Lentement, Léonie inclina la tête. Elle dit :
— Je te reconnais pour Gardien, Damon. Tu es hors d’atteinte de toute vengeance que nous pourrions exercer. Nous méritons le châtiment, quel qu’il soit, que tu choisiras de nous imposer.
Il dit, le cœur serré :
— Je ne pourrais jamais t’infliger de plus grand châtiment que celui que tu t’es imposé, Léonie ; tu continueras donc à porter le fardeau que tu as choisi jusqu’à ce qu’une autre génération soit assez forte pour te succéder. Fasse la Miséricorde d’Avarra que tu sois la dernière Gardienne d’Arilinn à vivre cette mort vivante, mais Gardienne d’Arilinn tu resteras jusqu’à ce que Janine puisse porter seule ta charge.
Et ta seule punition sera de savoir qu’il est trop tard pour toi. Déchiré par la douleur de Léonie, il savait qu’il avait toujours été trop tard pour elle. Il était déjà trop tard lorsqu’à quinze ans elle était entrée à la Tour de Dalereuth pour prêter le serment de Gardienne. Il la vit s’éloigner, de plus en plus pâle, comme une étoile que la lumière de l’aube estompe ; il vit la Tour d’Arilinn elle-même pâlir sur l’horizon fluide du surmonde, s’éloigner à l’infini, briller d’un éclat bleu affaibli, puis disparaître. Damon, Andrew, Ellemir et Callista étaient seuls dans la Tour Interdite, puis, dans un choc bref et brutal, le surmonde disparut à son tour, et ils se retrouvèrent dans leur suite du Château Comyn. Par la fenêtre, ils virent les sommets lointains inondés de lumière, mais le grand soleil rouge se levait à peine sur l’horizon.
Le lever du soleil. Leur destin à tous les quatre, et peut-être le destin de tous les télépathes de Ténébreuse, venait de se décider au cours d’une bataille astrale qui avait duré moins d’un quart d’heure.
— Tu es un sot, Damon, dit Lorenz, Seigneur de Serrais, d’un air parfaitement dégoûté. Tu l’as toujours été et tu le resteras toujours ! Tu aurais pu être régent d’Alton et commandant de la Garde assez longtemps pour briser l’emprise des Alton sur cette charge et la donner au Domaine de Serrais !
Damon répondit avec bonhomie :
— Je n’ai pas envie de commander la Garde, et ce n’est d’ailleurs plus nécessaire. Dom Esteban vivra sans doute assez longtemps pour amener Valdir à l’âge d’homme et peut-être au-delà.
Lorenz le considéra avec méfiance.
— Qu’as-tu donc fait ? On disait qu’il était à l’article de la mort.
— Très exagéré, dit Damon en haussant les épaules, sachant que telle serait désormais sa mission en cette vie, soigner et guérir par la matrice et le moniteur.
Le principe une fois admis, il n’avait pas été difficile de sonder le cœur malade, de dissoudre les caillots et de rendre toute sa force au muscle cardiaque. Esteban Lanart, Seigneur Alton, serait paralysé jusqu’à la fin de ses jours, mais il pouvait commander les Gardes de son fauteuil. En campagne, le jeune Danvan Hastur ou Kieran Ridenow pourraient commander à sa place. Damon n’était plus que de nom régent du Domaine, simple précaution, en cas de malchance où d’accident.
La prémonition n’était pas le don principal des Alton et des Ridenow, pourtant, en cet instant, Damon vit Valdir devenu adulte assumer la souveraineté du Domaine, et il sut qu’il serait l’un des Alton les plus novateurs.
— Tu n’as donc aucune ambition, Damon ? dit Lorenz avec dédain.
— Plus d’ambition que tu ne peux l’imaginer, répondit Damon, mais d’une nature différente de la tienne, Lorenz. Et maintenant, à mon grand regret, il faut nous séparer car une longue route nous attend. Nous retournons à Armida. L’enfant d’Ellemir sera le deuxième dans l’ordre de succession au Domaine, et il doit naître là-bas.
Lorenz s’inclina de mauvaise grâce. Il ignora Andrew, à cheval juste derrière Damon, mais salua Ellemir avec courtoisie, et Callista avec quelque chose approchant du respect. Damon se retourna et embrassa son frère Kieran.
— Tu passeras nous voir à Armida à l’automne, en retournant à Serrais ?
— Sans aucun doute, dit Kieran, et j’espère bien faire la connaissance du fils d’Ellemir. Qui sait, il commandera peut-être les Gardes, quelque jour !
Il recula, laissant passer devant lui les Gardes qui accompagnaient Damon et son groupe. Damon allait donner le signal du départ quand il vit une femme en grand manteau, capuchon rabattu sur le visage ainsi qu’il sied à une comynara en public, descendre l’escalier d’honneur du Château Comyn. Instinctivement, il sut qui elle était. Ou était-ce simplement que rien ne pouvait maintenant dissimuler Léonie d’Arilinn à sa vue ?
Il ne se mit donc pas en selle, mais fit signe à son écuyer de tenir sa monture, puis alla à sa rencontre et la rejoignit au bas des marches.
— Léonie, dit-il en s’inclinant.
— Je suis venue vous dire au revoir et donner ma bénédiction à Callista, dit-elle doucement.
Andrew s’inclina profondément sur son passage, quand elle se dirigea vers Callista, debout près de sa jument grise. Léonie releva la tête en passant devant lui, et il eut l’impression que ses yeux flamboyaient de ressentiment, mais elle le salua cérémonieusement en disant :
— Tous mes vœux vous accompagnent.
Puis elle tendit les bras, et Callista lui effleura le bout des doigts, comme font entre eux les télépathes.
— Je te bénis, mon enfant, dit Léonie avec douceur. Tu sais que je suis profondément sincère, et que je te souhaite tout le bonheur possible.
— Je sais, murmura Callista.
Tout ressentiment avait disparu entre elles. Ce qu’avait fait Léonie avait été difficile à supporter, sans doute, mais avait finalement permis cette percée extraordinaire, la réalisation totale de sa nature. Elle et Andrew seraient peut-être parvenus à s’unir sans dommage et à vivre heureux ensuite, mais elle aurait renoncé à jamais à son laran , comme c’était la tradition pour les Gardiennes. Elle savait maintenant qu’elle se serait amputée de la moitié de sa personnalité. Elle porta les doigts de Léonie à ses lèvres et y déposa un baiser plein de respect et d’amour.
Il était trop tard pour Léonie, Callista le savait, mais maintenant, elle ne jalousait plus leur bonheur.
Léonie bénit Ellemir, qui baissa la tête, acceptant la bénédiction sans la rendre, puis Léonie se retourna vers Damon. De nouveau, il s’inclina, sans lever les yeux sur elle. Tout était consommé ; ils n’avaient plus rien à se dire. Il savait qu’ils ne se reverraient plus jamais. Des distances immenses, infranchissables, s’étendaient entre la Tour d’Arilinn et la Tour Interdite, et c’était bien ainsi. Du travail de Damon naîtrait une science des matrices totalement nouvelle, qui ferait disparaître le terrible fardeau des Tours. Elle fit de nouveau le geste de la bénédiction puis se détourna.
Damon se mit en selle en silence et ils franchirent les grilles. Andrew chevauchait avec Callista en tête du cortège, puis venaient les serviteurs, la suite et les porte-étendards. Damon, Ellemir à son côté, fermait la marche. Il avait l’impression que son cœur se brisait de bonheur, d’un bonheur qu’il n’avait jamais cru possible. Mais ce bonheur était construit sur la vie sacrifiée de Léonie et de tant d’autres comme elle, qui avaient gardé la tradition en vie. Il pria : Ô Callista l’Ancienne Mère des Domaines, faites que nous n’oublions jamais leur sacrifice, et que nous ne le considérions jamais à la légère…
Accablé de douleur, il baissa la tête, puis réalisant qu’Ellemir le regardait avec inquiétude, se dit qu’il ne devait pas s’affliger ainsi.
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