En revenant dans la chambre, elle s'arrêta toute nue devant le miroir de l'armoire et examina son corps avec émerveillement. Elle pesait toujours quarante-deux kilos et mesurait presque un mètre cinquante. Il n'y avait pas grand-chose à y faire. Elle avait des membres minces comme ceux d'une poupée, de petites mains et des hanches qui n'en menaient pas large.
Mais elle avait des seins.
Toute sa vie, elle avait été ridiculement plate, comme si elle n'était pas encore entrée en puberté. Ses tétons avaient été petits mais tout à fait normaux. Le problème était qu'ils se trouvaient sur ce qu'on pouvait au mieux décrire comme des ébauches de renflement. Ça avait un air parfaitement ridicule et elle avait toujours trouvé désagréable de se montrer nue.
Et puis, brusquement, elle s'était retrouvée avec des seins. Il ne s'agissait pas de melons (ce qu'elle ne souhaitait pas avoir et ce qui aurait été encore plus ridicule sur son corps tout frêle), mais bien de deux seins ronds et fermes de la taille au moins d'une mandarine. Le changement s'était fait en douceur et les proportions étaient plausibles. La différence était radicale, aussi bien pour son aspect physique que pour son bien-être personnel.
Elle avait passé cinq semaines dans une clinique près de Gênes, en Italie, pour se faire poser les implants qui constituaient la base de ses seins tout neufs. Elle avait choisi la clinique et les médecins jouissant de la meilleure réputation en Europe et qui pratiquaient habituellement des interventions médicalement justifiées plutôt que de la chirurgie esthétique. Son médecin, une forte femme charmante du nom d'Alessandra Perrini, avait constaté que ses seins étaient sous-développés et qu'il y avait des raisons médicales de l'accepter comme patiente.
L'intervention n'avait pas été indolore mais les seins semblaient naturels, au regard et au toucher. Les tétons étaient aussi sensibles qu'avant l'intervention et les cicatrices quasi invisibles. Pas une seconde elle n'avait regretté sa décision. Elle était satisfaite. Six mois plus tard encore, elle ne pouvait pas passer torse nu devant un miroir sans sursauter et commencer à tâter ses seins. Elle les vivait comme une amélioration de sa qualité de vie.
Profitant de son séjour à la clinique de Gênes, elle avait fait enlever un de ses neuf tatouages — une guêpe de deux centimètres sur le côté droit du cou. Elle appréciait ses tatouages, particulièrement le gros dragon qui s'étendait de l'omoplate jusqu'à la fesse, mais elle avait quand même pris la décision de se débarrasser de la guêpe, considérant qu'une marque aussi visible et ostensible la rendait facile à identifier et à mémoriser. Lisbeth Salander ne voulait pas qu'on la mémorise et l'identifie. Le tatouage avait été enlevé à l'aide d'un laser et, quand elle passait l'index sur le cou, elle pouvait sentir une très légère cicatrice. Une inspection plus poussée révélait que sa peau bronzée était à peine plus claire à l'emplacement du tatouage, mais un rapide coup d'œil ne dévoilait rien du tout. En tout, son séjour à Gênes lui avait coûté l'équivalent de 190 000 couronnes.
Ce qu'elle pouvait s'offrir.
Elle arrêta de rêver devant la glace et mit une culotte et un soutien-gorge. Deux jours après avoir quitté la clinique de Gênes, elle était pour la première fois de ses vingt-cinq années de vie entrée dans une boutique de lingerie et avait acheté l'objet dont jusque-là elle n'avait jamais eu besoin. Depuis, elle avait eu vingt-six ans et elle portait ce sous-vêtement avec une certaine fascination.
Elle enfila un jean et un tee-shirt noir annonçant Consider this a fair warning. Elle trouva les sandalettes et son chapeau de paille et hissa un fourre-tout en nylon noir sur son épaule.
En se dirigeant vers la sortie, elle remarqua un petit groupe de clients qui discutaient devant la réception. Elle ralentit le pas et dressa l'oreille.
— Just how dangerous is she ? cria une femme noire à l'accent British. Lisbeth la reconnut comme faisant partie d'un groupe de vacanciers arrivé de Londres dix jours plus tôt.
Freddie McBain, le réceptionniste grisonnant qui accordait invariablement à Lisbeth Salander un gentil sourire, avait l'air embêté. Il expliqua que tous les clients de l'hôtel recevraient des instructions et qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter si tout le monde suivait à la lettre ces instructions. Sa réponse fut accueillie par un flot de questions.
Lisbeth Salander fronça les sourcils et alla trouver Ella Carmichael derrière le bar.
— C'est quoi tout ça ? demanda-t-elle en montrant l'attroupement devant la réception.
— Mathilda menace de venir nous rendre visite.
— Mathilda ?
— Mathilda est un cyclone qui s'est formé au large du Brésil il y a quinze jours et qui est passé droit à travers Paramaribo ce matin. C'est la capitale du Surinam. On ne sait pas très bien quelle direction elle va prendre — probablement plus au nord vers les Etats-Unis. Mais si elle continue à suivre la côte vers l'ouest, il y a Trinité et la Grenade sur son chemin. Autrement dit, on risque d'avoir du vent.
— Je croyais que la saison des cyclones était finie.
— C'est exact. D'habitude, les avis de cyclone nous tombent dessus en septembre et octobre. Mais désormais le climat est tellement déréglé avec leurs histoires d'effet de serre qu'on ne peut jamais rien prévoir.
— Je vois. Et on prévoit Mathilda pour quand ?
— Bientôt.
— Et je dois m'attendre à quoi ?
— Lisbeth, on ne joue pas avec les cyclones. Nous avons eu un cyclone dans les années 1970 qui a fait d'énormes dégâts ici à la Grenade. J'avais onze ans et j'habitais un village là-haut vers Grand Etang sur la route de Grenville. Jamais je n'oublierai cette nuit-là.
— Hm hm.
— Mais ne t'inquiète pas. Reste à proximité de l'hôtel samedi. Prépare-toi un sac avec ce qui te paraît indispensable — je pense à l'ordinateur sur lequel je te vois faire joujou — et sois prête à l'emporter si on annonce qu'il faut gagner l'abri. C'est tout.
— C'est bon, j'y penserai.
— Tu veux boire quelque chose ?
— Non merci.
Lisbeth Salander partit sans dire au revoir. Ella Carmichael sourit avec résignation. Il lui avait fallu quelques semaines pour s'habituer aux manières de cette fille étrange et elle avait fini par comprendre que Lisbeth Salander n'était pas arrogante — elle venait tout simplement d'une autre planète. Mais elle payait ses consommations sans râler, restait à peu près sobre, s'occupait de ses affaires et ne causait jamais de problèmes.
LES TRANSPORTS EN COMMUN de la Grenade consistaient essentiellement en minibus aux décorations extravagantes qui partaient sans souci d'horaires et autres formalités. Cela dit, ils assuraient des navettes incessantes pendant la journée. Après la tombée de la nuit, par contre, il était pratiquement impossible de se déplacer si on ne disposait pas d'un véhicule personnel.
Lisbeth Salander n'attendit qu'une minute sur la route pour Saint George's avant qu'un des bus s'arrête. Le chauffeur était un rasta et les baffles du bus diffusaient à fond No Woman, no Cry. Elle ferma les oreilles, paya son dollar et se faufila dans le bus entre une dame costaude aux cheveux gris et deux garçons en uniforme scolaire.
Saint George's était située sur une baie en U qui formait the Carénage. Autour du port se dressaient des collines escarpées avec des immeubles, d'anciens bâtiments coloniaux et une forteresse, Fort Rupert, à l'extrémité du promontoire au bord d'une falaise.
Saint George's était une ville extrêmement compacte et dense avec des rues étroites et de nombreuses ruelles. Les maisons grimpaient sur les collines et il n'y avait presque pas de surfaces horizontales à part un terrain de cricket qui faisait aussi office d'hippodrome en bordure nord de la ville.
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