Odile ne cesse de dire qu’ils devraient faire un second enfant. Qu’une aussi belle maison est faite pour une grande famille. À chaque fois qu’elle vient les voir, elle lance des regards complices vers le ventre d’Adèle qui fait non de la tête. Richard est si gêné qu’il fait semblant de ne pas comprendre de quoi il s’agit.
Il lui a imaginé une nouvelle vie, où elle serait tenue à l’abri d’elle-même et de ses pulsions. Une vie faite de contraintes et d’habitudes. Tous les matins, il la réveille. Il ne veut pas qu’elle traîne au lit, qu’elle rumine des idées noires. Trop de sommeil lui nuit. Il ne quitte pas la maison avant de l’avoir vue enfiler ses baskets et se mettre à courir sur le chemin de terre. Près de la haie, elle se retourne, lui fait signe de la main et il démarre la voiture.
Sans doute parce qu’elle y a grandi, Simone a toujours eu la campagne en horreur. Elle en parlait à sa fille comme d’un lieu de désolation et la nature est, aux yeux d’Adèle, une bête sauvage qu’on pense apprivoiser et qui vous saute à la gorge sans prévenir. Elle n’ose pas le dire à Richard mais elle a peur de courir sur les routes de campagne, de pénétrer la forêt déserte. À Paris, elle aimait courir au milieu des passants. La ville lui imprimait son rythme, sa cadence. Ici, elle court plus vite, comme si des assaillants étaient à ses trousses. Richard voudrait qu’elle profite du paysage, qu’elle s’éblouisse du calme des vallons et de l’harmonie des bocages. Mais jamais elle ne s’arrête. Elle court à s’en arracher les poumons et elle rentre épuisée, les tempes battantes, toujours étonnée de ne pas s’être perdue. Elle a à peine le temps d’enlever ses chaussures que déjà le téléphone sonne et elle reprend son souffle pour répondre à Richard.
« Il faut user le corps. » C’est ce qu’elle se dit pour se donner du courage. Il lui arrive d’y croire le matin, après une bonne nuit de sommeil. D’être optimiste, de faire des projets. Mais les heures passent et rongent ce qui lui reste de détermination. Son psychiatre lui a conseillé de hurler. Ça a fait rire Adèle. « Mais je suis très sérieux. Il faut gueuler, pousser un cri aussi fort que vous le pouvez. » Il a dit que ça la soulagerait. Mais même seule, même au milieu de nulle part, elle n’a pas réussi à extirper sa rage. À pousser un cri.
L’après-midi, c’est elle qui va chercher Lucien. Elle descend à pied au village et ne parle à personne. Elle salue les passants d’un geste du menton. La familiarité des villageois la glace. Elle évite d’attendre devant les grilles de l’école de peur que les autres mères ne lui adressent la parole. Elle a expliqué à son fils qu’il lui suffisait de marcher un peu pour la rejoindre. « Tu sais, là où il y a la statue de la vache. C’est là que je t’attendrai. »
Elle arrive toujours en avance. Elle s’installe sur le banc, face à la grande halle. Quand il est pris, elle reste debout, impassible, jusqu’à ce que l’occupant se sente trop mal à l’aise et finisse par lui laisser la place. Richard lui a raconté que le village avait été bombardé par erreur par les Américains en 1944. En moins de vingt minutes, le bourg a été effacé de la carte. Les architectes ont tenté de reconstruire les bâtiments à l’identique, de reproduire les colombages normands mais le charme est factice. Adèle lui a demandé si les avions américains avaient épargné l’église pour des raisons religieuses. « Non, a répondu Richard. C’est seulement qu’elle était plus solide. »
Quand le printemps est arrivé, son médecin a insisté pour qu’elle passe ses journées au grand air. Il lui a conseillé de se mettre au jardinage et de planter des fleurs qu’elle regarderait pousser. Émile l’a aidée à installer un potager au fond du jardin. Elle y passe beaucoup de temps avec Lucien. Son fils aime patauger dans la boue, arroser les plants de fèves, mâcher les feuilles maculées de terre. Juillet est à peine entamé mais elle ne peut s’empêcher de constater que les jours diminuent. Elle guette le ciel, qui s’assombrit toujours plus tôt et elle attend avec angoisse le retour de l’hiver. La succession ininterrompue de journées pluvieuses. Les tilleuls qu’il faudra tailler et qui exhiberont leurs moignons noirs, comme des cadavres géants. En quittant Paris, elle s’est délestée de tout. Elle n’a plus de travail, plus d’amis, plus d’argent. Plus rien que cette maison où l’hiver la tient captive et où l’été fait illusion. Parfois, elle a l’air d’un oiseau affolé, cognant son bec contre les baies vitrées, brisant ses ailes sur les poignées de porte. Elle a de plus en plus de mal à cacher ses impatiences, à dissimuler son irascibilité. Pourtant, elle fait des efforts. Elle se mord l’intérieur des joues, elle fait des exercices de respiration pour supporter l’angoisse. Richard lui a interdit de laisser Lucien passer l’après-midi devant la télévision et elle s’oblige à inventer pour lui des activités amusantes. Un soir, Richard l’a retrouvée les yeux gonflés, le visage rouge, assise sur la moquette du salon. Elle avait essayé toute l’après-midi de nettoyer une tache de peinture que Lucien avait faite sur son fauteuil bleu. « Il ne m’écoutait pas. Il ne sait pas jouer », répétait-elle furieuse, les mains crispées.
« La dernière fois que vous êtes venue, vous m’avez dit que vous vous pensiez guérie. Que vouliez-vous dire par là ?
— Je ne sais pas », dit-elle en haussant les épaules.
Le médecin laisse s’installer le silence. Il la fixe de ses yeux bienveillants. La première fois qu’il l’a reçue dans son cabinet, il lui a dit qu’il n’était pas armé pour son cas. Qu’on conseillait habituellement des thérapies comportementales, des traitements par le sport et les groupes de paroles. Elle avait répondu, de sa voix ferme et glaciale : « Il n’en est pas question. Ça me dégoûte. Il y a quand même une certaine lâcheté à étaler sa honte. »
Elle avait insisté pour venir le voir, lui. Elle prétendait qu’il lui inspirait confiance. Et il avait accepté à contrecœur, un peu ému par cette femme maigre et pâle, flottant dans sa chemise bleue.
« Disons que je reste tranquille.
— C’est cela guérir pour vous ? Rester tranquille ?
— Oui. Je suppose. Mais guérir, c’est terrible aussi. C’est perdre quelque chose. Vous comprenez ?
— Bien sûr.
— À la fin, j’avais tout le temps peur. J’avais l’impression d’avoir perdu le contrôle. J’étais fatiguée, il fallait que ça s’arrête. Mais je n’aurais jamais cru qu’il pourrait me pardonner. »
Les ongles d’Adèle grattent l’accoudoir en tissu du fauteuil. Dehors, des nuages noirs exhibent leurs mamelons pointus. L’orage va bientôt éclater. D’ici, elle peut voir la contre-allée et la voiture dans laquelle Richard l’attend.
« La nuit où il a tout découvert, j’ai très bien dormi. D’un sommeil profond et réparateur. Quand je me suis réveillée, la maison avait beau être dévastée, Richard avait beau me haïr, je ressentais une joie étrange, une excitation même.
— Vous étiez soulagée. »
Adèle se tait. Une pluie furieuse s’abat sur le pavé. On dirait que la nuit est tombée en plein milieu de l’après-midi.
« Mon père est mort.
— Oh, je suis désolé de l’apprendre, Adèle. Votre père était-il malade ?
— Non. Il est mort d’un accident cérébral, hier soir, dans son sommeil.
— Cela vous rend-il triste ?
— Je ne sais pas. En même temps, il n’a jamais vraiment aimé être là. »
Elle pose son visage sur sa main droite et s’enfonce dans le fauteuil.
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