— Où allons-nous, sergent ?
— Je ne sais pas.
— Que font les flics dans ce genre de moments ?
— Ils vont boire. Et les écrivains ?
— Ils vont boire.
Il nous conduisit jusqu’à son bar de la sortie de Concord. Nous nous assîmes au comptoir et nous commandâmes des doubles whiskys. Derrière nous, le bandeau défilant d’un écran de télévision annonçait la nouvelle :
UN OFFICIER DE LA POLICE D’AURORA
AVOUE LE MEURTRE DE NOLA KELLERGAN
1.
La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert
“Le dernier chapitre d’un livre, Marcus, doit toujours être le plus beau.”
New York City, jeudi 18 décembre 2008
1 mois après la découverte de la vérité
Ce fut la dernière fois que je le vis.
Il était vingt et une heures. J’étais chez moi, à écouter mes minidisques, lorsqu’il sonna à la porte. J’ouvris et nous nous dévisageâmes longuement, en silence. Il finit par dire :
— Bonsoir, Marcus.
Après une seconde d’hésitation, je répondis :
— Je pensais que vous étiez mort.
Il hocha la tête en signe d’acquiescement.
— Je ne suis plus qu’un fantôme.
— Vous voulez un café ?
— Je veux bien. Vous êtes seul ?
— Oui.
— Il ne faut plus être seul.
— Entrez, Harry.
J’allai à la cuisine pour mettre du café à chauffer. Il attendit dans le salon, nerveux, jouant avec les cadres photographiques posés sur les rayonnages de ma bibliothèque. Lorsque je revins avec la cafetière et les tasses, il en regardait une de lui et moi, le jour de la remise de mon diplôme à Burrows.
— C’est la première fois que je viens chez vous, dit-il.
— La chambre d’amis est prête pour vous. Ça fait plusieurs semaines.
— Vous saviez que je viendrais, hein ?
— Oui.
— Vous me connaissez bien, Marcus.
— Les amis savent ça.
Il eut un sourire triste.
— Merci de votre hospitalité, Marcus, mais je ne resterai pas.
— Pourquoi être venu alors ?
— Pour vous dire adieu.
Je m’efforçai de masquer mon désarroi et remplis les tasses de café.
— Si vous me laissez, alors je n’aurai plus d’amis, dis-je.
— Ne dites pas ça. Plus qu’un ami, je vous ai aimé comme un fils, Marcus.
— Je vous ai aimé comme un père, Harry.
— Malgré la vérité ?
— La vérité ne change rien à ce que l’on peut éprouver pour autrui. C’est le grand drame des sentiments.
— Vous avez raison, Marcus. Alors vous savez tout, hein ?
— Oui.
— Comment avez-vous su ?
— J’ai fini par comprendre.
— Vous étiez le seul à pouvoir me démasquer.
— C’était donc cela dont vous me parliez, sur le parking du motel. La raison pour laquelle vous me disiez que plus rien ne serait pareil entre nous. Vous saviez que j’allais tout découvrir.
— Oui.
— Comment avez-vous pu en arriver là, Harry ?
— Je l’ignore…
— J’ai les enregistrements vidéo des interrogatoires de Travis et Jenny Dawn. Voulez-vous les voir ?
— Oui. S’il vous plaît.
Il s’assit sur le canapé. J’insérai un DVD dans le lecteur et je le mis en marche. Jenny apparut sur l’écran. Elle était filmée de face dans une salle du quartier général de la police d’État du New Hampshire. Elle pleurait.
*
Extrait de l’interrogatoire de Jenny E. Dawn
Sergent P. Gahalowood : Madame Dawn. Depuis combien de temps saviez-vous ?
Jenny Dawn (en sanglots) : Je… Je ne me suis jamais doutée de rien. Jamais ! Jusqu’à ce jour où on a retrouvé le corps de Nola à Goose Cove. Il y a eu toute cette agitation en ville. Le Clark’s débordait de monde : des clients, des journalistes qui venaient poser des questions. Un enfer. J’ai fini par me sentir mal et je suis rentrée chez moi plus tôt que d’ordinaire pour me reposer. Il y avait une voiture que je ne connaissais pas devant chez nous. Je suis rentrée, j’ai entendu des éclats de voix. J’ai reconnu celle du Chef Pratt. Il se disputait avec Travis. Ils ne m’ont pas entendue.
12 juin 2008
— Reste calme, Travis ! tonna Pratt. Personne ne comprendra rien, tu verras.
— Mais comment peux-tu en être si sûr ?
— C’est Quebert qui va tout prendre ! Le corps était à côté de sa maison ! Tout l’accuse !
— Bon sang, et s’il est disculpé ?
— Il ne le sera pas. Il ne faut plus jamais parler de cette histoire, compris ?
Jenny perçut du mouvement et se cacha dans le salon. Elle vit le Chef Pratt sortir de la maison. Dès qu’elle entendit sa voiture démarrer, elle se précipita à la cuisine où elle trouva son mari, atterré.
— Que se passe-t-il, Travis ? J’ai tout entendu de votre conversation ! Que me caches-tu ? Que me caches-tu à propos de Nola Kellergan ?
Jenny Dawn : C’est là que Travis m’a tout raconté. Il m’a montré le collier, il a dit qu’il l’avait gardé pour ne jamais oublier ce qu’il avait fait. J’ai pris ce collier, j’ai dit que j’allais m’occuper de tout. Je voulais protéger mon mari, je voulais protéger mon couple. J’ai toujours été seule, sergent. Je n’ai pas d’enfants. La seule personne que j’aie, c’est Travis. Je ne voulais pas risquer de le perdre… J’ai eu bon espoir que l’enquête soit rapidement bouclée et que ce soit Harry qui soit accusé. Mais voilà que Marcus Goldman s’est mis à fouiller le passé, certain que Harry était innocent. Il avait raison, mais je ne pouvais pas le laisser faire. Je ne pouvais pas le laisser découvrir la vérité. Alors j’ai décidé de lui envoyer des messages… J’ai mis le feu à cette maudite Corvette. Mais il n’avait que faire de mes avertissements ! J’ai donc décidé d’aller mettre le feu à sa maison.
Extrait de l’interrogatoire de Robert Quinn
Sergent P. Gahalowood : Pourquoi avez-vous fait ça ?
Robert Quinn : Pour ma fille. Elle semblait très inquiète de l’agitation qui régnait en ville depuis la découverte du corps de Nola. Je la trouvais préoccupée, elle se comportait bizarrement. Elle quittait le Clark’s sans raison. Le jour où les journaux ont publié les feuillets de Goldman, elle était dans un état de rage terrible. C’en était presque effrayant. En sortant des toilettes des employés, je l’ai vue partir en douce par la porte de service. J’ai décidé de la suivre.
Jeudi 10 juillet 2008
Elle se gara sur le chemin forestier et sortit précipitamment de voiture, s’emparant du bidon d’essence et de la bombe de peinture. Elle avait pris soin de mettre des gants de jardinage pour ne laisser aucune empreinte. Il la suivait de loin et avec peine. Lorsqu’il franchit la lisière des arbres, elle avait déjà souillé la Range Rover et il la vit déverser l’essence sous la marquise.
— Jenny ! Arrête ! lui hurla son père.
Elle s’empressa de craquer une allumette qu’elle jeta par terre. L’entrée de la maison s’embrasa immédiatement. Elle fut surprise par l’intensité des flammes et dut reculer de plusieurs mètres en se protégeant le visage. Son père l’attrapa par les épaules.
— Jenny ! Tu es folle !
— Tu ne peux pas comprendre, Papa ! Qu’est-ce que tu fais ici ? Va-t’en ! Va-t’en !
Il lui arracha le bidon des mains.
— File ! ordonna-t-il. File avant qu’on te prenne !
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