Mais cela n’est rien encore ?
On prend l’enfant, le petit enfant dont la croissance commence, et au moment où il aurait le plus besoin de liberté, de grand air, de mouvement, d’exercices de toutes sortes, on l’enferme entre quatre murs pour qu’il demeure tout le jour courbé sur des livres qui l’épuisent prématurément au moral et au physique.
On lui laisse deux heures par jour pour jouer, dans une cour, au milieu d’une ville, tandis qu’on devrait le faire courir dans les champs et les bois, monter à cheval, nager pendant huit ou dix heures et ne lui laisser que deux heures pour l’étude, jusqu’à ce que son corps et son esprit soient devenus robustes, capables de supporter les accablantes fatigues du travail intellectuel.
C’est juste pendant les années où l’on devrait uniquement s’occuper du développement du corps afin de justifier le proverbe ancien : « Mens sana in corpore sano », qu’on s’efforce d’arrêter la libre expansion des forces, de comprimer la sève humaine, de violenter la loi naturelle qui impose le mouvement et la liberté à tous les êtres jeunes, et qui leur a donné l’instinct du jeu, afin qu’ils aident à l’épanouissement de toute leur force animale.
N’est-ce point là une chose atroce et monstrueuse, aussi illogique que révoltante ?
C’est de dix à vingt ans que l’être physique grandit. Donc on va emprisonner le corps et le priver de tout ce qui pourrait favoriser sa croissance et sa vigueur. Et on profitera de ces mêmes années pour courbaturer par un amas de connaissances compliquées un esprit qui n’est point formé, qu’on devrait laisser s’affermir et qui ne sera apte à recevoir la science, à la comprendre, à la raisonner qu’après le développement complet et parfait du corps et de tous les organes qui constituent l’intelligence, dont elle dépend, grâce auxquels elle fonctionne, car il est aussi insensé de forcer au travail l’esprit des enfants qu’il le serait de vouloir marier ces mêmes gamins avant l’âge où ils sont nubiles.
Les grands morts
(Le Figaro, 20 juin 1885)
Maintenant qu’est un peu calmée l’effervescence des esprits, ne peut-on se demander si cette décision de déposer au Panthéon le corps de Victor Hugo, décision prise dans un premier transport d’enthousiasme, était vraiment une bonne manière d’honorer l’illustre poète ?
Certes les peuples ne font jamais de trop belles funérailles à leurs grands hommes, et celui-là, qui méritait toutes les admirations, méritait aussi toutes les pompes. Mais n’est-ce pas une étrange façon d’honorer un mort que de violer, à peine a-t-il fermé les yeux, ses dernières volontés qui devraient être sacrées pour tous ?
N’avait-il pas demandé à être enseveli dans un simple cimetière auprès de ses enfants ?
Comment, un moribond, un être qui va quitter cette terre, à l’heure dernière où son âme semble ne plus être qu’une lueur de pensée dans le corps épuisé, ce moribond trouve la force, la volonté, la puissance d’esprit d’exprimer son désir suprême ; il le formule nettement, puis il expire, et, sous prétexte que ce mort est un grand homme, un peuple entier, pour célébrer sa gloire, méconnaît aussitôt son dernier vœu. C’est là presque une profanation, une profanation d’autant plus regrettable que pour tous ceux qui ont vraiment aimé le génie de ce grand rêveur, tous ceux qui ont cherché à pénétrer la pensée intime de son âme, ce quelque chose qui semble la source de l’inspiration, elle paraît blesser la religion même de son esprit, toute la religion de son cœur de poète.
Victor Hugo croyait en Dieu.
Il croyait en Dieu, par cette raison qu’il se considérait certainement comme une émanation importante et directe de Dieu.
Il n’était point de ces philosophes positifs pour qui les croyances ne sont qu’une question de logique, de science et de raisonnement ; et jamais il n’aurait admis que, la valeur d’un homme n’étant que relative, la terre n’étant qu’un insignifiant grain de poussière, le génie n’étant que la pensée un peu moins brute chez certains êtres (alors que la pensée de tous les hommes n’est qu’une lueur confuse à peine plus claire que l’intelligence des bêtes), le plus grand des humains pour un œil qui pourrait voir la création illimitée demeurerait aussi insignifiant ou aussi inaperçu que le plus petit des microbes.
C’est là d’ailleurs un des caractères les plus curieux des convictions religieuses que chacun constitue des formules suivant les tendances poétiques de son esprit, en prenant pour point de départ l’importance de l’homme, alors que l’importance de la Terre elle-même semble tout à fait négligeable dans l’ensemble des univers.
Cela revient à dire que chacun rêve son Dieu ou son Néant suivant sa nature. Les uns suivant leurs désirs confus et leurs aspirations, les autres suivant une logique un peu moins égoïste, mais tous avec l’impuissance de conception radicale de l’esprit humain, qui ne peut rien connaître en dehors de ce que lui ont révélé ses sens. Nous ne faisons jamais que combiner l’inconnu comparable au connu. Nous voyons le monde, les événements éternels ou passagers, les faits politiques ou particuliers, notre Dieu et nos amis, les objets, les choses, tout enfin, suivant la couleur de nos désirs et de nos espérances. Aussi les peuples ont toujours conçu leurs divinités selon le tempérament de leur race, selon leurs mœurs et les tendances de leur constitution cérébrale.
Ne pouvant rien connaître de certain, ne pouvant rien savoir de précis, il faut donc respecter ces rêves, et ne pas estimer le nôtre plus juste que celui du voisin, puisque ce ne sont là que des songes d’aveugles.
Cherchons donc comment Victor Hugo avait aperçu son créateur.
Poète admirable, inimitable poète, mais rien que poète, étranger à la science minutieuse autant qu’à la philosophie moderne, il concevait par grandes images un peu vagues, et son déisme parait avoir été une sorte de panthéisme poétique. Il devait parler à son Dieu comme à un frère aîné. Il le voyait s’occupant des petites bêtes et des petites fleurs, comme il s’en occupait lui-même ; et l’amour extrême qu’il avait pour les plantes, les sèves, les animaux, les enfants, pour toutes les productions et toutes les reproductions de la nature, n’était-il pas un signe bien certain de cette tendance panthéiste, de cette manière de concevoir Dieu comme un autre lui-même, plus grand, plus vaste, éternel, mais de même .essence, et attendri comme lui sur les choses qu’il avait créées.
Parmi tous ses superbes poèmes, les plus beaux peut-être sont ceux qui expriment ses croyances confuses et puissantes à la grande et universelle transformation, aux printemps fleuris faits de la sève des morts, aux brises parfumées qui portent en elles quelque chose de divin, de léger et d’insaisissable comme une émanation des âmes envolées.
Qu’on relise Pan et tant d’autres vers magnifiques, toutes les Contemplations, toute la Légende des Siècles, et on verra bien qu’il croyait à la transfusion de l’homme disparu dans la campagne reverdie, aux roses faites avec la chair décomposée, au génie des poètes émietté par la grande nature dans le gosier des oiseaux. S’il aimait tant les bois, les sources, les nuages, les arbres, les plantes, les insectes, tout ce qui vit obscurément, ce grand attendri, c’est qu’il sentait tout cela fait en partie avec la substance des hommes d’autrefois. Sur cette terre toute petite, rien ne disparaît, rien ne se perd, tout se transforme.
Pas un atome de matière, pas une parcelle de mouvement, pas une vibration de vie ne sont anéantis, mais tout cela forme sans cesse d’autre matière, d’autre mouvement et d’autre vie, et les éléments ne sont pas nombreux qui constituent toutes les choses du monde.
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