Pendant qu’il hésite, Énée brandit le trait fatal, guettant le moment et la place favorables et, de loin, avec toute la force de son corps il le lance. Jamais machine de guerre ne jeta de pierre plus bruyante; jamais la foudre ne fit en éclatant un pareil fracas. Le javelot vole comme un noir tourbillon, chargé d’une terrible mort: il perce le bord du bouclier formé de sept lames, l’extrémité de la cuirasse et traverse en sifflant le milieu de la cuisse. Frappé, Turnus ploie le jarret et tombe à terre, énorme. Les Rutules se dressent en poussant un gémissement; toute la montagne environnante y répond et au loin les bois profonds le renvoient. Turnus à terre lève les yeux et suppliant tend sa main dans un geste d’imploration: «Oui, je l’ai mérité; je ne demande pas grâce, use de ta chance, dit-il. Je t’en conjure, si quelque souci d’un père misérable peut te toucher, – songe à ce que fut pour toi ton père Anchise, – prends pitié de la vieillesse de Daunus. Rends-moi aux miens, ou, si tu le préfères, rends-leur mon corps dépouillé de la vie. Tu as été vainqueur, et les Ausoniens ont vu le vaincu te tendre les mains. Lavinie est ton épouse. Que ta haine n’aille pas plus loin.» Debout, frémissant sous ses armes, Énée, le regard incertain, retint son bras. Il hésitait de plus en plus; les paroles de Turnus avaient commencé à le fléchir lorsqu’il aperçut et reconnut sur lui, au sommet de l’épaule, le funeste baudrier et les lanières aux clous étincelants du jeune Pallas, de celui que Turnus avait vaincu, blessé, terrassé et dont il portait sur les épaules l’insigne ennemi. La vue de ce trophée, de ce monument d’une douleur cruelle, l’enflamma de fureur, et terrible de colère: «Quoi, tu m’échapperais recouvert de la dépouille des miens? C’est Pallas qui par ma main, c’est Pallas qui t’immole et se venge dans ton sang de ta scélératesse.» En disant ces mots, il lui plonge son épée dans la poitrine avec emportement. Le froid de la mort glace les membres de Turnus, et son âme indignée s’enfuit en gémissant chez les ombres.