Elle entre en circulation, et l’expression est juste à tous égards. Avant, elle ne sortait pas, n’allait pas au bal, au spectacle, ne dansait point, ne recevait point les hommages, les admirations des hommes. Elle vivait en recluse enfin. La coquetterie lui demeurait interdite.
La voici mariée, c’est-à-dire lâchée dans les salons. Et maintenant, d’après nos lois, nos usages, nos règles, il lui est permis d’être coquette, élégante, entourée, adulée, aimée. Elle est femme du monde. Elle est Parisienne. C’est-à-dire qu’elle doit être la séductrice, la charmeuse, la mangeuse de cœurs ; que son rôle, son seul rôle, sa seule ambition de mondaine doit consister à plaire, à être jolie, adorable, enviée des femmes, idolâtrée des hommes, de tous les hommes !
Est-ce vrai, cela ? N’est-ce pas le devoir d’une femme de nous troubler ? Tous les artifices de la toilette, toutes les ruses de la beauté, toutes les habiletés de la mode, ne les considérons-nous pas comme légitimes ? Que dirions-nous d’une Parisienne qui ne chercherait point à être la plus belle, la plus adorée ? Ne sommes-nous pas fiers d’elles, même sans être leurs maris ? Nous vantons leurs toilettes, nous célébrons leur grâce, nous louons leur coquetterie !
Et vous prétendez, moralistes stupides, que tous ces frais soient dépensés en pure perte. Vous voulez que ces femmes donnent tous leurs soins, toute leur intelligence, tous leurs efforts à l’art de plaire, et cela pour rien ? Vous voulez qu’elles nous affolent d’amour sans jamais perdre leur sang-froid, sans jamais céder à nos obsessions, sans jamais tomber dans nos bras désespérément tendus ? Mais, brutes que vous êtes, ô prêcheurs de fidélité matrimoniale, alors il faut supprimer du monde la Parisienne telle que l’a faite la civilisation, et n’admettre que la femme du foyer, la femme toujours occupée des soins du ménage, toujours chez elle à laver les enfants, à compter le linge, et simplement vêtue et modeste comme une oie.
Ce serait plaisant, assurément, une société qui n’aurait point d’autres femmes !
Sortez de ce dilemme : la femme du monde a-t-elle, selon nos idées, reçu pour mission de plaire aux hommes ? Alors on ne peut prétendre qu’elle ne se brûle jamais à ce feu qu’elle allume sans cesse.
A-t-elle pour mission la popote et le foyer ? Alors ne l’encouragez pas à la coquetterie, qui fait tout le charme des salons.
Je n’emploierai point les arguments philosophiques pour établir que la plus exorbitante de nos prétentions est celle de posséder une femme à soi tout seul.
On pourrait cependant raisonner ainsi, non sans justesse :
Le droit exclusif de propriété exercé sur un être égal à nous constitue une sorte d’esclavage, détruit en partie le libre arbitre de cet être, attente en tout cas d’une façon flagrante à l’intégrité de sa liberté. Or, si j’en crois Mlle Louise Michel et nos immortels principes, la liberté est le premier des biens, le plus sacré, le plus inviolable, etc. Je passe.
Un autre argument me touche infiniment plus. Il vient de loin et n’en est pas moins bon.
Je respecte le code Napoléon, qui cependant ne le mérite guère en beaucoup d’endroits ; mais il est un autre code, non dépourvu également de sagesse, que nous a conservé un certain André le Chapelain dont bien peu de gens gardent aujourd’hui le souvenir.
Ce code a pour titre le « Code d’amour ». Il date du XIIe siècle. Il fait donc partie par son âge de ce qu’on appelle la tradition. Il appartient à la sagesse des nations.
J’y cueille ceci :
Quelqu’un – un époux peut-être – ayant posé cette question : « L’amour peut-il exister entre gens mariés ? », voici le jugement que rendit la comtesse de Champagne :
« Nous disons et assurons par la teneur des présentes que l’amour ne peut étendre ses droits sur deux personnes mariées. En effet, les amants s’accordent tout mutuellement et gratuitement, sans être contraints par aucun motif de nécessité, tandis que les époux sont tenus par devoir de subir réciproquement leurs volontés et de ne se refuser rien les uns aux autres...
Que ce jugement, que nous avons rendu avec une extrême prudence et d’après J’avis d’un grand nombre d’autres dames, soit pour vous d’une vérité constante et irréfragable.
Ainsi jugé l’an 1174 , le troisième jour des calendes de mai. Indiction VII. »
Et vraiment, la main sur le cœur, n’a-t-elle pas un peu raison cette femme ? N’est-il pas aussi d’une vérité constante et irréfragable qu’on ne fait volontiers et bien que ce qu’on n’est point forcé de faire ? Le mariage ne peut-il pas être classé dans la catégorie des travaux forcés ? Mais alors ?... Alors, je n’ai plus rien à ajouter, laissant chacun tirer les conclusions qu’il voudra.
Cependant je dirai encore quelques mots. La lune de miel passée, l’amour dans le mariage devient presque toujours impossible, n’est-ce pas ? En tout cas, il est rare, bien rare. Mais l’amour en dehors du mariage est un crime, suivant la loi. Alors il faut renoncer à l’amour, que la nature bien souvent conseille encore, ou bien commettre une faute que condamne la morale humaine. Que faire ? Désobéir à la nature ou à la loi ? Ne se point marier, direz-vous ?... C’est bon pour l’homme ; mais la femme, dans ce cas, se trouve en dehors des conventions sociales, est mise à l’index par la société.
Une seule solution reste encore. Celle que conseille l’infâme hypocrisie : sauver les apparences.
Cela ne me satisfait pas, et je voudrais avoir sur ce point l’avis d’une femme, d’une femme sincère et sans trop de préjugés.
Si j’osais, je demanderai l’opinion de Mlle Hubertine Auclert.
A Figaro
(Gil Blas, 24 novembre 1881)
C’est à toi, barbier, que je m’adresse.
Tu vieillis donc, raseur illustre, et tes clients te trouvent la main lourde ! Se seraient-ils plaints d’être trop rasés, ou mal rasés ? Auraient-ils menacé de quitter ta maison pour aller se faire barbifier chez le merlan voisin par des mains plus agiles et plus jeunes ? Tes antiques et solennels raseurs ont donc perdu la confiance de ce que tu appelles élégamment le high life ? S’il n’en est point ainsi, pourquoi cet écriteau pendu depuis trois jours devant ta porte : « On demande des apprentis qui seront payés à l’égal du patron ? »
En d’autres termes, en termes moins imagés, le Figaro demande du renfort. Voilà une nouvelle qui ne nous surprend pas, mais qui étonnera bien des gens.
Il est tout naturel, d’ailleurs, qu’un journal aussi parisien que le Figaro cherche à renouveler ses cadres : la façon dont il s’y prend est plus anormale, et le boniment destiné à engluer les rédacteurs nouveaux me paraît être un chef-d’œuvre de malice. C’est donc plein d’une admiration sincère pour ce morceau que je vais chercher à en découvrir les intentions secrètes.
Je note l’aveu du début : « Nous n’apprendrons certainement rien à nos lecteurs en leur avouant que la politique a un peu trop envahi le Figaro ; et nous leur ferons probablement plaisir en leur annonçant que nous sommes décidés à donner une plus grande place à la littérature et à la fantaisie. »
Donc la politique endormait tes lecteurs, ô Figaro, et une inquiétude t’a saisi. Alors tu as pensé à la littérature qui ne s’y attendait guère. Merci pour elle, maître.
Je continue à citer :
« D’autre part, nous avons la prétention de rendre au besoin inutile pour notre public la lecture d’un autre journal que le Figaro. »
Ah-ah ! On se met donc à en lire d’autres dans le high life !
Mais, voici le filet qui se tend, écoutez :
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