« Il est très redoutable, oui. Mais le neveu pourrait bien devenir pire encore. »
« Grâce à son oncle. Quand l’on songe à ce que ce garçon aurait pu devenir avec une autre éducation, celle des Atréides, par exemple. »
« C’est triste. »
« Nous aurions pu sauver le jeune Atréides comme celui-ci, reprit le Comte. D’après ce que j’ai entendu dire du jeune Paul, c’était un garçon remarquable, un résultat parfait sur le plan de l’hérédité et de l’éducation. (Il secoua la tête.) Mais ne pleurons pas en vain sur l’aristocratie du malheur. »
« Il existe une maxime Bene Gesserit à ce propos », dit sa Dame.
« Vous en avez pour tout ! »
« Celle-ci vous plaira. Elle dit : « Ne comptez point un humain au nombre des morts aussi longtemps que vous n’aurez pas vu son corps. Et même alors, ce pourrait encore être une erreur. »
Dans « Un moment de réflexion », Muad’Dib rapporte que le véritable début de son éducation correspondit à ses premiers contacts avec les impératifs d’Arrakis. Il apprit alors à sonder le sable pour connaître le temps, il apprit le langage des aiguilles que le vent plante dans la peau. Il connut alors la valeur de l’humidité de son corps et l’irritation du sable dans le nez et, tandis que ses yeux prenaient le bleu de l’Ibad, il reçut l’enseignement Chakobsa.
Préface de Stilgar à
Muad’Dib, l’Homme , par la Princesse Irulan.
Dans la pâle clarté de la première lune, la troupe de Stilgar quittait le bassin avec ses deux rescapés du désert. Toutes ces silhouettes aux robes flottantes se hâtaient : l’odeur du foyer était déjà dans les narines. Derrière eux, la ligne grise de l’aube était plus brillante. Au calendrier de l’horizon, cela signifiait Caprock, le premier mois de l’automne.
Au pied de la falaise, le vent brassait les feuilles mortes amassées là par les enfants du sietch. Nul n’aurait pu distinguer les bruits qui venaient de la troupe de ceux de la nuit, à l’exception de quelques fautes occasionnelles de Paul et de sa mère.
Paul, de la main, balaya la fine pellicule de poussière qui s’était formée sur son front. Il sentit alors un contact sur son bras et la voix de Chani murmura : « Fais ce que je t’ai dit : ramène l’ourlet de ton capuchon sur ton front ! Ne laisse exposés que tes yeux ! Tu perds de l’humidité ! »
Derrière eux, une voix chuchota « Le désert vous écoute ! »
Loin au-dessus d’eux, dans les rochers, un oiseau siffla. La troupe s’arrêta et Paul perçut brusquement la tension qui l’environnait.
Il perçut un choc assourdi, quelque part dans les rochers. Une souris, en sautant dans le sable, n’aurait pas fait plus de bruit.
L’oiseau siffla de nouveau.
Il y eut des mouvements dans les rangs des Fremen. Puis le bruit sourd se répéta.
L’oiseau siffla une troisième fois.
La troupe reprit alors son escalade et s’engagea dans la crevasse. Mais, à présent, la façon dont les hommes respiraient, autour de lui, maintenait Paul en état d’alerte. Il remarqua quelques regards qui se tournaient vers Chani. Et Chani elle-même paraissait soudain distante, renfermée.
Ils foulaient le rocher, maintenant. Dans le bruissement léger des robes, Paul percevait un début de relâchement de la discipline. Pourtant, Chani et les autres conservaient leur silence, leur calme. Il suivit une silhouette sombre au long d’un escalier naturel. Un virage, d’autres marches encore, puis un tunnel, et enfin deux portes scellées pour l’humidité, ouvrant sur un étroit passage baigné de lumière jaune, aux parois et au plafond rocheux.
Tout autour de Paul, les Fremen rejetaient leurs capuchons en arrière, ôtaient les embouts de leurs narines et respiraient profondément. Quelqu’un soupira. Paul se mit en quête de Chani et vit qu’elle s’était éloignée. Puis il fut pris dans un remous de corps, quelqu’un le bouscula et une voix lui dit : « Excuse-moi, Usul ! Quelle ruée ! C’est toujours comme ça ! »
A sa gauche, il découvrit le visage maigre et barbu de l’homme appelé Farok. Les yeux bleus et les orbites tachetées semblaient encore plus sombres à la clarté jaunâtre des globes.
« Ôte ton capuchon, Usul, lui dit Farok. Nous sommes arrivés. » Il se mit en devoir de l’aider, défaisant l’attache tout en lui ménageant un espace à coups d’épaules.
Paul ôta les embouts de ses narines, puis découvrit sa bouche. L’odeur de cet endroit l’assaillit, une odeur de corps sales, de déchets distillés. L’effluve de toute une humanité avec, en contrepoint, le parfum de l’épice.
« Qu’attendons-nous, Farok ? » demanda-t-il.
« La Révérende Mère, je pense. Tu as entendu le message… Pauvre Chani. »
Pauvre Chani ? répéta Paul en lui-même. Il regarda autour de lui. Il se demandait où était Chani, maintenant, et où était passée sa mère dans cette mêlée.
Farok souffla profondément. « L’odeur du foyer », dit-il.
Paul prit conscience du plaisir qu’éprouvait le Fremen à respirer cet air malodorant. Il n’y avait pas eu la moindre ironie dans ses paroles. Puis il entendit tousser sa mère et sa voix lui parvint. « Comme elles sont riches, les odeurs de votre sietch, Stilgar. Je vois que vous faites nombre de choses avec l’épice… du papier… du plastique… et là. Est-ce que ce ne sont pas des explosifs chimiques ? »
« Vous savez cela par l’odeur ? » C’était une autre voix d’homme. Et Paul comprit que sa mère avait parlé pour son bénéfice, qu’elle désirait qu’il accepte rapidement cet assaut d’odeurs.
Puis, un bourdonnement d’activité s’éleva en tête de la troupe, tous les Fremen parurent retenir leur souffle et des voix chuchotèrent : « C’est vrai… Liet est mort. »
Liet , pensa Paul. Puis : Chani, la fille de Liet . Les pièces se mirent en place dans son esprit. Liet était le nom fremen du planétologiste. Il regarda Farok et lui demanda : « Est-ce Liet que nous connaissons sous le nom de Kynes ? »
« Il n’y a qu’un seul Liet », dit Farok.
Paul se détourna et son regard se porta sur la foule des Fremen. Ainsi, songea-t-il, Kynes est mort .
« C’est une ruse des Harkonnens, souffla quelqu’un. Ils voulaient que cela ressemble à un accident… Ils l’ont perdu dans le désert… un accident d’orni…»
Paul sentit la colère monter en lui. Cet homme qui était devenu leur ami, qui les avait aidés à échapper aux chasseurs d’Harkonnen, qui avait envoyé les cohortes des Fremen à leur recherche, cet homme, à son tour, avait été victime des Harkonnens.
« Usul a-t-il déjà soif de vengeance ? » demanda Farok.
Avant que Paul ait pu répondre, un ordre fut donné à faible voix et la troupe tout entière s’avança dans une vaste salle, l’entraînant avec elle. Il se retrouva en face de Stilgar et d’une étrange femme qui portait un vêtement flottant aux couleurs vives, orange et vert. Ses bras étaient nus jusqu’aux épaules et Paul pouvait voir qu’elle ne portait pas de distille. Sa peau était d’une teinte olive pâle. Ses cheveux noirs étaient ramenés en arrière au-dessus de son front haut, faisant ressortir ses pommettes et son nez aquilin entre ses yeux sombres au regard intense.
Comme elle se tournait vers lui, Paul vit que des anneaux d’or mêlés à des anneaux d’eau pendaient à ses oreilles.
« C’est cela qui a terrassé mon Jamis ? » demanda-t-elle.
« Silence, Harah, dit Stilgar. C’est Jamis qui l’a défié. Il a réclamé le tahaddi al-burhan. »
« Ce n’est qu’un enfant ! » lança-t-elle. Elle secoua vivement la tête et les anneaux d’eau tintèrent à ses oreilles. « Mes enfants privés de père par un autre enfant ? Très certainement, c’est un accident ! »
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