MM. les artistes de tout ordre doivent se méfier terriblement des Inconnues de soixante ans, qui cherchent avec persévérance le placement de leurs tendresses incomprises et acharnées.
Et voici maintenant une histoire d’Inconnue absolument vraie.
Elle ? C’est aujourd’hui une vieille femme, fort aimée dans le monde, une adorable vieille femme dont les charmes sont comme ces parfums anciens restés au fond des flacons. On les respire avec bonheur, ces parfums, et en même temps avec une vague mélancolie. Et, plus que par la puissante odeur des essences nouvelles, on se sent pénétré par cette subtile quintessence des senteurs vives évaporées.
De cette femme toute vieille se dégage comme un nuage d’élégances passées, de grâce ineffaçables.
Elle a l’esprit exquis, alerte, et libre des grandes dames disparues.
Elle parlait justement de ces lettres de Mérimée publiées par une Inconnue.
— Moi aussi, dit-elle, j’ai été l’Inconnue d’un grand homme.
Et elle me le nomma.
L’aurai-je désigné suffisamment en disant que ses voisins indiquaient son logis aux étrangers qui le cherchaient par ces mots : « Vous verrez la maison où il y a toujours des jupes à la fenêtre. » Non ? Cela ne suffit pas ? Eh bien, l’avant-dernière pièce de vers de son volume de poésies (car il était poète par moments), est adressée : « A une provinciale ». C’est cette provinciale elle-même qui m’a raconté leur histoire.
Elle disait :
— J’habitais une ville du centre de la France, quand un livre de lui me tomba dans les mains. Ce fut comme une réponse à mes pensées intimes, et je lui adressai une lettre longue pleine d’admiration et d’entraînement.
« Il me répondit, j’écrivis de nouveau ; et cette correspondance ne lui déplut point sans doute, car il la continua avec une exactitude scrupuleuse.
« Nous devînmes amis, amis intimes. Je lui faisais toutes mes confidences ; il me racontait les dessous ignorés de sa vie, ses ennuis ; il s’épanchait enfin, se confiait tout entier à cette Inconnue lointaine qui avait conquis son estime et son affection.
« Un jour, je partis pour Paris, radieuse. J’allais le voir, lui serrer les mains, entendre enfin sa voix, connaître son visage !
« Je lui écrivis de me venir trouver.
« Il refusa.
« Je fus atterrée ; j’écrivis de nouveau : il refusa encore. Il fallait, disait-il, garder toutes nos illusions, que la réalité détruit toujours. La connaissance de nos êtres diminuerait l’intimité de nos cœurs. Nous nous aimions si bien que nous ne pouvions que troubler ces délicates et tendres relations.
« Enfin, il ne vint pas.
« Je retournai dans ma province, un peu attristée, et je continuai à lui envoyer toutes mes pensées. Quant à lui, il semblait même devenu plus affectueux, plus expansif.
« Je retournai à Paris, où je me fixai cette fois ; et, un jour, je reçus une lettre où il me demandait d’une façon détournée, discrète, quelques détails sur... ma personne. Il avait peur que je ne fusse laide !
« J’étais jolie, monsieur, je puis bien le dire maintenant, très jolie même ; et je lui envoyais une description vraie de moi... jusqu’à la taille.
« Le lendemain, mon domestique lançait son nom dans mon salon, son nom illustre et bien-aimé.
« Dieu ! Qu’il était laid !
« Tout petit, noir, l’air vieux, la figure grimaçante, il s’avançait intimidé au milieu du cercle d’hommes, d’hommes connus, qui m’entouraient.
« Il dit à peine quelques paroles. Mais il revint le lendemain. Je n’étais pas seule encore. Oh ! Pour rien au monde je n’aurais voulu maintenant me trouver seule avec lui. Il était trop laid, vraiment, trop laid. Il y a des limites à tout. Mais lui ne me trouvait point si mal qu’il avait craint, car, chaque jour, il sonnait à ma porte. Je ne le recevais jamais, à moins que je ne fusse entourée d’amis ; et je le voyais s’exaspérer et m’aimer chaque jour davantage, car il m’aimait éperdument.
« J’essayais par mes lettres d’apaiser cette passion inutile. Non, je ne pouvais pas y répondre, c’était impossible, impossible !
« Lui me suppliait de lui accorder un rendez-vous : enfin je cédai, et je lui fixai une heure où nous pourrions... nous expliquer.
« Il entra, nerveux, irrité : « Madame, dit-il, il faut choisir. Vous vous jouez de moi, vous me martyrisez, vous me désespérez ; il faut choisir entre le monde et moi. »
« Je le regardai longuement – non, je ne pouvais pas.
– Alors, lui prenant la main : « Mon pauvre ami, lui dis-je, eh bien ... je choisis le monde. »
« Il eut un sanglot et sortit.
« Il avait raison, monsieur, il ne fallait pas nous voir et troubler ainsi notre si charmante intimité. »
Les mœurs du jour
(Le Gaulois, 9 mars 1881)
Il y a des époques d’épidémies, des souffles de fièvres, des ouragans de folie qui passent sur le monde. Après la série des meurtres, vient la série des vols ou des avortements. Les empoisonneurs ont leur année ; puis apparaissent les banquiers au pied léger ou les séducteurs de dragons.
Nous traversons une période d’amour. Oh ! D’amour ! C’est beaucoup dire. Est-ce bien ce mot qu’on devrait employer pour exprimer le détraquement hystérique qui se manifeste dans la jeunesse de ce jour ?
Le mot « jeunesse » non plus n’est peut-être pas assez large ? Toujours est-il que la crise a deux aspects. Considérons-la d’abord chez les marchandes de tendresse qui semblent en proie depuis quelque temps à des délires de passion sincère. C’est étrange, mais c’est ainsi. Voilà que le Sentiment paraît avoir pris quartier dans ce monde-là même, dont son confrère le Plaisir aurait dû le bannir à jamais. Oui, dans ce monde galant, qui vit de l’amour et par l’amour, qui en trafique à toute heure, qui en vend à tous les poids, à toutes les mesures et à toutes les doses, voilà qu’on a l’air de s’aimer pour de vrai.
Ces demoiselles (celles qu’on n’épouse pas) sont envahies depuis quelque temps par des démangeaisons de mariage tout comme les petites bourgeoises que leurs mères élèvent dans cette seule intention. Sitôt qu’une d’elles a la surprise de se réveiller mère, gare au malheureux quelconque qui, parmi les ayants droit, refuse d’accepter les prérogatives de cette paternité d’aventure ! Ce n’est pas tout ; celle-ci mitraille ou acidule son amant infidèle. (Comme si la fidélité était un apanage exclusif de ces dames.) Celle-là préfère se percer le sein et tomber légèrement blessée aux pieds de son volage ami. La moindre frasque de leurs « protecteurs » leur met le revolver au poing, et elles ont maintenant la main aussi prompte et aussi légère que la conduite.
Cherchons donc la cause de cette crise.
Serait-ce vraiment de l’amour ? – Non. – Alors quoi ?
N’ayant jamais eu de maîtresse qui se soit poignardée pour moi ou qui m’ait fait l’honneur de me laver la figure avec un caustique énergique, je n’aurai pas la naïveté de croire à la sincérité des filles.
On ne saurait s’imaginer, en effet, combien on adore éperdument, tout de suite, une femme qui a failli se tuer pour vous, et quels sacrifices on ferait pour elle, et quelle générosité éveille en nos cœurs cette idée qu’on est aimé jusqu’à la mort.
Elles le savent et elles en usent.
Mais qui donc a pu les réduire à employer sans cesse ces moyens extrêmes, à jeter ainsi leur va-tout, à jouer le drame en permanence.
Pardon mesdames, il est des termes d’argot qui montent tout d’un coup à la surface de la langue. On les chuchotait tout bas hier, aujourd’hui on les prononce tout haut, des journaux les impriment ; ils ont droit de cité sur le boulevard.
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