Paul dansaient sur les commandes. Les ailes se rétractèrent pour n’être plus que des élytres de scarabée. L’orni vira brusquement et l’accélération pesa lourdement sur leurs poitrines.
« Des fusées derrière nous ! » lança Jessica.
« Je les ai vues. »
Il bascula le levier de puissance vers l’avant. L’appareil se cabra comme un animal effrayé et se rua vers le sud-ouest, vers la tempête et la vaste courbe du désert. Tout près apparaissaient les ombres brisées qui révélaient la fin des rochers et le début des dunes qui se déployaient comme autant de doigts inclinés sous la lune.
Au-dessus de l’horizon, la tempête se dressait comme une vaste muraille, occultant les étoiles.
L’ornithoptère fut ébranlé.
« Une explosion ! haleta Jessica. Ils utilisent des projectiles ! »
Il y avait un sourire sauvage sur le visage de Paul.
« On dirait qu’ils évitent d’utiliser leurs lasers », dit-il.
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