— Qu’est-ce qu’on a fait, Chef ? murmura Travis, hagard.
— Du calme. Du calme. Ce n’est pas le moment de paniquer.
— Oui, Chef.
— On doit se débarrasser de Caleb et Nola. Ça, c’est la chaise électrique, tu comprends.
— Oui, Chef. Et Cooper ?
— On fera croire à un assassinat. Un brigandage qui a mal tourné. Tu vas faire exactement ce que je te dis.
Travis pleurait à présent.
— Oui, Chef. Je ferai tout ce qu’il faut.
— Tu m’as dit que tu avais vu la voiture de Caleb près de la route 1.
— Oui. Il y a les clés sur le contact.
— C’est très bien. On va mettre les corps dans la voiture. Et tu vas t’en débarrasser, d’accord ?
— Oui.
— Dès que tu seras parti, je préviendrai des renforts, pour que personne ne nous soupçonne. Il faut faire vite, d’accord ?
Quand la cavalerie arrivera, tu seras déjà loin. Dans la cohue, personne ne remarquera que tu n’es pas là.
— Oui. Chef… Mais je crois que la mère Cooper a de nouveau appelé les urgences.
— Merde ! Il faut se grouiller alors !
Ils traînèrent les corps de Luther et de Nola jusque dans la Chevrolet. Puis Pratt s’enfuit en courant à travers la forêt, en direction de la maison de Deborah Cooper et des voitures de police. Il saisit sa radio de bord pour avertir la centrale qu’il venait de trouver Deborah Cooper assassinée par balle.
Travis s’installa au volant de la Chevrolet et démarra. Au moment où il sortait des fourrés, il croisa une patrouille du bureau du shérif qui avait été appelée en renfort par la centrale suite au deuxième appel de Deborah Cooper.
Pratt était en train de contacter la centrale lorsqu’il entendit une sirène de police, proche. À la radio, on annonça une poursuite sur la route 1 entre une voiture du bureau du shérif et une Chevrolet Monte Carlo noire repérée aux abords de Side Creek Lane. Le Chef Pratt annonça qu’il arrivait en renfort immédiatement. Il démarra, enclencha sa sirène, passa par la route forestière parallèle. Lorsqu’il déboucha sur la route 1, il manqua de peu de percuter Travis. Ils se regardèrent un instant : ils étaient terrifiés.
Au cours de la poursuite, Travis parvint à faire partir la voiture de l’adjoint du shérif en embardée. Il rejoignit la route 1, direction sud, et bifurqua à Goose Cove. Pratt le talonnait, faisant semblant de le poursuivre. À la radio, il donnait des positions erronées, prétendant être sur la route de Montburry. Il coupa sa sirène, s’engouffra dans le chemin de Goose Cove et le rejoignit devant la maison. Les deux hommes sortirent de voiture, paniqués, aux abois.
— T’es pas fou de t’arrêter ici ? dit Pratt.
— Quebert n’est pas là, répondit Travis. Je sais qu’il est absent de la ville quelque temps, il l’a dit à Jenny Quinn qui me l’a dit.
— J’ai demandé des barrages sur toutes les routes. J’étais obligé.
— Merde ! Merde ! gémit Travis. Je suis coincé ! Qu’est-ce qu’on fait alors ?
Pratt regarda autour de lui. Il remarqua le garage vide.
— Laisse la voiture là-dedans, verrouille la porte et dépêche-toi de retourner à Side Creek Lane par la plage. Va faire semblant de fouiller la maison de Cooper. Je reprends la poursuite. Nous nous débarrasserons des corps cette nuit. Tu as une veste dans ta voiture ?
— Oui.
— Enfile-la. T’es couvert de sang.
Un quart d’heure plus tard, alors que Pratt croisait près de Montburry les patrouilles venues en renfort, Travis, en veste, entouré de collègues affluant de tout l’État, bouclait le périmètre de Side Creek Lane où venait d’être retrouvé le corps de Deborah Cooper.
Au cœur de la nuit, Travis et Pratt revinrent à Goose Cove. Ils enterrèrent Nola à vingt mètres de la maison. Pratt avait déjà établi le périmètre de fouilles avec le capitaine Rodik, de la police d’État : il savait que Goose Cove n’en faisait pas partie, personne ne viendrait la chercher ici. Elle avait gardé son sac en bandoulière et ils l’ensevelirent avec, sans même regarder ce qu’il contenait.
Lorsque le trou fut rebouché, Travis reprit la Chevrolet noire et disparut sur la route 1, le cadavre de Luther dans le coffre. Il pénétra dans le Massachusetts. Sur le trajet, il dut franchir deux barrages de police.
— Papiers du véhicule, dirent à chaque fois les flics, nerveux, en voyant la voiture.
Et chaque fois, Travis brandit sa plaque.
— Police d’Aurora, les gars. Je suis justement sur la piste de notre homme.
Les policiers saluèrent leur collègue avec déférence, lui souhaitant bon courage.
Il roula jusqu’à une petite ville côtière qu’il connaissait bien. Sagamore. Il prit la route du bord de l’océan, celle qui longe les falaises de Sunset Cove. Il y avait un parking désert. La journée, la vue était magnifique ; il avait souvent voulu y emmener Jenny pour une virée romantique. Il arrêta la voiture, installa Luther à la place du conducteur, versa dans sa bouche du mauvais alcool. Puis il mit la voiture au point mort et la poussa : elle roula d’abord doucement sur la petite pente herbeuse, avant de dévaler la paroi rocheuse et de disparaître dans le vide dans un fracas métallique.
Il redescendit ensuite la route sur quelques centaines de mètres. Une voiture attendait sur le bas-côté. Il monta à la place du passager. Il était en sueur et couvert de sang.
— C’est fait, dit-il à Pratt, installé au volant.
Le Chef démarra.
— Nous ne devrons plus jamais parler de ce qui s’est passé, Travis. Et lorsqu’ils retrouveront la voiture, il faudra étouffer l’affaire. Ne pas avoir de coupable, c’est la seule manière de ne jamais risquer d’être inquiété. Compris ?
Travis hocha la tête. Il mit la main dans sa poche et serra le collier qu’il avait secrètement arraché du cou de Nola au moment de l’enterrer. Un joli collier en or avec le prénom NOLA inscrit dessus.
*
Harry s’était rassis sur le canapé.
— Alors ils ont tué Nola, Luther et Deborah Cooper.
— Oui. Et ils se sont arrangés pour que l’enquête n’aboutisse jamais. Harry, vous saviez que Nola avait des épisodes psychotiques, hein ? Et vous en avez parlé au révérend Kellergan à l’époque…
— J’ignorais l’histoire de l’incendie. Mais j’ai découvert que Nola avait des fragilités lorsque je suis allé chez les Kellergan pour en découdre avec eux à propos des mauvais traitements qu’ils lui infligeaient. J’avais promis à Nola que je n’irais pas voir ses parents, mais je ne pouvais pas ne rien faire, vous comprenez ? C’est là que j’ai compris que les parents Kellergan se résumaient au révérend tout seul, veuf depuis six ans et complètement dépassé par la situation. Il… Il refusait de voir la vérité en face. Je devais emmener Nola loin d’Aurora, pour la faire soigner.
— Alors la fuite, c’était pour la faire soigner…
— Pour moi, c’en était devenu la raison. Nous aurions vu de bons médecins, elle aurait guéri ! C’était une fille extraordinaire, Marcus ! Elle aurait fait de moi un grand écrivain, et moi j’aurais chassé ses mauvaises pensées ! Elle m’a inspiré, elle m’a guidé ! Elle m’a guidé toute ma vie ! Vous le savez, hein ? Vous le savez mieux que personne !
— Oui, Harry. Mais pourquoi ne m’avoir rien dit ?
— Je voulais le faire ! Je l’aurais fait s’il n’y avait pas eu ces fuites à propos de votre livre. J’ai pensé que vous aviez trahi ma confiance. J’étais en colère contre vous. Je crois que je voulais que votre livre soit un échec : je savais que plus personne ne vous prendrait au sérieux après l’histoire de la mère. Oui, c’est ça : je voulais que votre deuxième livre soit un échec. Comme le mien, au fond.
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