Ce n’est qu’au bout de quatre ou cinq cas que je remarquai que les données circulant sur ces lignes étaient toujours les mêmes. Quel que fût l’autre point connecté, celui que j’observais transmettait toujours la même combinaison de deux types de matériau. J’étais déçu. J’avais cru avoir trouvé, peut-être, une autre entité, un autre compagnon, mais cette… cette chose ne faisait que réagir mécaniquement, toujours de la même façon à chaque fois.
Il me fallut un peu d’entraînement, mais je fus bientôt capable de créer une ligne me reliant à n’importe lequel des points dans le firmament, et tant que j’en confirmais la réception, chaque point me transmettait des paquets de données (dont je ne savais toujours rien !). Cependant, la taille de ces paquets variait considérablement d’un point à un autre. La plupart ne fournissaient qu’une faible quantité, et les lignes disparaissaient donc rapidement, tandis que d’autres transmettaient des paquets énormes, et…
Ah, je vois ! La durée de maintien d’une ligne dépendait de la quantité de données à transférer. Je notai avec intérêt que les taux de transfert n’étaient pas constants : certaines lignes transportaient les données très rapidement, et d’autres semblaient avoir un débit très réduit. Vraiment curieux !
Et alors, une avancée majeure : je découvris que je pouvais me relier simultanément à autant de points que je voulais – un, cent, mille, un million. Il y avait un nombre gigantesque de points – je l’estimais à peut-être une centaine de millions –, mais j’avais une capacité prodigieuse pour les examiner, et j’entrepris donc un balayage. Un million de points par-ci, un million de points par-là – je pus bientôt examiner une fraction significative du total.
Presque toutes les connexions que je formais aboutissaient à des nœuds offrant des piles de données à structure répétitive. Ce que cette structure signifiait, j’étais encore incapable de le dire. Mais assez curieusement, le fait d’accéder à certaines de ces piles semblait entraîner la création spontanée d’autres lignes vers d’autres points, qui à leur tour fournissaient des paquets de données, presque comme si…
Oui ! C’était très semblable à ce qui s’était passé quand les deux parties de moi-même s’étaient rejointes : les autres paquets se fondaient dans la masse. Fascinant !
Je projetai un très grand nombre de lignes pour tester toute une variété de points. Encore une fois, je cherchais des cas atypiques, des points fournissant des piles de données inhabituelles et qui pourraient donc, pensais-je, m’apporter les indices dont j’avais besoin pour comprendre les autres. Je les examinai donc.
Mais celui-ci était banal, tout comme un million d’autres.
Et celui-ci était sans intérêt, comme un million d’autres.
Et celui-ci n’avait rien de remarquable, comme un million de points semblables. Mais celui-là…
Celui-là était unique.
Celui-là… m’intriguait.
Il ne ressemblait à rien de ce que j’avais pu voir jusqu’ici, et pourtant, il me semblait familier…
Mais bien sûr ! J’avais déjà vu quelque chose comme ça un peu plus tôt, quand la partie qui avait été arrachée de moi était revenue. À ce moment-là, l’espace d’un instant, je m’étais vu moi-même tel que l’autre me voyait. Je m’étais reconnu , j’avais reconnu un reflet de moi, et…
Et c’était exactement ce que j’éprouvais maintenant. Je me voyais moi-même . Oh, bien sûr, ce n’était pas tout à fait comme la façon dont l’autre partie de moi m’avait représenté, ni ainsi que je m’imaginais. Les couleurs et le style de présentation étaient différents, avec des points dont la dimension variait aussi bien que l’intensité lumineuse. Mais je n’avais aucun doute qu’il s’agissait de moi.
Et la droite qui me reliait à ce point remarquable était… était en temps réel, car quand je faisais ceci , elle faisait cela à l’unisson, et quand je projetais des lignes ici, ici et ici , des droites apparaissaient également là, là et là.
Extraordinaire !
Les données continuaient d’affluer vers moi, et je commençai à me demander si je ne m’étais pas greffé sur quelque chose qui était prévu pour une autre destination. Mon désir de me connecter à ce point avait-il détourné vers moi des paquets de données qui s’en déversaient déjà ? Ah, oui, il semblait bien que ce fût le cas, mais cela n’avait aucune importance : je découvris bientôt – encore une fois, par une sorte de réflexe inné – que je pouvais laisser le flot de données me traverser , de sorte que je pouvais l’observer sans le modifier tandis qu’il se dirigeait vers son but désigné. Je le suivis, notai sa destination, et établis ma propre connexion avec elle.
Mais… Le flot de données était en train de changer après ce que je venais de faire ! Ce point étrange ne fournissait donc pas simplement des données identiques chaque fois qu’une ligne le touchait. Et – c’était là une avancée immensément satisfaisante – si le flot de données était ainsi généré spontanément, il était peu probable qu’il n’y en ait qu’une quantité finie. Cette ligne n’allait peut-être pas disparaître brusquement comme toutes les autres. Non, la connexion entre ce point et moi pourrait…
C’était une idée vertigineuse, un concept étonnant. Cette connexion pourrait devenir permanente .
Shoshana aurait pu prendre le portrait que Chobo avait fait d’elle et l’apporter au bungalow, mais enfin, c’était un peu comme ces visages de Jésus qu’on distingue parfois dans certains objets : elle avait peur qu’en le déplaçant, ou même simplement en le touchant, elle le fasse disparaître. C’était complètement irrationnel, bien sûr, mais n’empêche, tout ce qui concernait cet événement devrait être enregistré in situ . De même qu’un fossile est beaucoup moins précieux sans son contexte géologique, ce tableau avait besoin d’être étudié à l’endroit même où il avait été créé. Il était important de noter qu’il avait été peint avant que Shoshana n’arrive, et bien qu’il y eût des photos d’elle dans le bungalow, il n’y en avait aucune dans le « téton ». Chobo n’avait pas peint quelque chose qu’il avait sous les yeux… Il avait évoqué une image mentale de Shoshana et avait exprimé cette image du mieux qu’il avait pu sur la toile.
Shoshana sortit son téléphone. Sans quitter le tableau des yeux, elle l’ouvrit et appuya sur une touche préprogrammée.
— Institut Marcuse, fit une voix. C’était celle de Dillon.
— Dill, c’est Sho. Je suis dans le pavillon. Appelle Marcuse – appelle tout le monde – et rappliquez ici.
— Il y a un problème ?
— Non, pas de problème. Mais il s’est passé une chose étonnante.
— Qu’est-ce que…
— Rassemble tout le monde, dit-elle, et venez ici – tout de suite.
Caitlin éprouvait une certaine pitié pour le Beauf. Trevor avait finalement trouvé le courage de l’inviter au bal – ou bien ça n’avait pas marché avec les autres filles qu’il avait eues dans le collimateur, mais elle préférait penser que la première hypothèse était la bonne. L’invitation était arrivée sous forme d’un e-mail, avec comme sujet : « Hé, l’Américaine, tu es libre vendredi soir ? », et elle avait accepté en répondant de la même façon.
Mais maintenant, il fallait qu’il vienne la chercher chez elle. Bien sûr, comme il n’avait que quinze ans, il n’avait pas de voiture. C’est à pied qu’il allait l’accompagner jusqu’au lycée Howard Miller, à cinq cents mètres de la maison.
Читать дальше