Marcel Proust - Sodome et Gomorrhe

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Sodome, c'est M. de Charles et Gomorrhe, c'est Albertine. Entre ces deux figures, chacune étant le centre d'une tragi-comédie dont le spectateur ne fait que percevoir les échos mêlés, le héros du livre, celui qui parle à la première personne, poursuit son voyage à la recherche du temps perdu.

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«On doit être toujours sans nouvelles du violoniste», dit Cottard. L'événement du jour, dans le petit clan, était en effet le lâchage du violoniste favori de Mme Verdurin. Celui-ci, qui faisait son service militaire près de Doncières, venait trois fois par semaine dîner à la Raspelière, car il avait la permission de minuit. Or, l'avant-veille, pour la première fois, les fidèles n'avaient pu arriver à le découvrir dans le tram. On avait supposé qu'il l'avait manqué. Mais Mme Verdurin avait eu beau envoyer au tram suivant, enfin au dernier, la voiture était revenue vide. «Il a été sûrement fourré au bloc, il n'y a pas d'autre explication de sa fugue. Ah! dame, vous savez, dans le métier militaire, avec ces gaillards-là, il suffit d'un adjudant grincheux.-Ce sera d'autant plus mortifiant pour Mme Verdurin, dit Brichot, s'il lâche encore ce soir, que notre aimable hôtesse reçoit justement à dîner pour la première fois les voisins qui lui ont loué la Raspelière, le marquis et la marquise de Cambremer.-Ce soir, le marquis et la marquise de Cambremer! s'écria Cottard. Mais je n'en savais absolument rien. Naturellement je savais comme vous tous qu'ils devaient venir un jour, mais je ne savais pas que ce fût si proche. Sapristi, dit-il en se tournant vers moi, qu'est-ce que je vous ai dit: la princesse Sherbatoff, le marquis et la marquise de Cambremer.» Et après avoir répété ces noms en se berçant de leur mélodie: «Vous voyez que nous nous mettons bien, me dit-il. N'importe, pour vos débuts, vous mettez dans le mille. Cela va être une chambrée exceptionnellement brillante.» Et se tournant vers Brichot, il ajouta: «La Patronne doit être furieuse. Il n'est que temps que nous arrivions lui prêter main forte.» Depuis que Mme Verdurin était à la Raspelière, elle affectait vis-à-vis des fidèles d'être, en effet, dans l'obligation, et au désespoir d'inviter une fois ses propriétaires. Elle aurait ainsi de meilleures conditions pour l'année suivante, disait-elle, et ne le faisait que par intérêt. Mais elle prétendait avoir une telle terreur, se faire un tel monstre d'un dîner avec des gens qui n'étaient pas du petit groupe, qu'elle le remettait toujours. Il l'effrayait, du reste, un peu pour les motifs qu'elle proclamait, tout en les exagérant, si par un autre côté il l'enchantait pour des raisons de snobisme qu'elle préférait taire. Elle était donc à demi sincère, elle croyait le petit clan quelque chose de si unique au monde, un de ces ensembles comme il faut des siècles pour en constituer un pareil, qu'elle tremblait à la pensée d'y voir introduits ces gens de province, ignorants de la Tétralogie et des «Maîtres», qui ne sauraient pas tenir leur partie dans le concert de la conversation générale et étaient capables, en venant chez Mme Verdurin, de détruire un des fameux mercredis, chefs-d'oeuvre incomparables et fragiles, pareils à ces verreries de Venise qu'une fausse note suffit à briser. «De plus, ils doivent être tout ce qu'il y a de plus _anti_, et galonnards, avait dit M. Verdurin.-Ah! ça, par exemple, ça m'est égal, voilà assez longtemps qu'on en parle de cette histoire-là», avait répondu Mme Verdurin qui, sincèrement dreyfusarde, eût cependant voulu trouver dans la prépondérance de son salon dreyfusiste une récompense mondaine. Or le dreyfusisme triomphait politiquement, mais non pas mondainement. Labori, Reinach, Picquart, Zola, restaient, pour les gens du monde, des espèces de traîtres qui ne pouvaient que les éloigner du petit noyau. Aussi, après cette incursion dans la politique, Mme Verdurin tenait-elle à rentrer dans l'art. D'ailleurs d'Indy, Debussy, n'étaient-ils pas «mal» dans l'Affaire? «Pour ce qui est de l'Affaire, nous n'aurions qu'à les mettre à côté de Brichot, dit-elle (l'universitaire étant le seul des fidèles qui avait pris le parti de l'État-Major, ce qui l'avait fait beaucoup baisser dans l'estime de Mme Verdurin). On n'est pas obligé de parler éternellement de l'affaire Dreyfus. Non, la vérité, c'est que les Cambremer m'embêtent.» Quant aux fidèles, aussi excités par le désir inavoué qu'ils avaient de connaître les Cambremer, que dupes de l'ennui affecté que Mme Verdurin disait éprouver à les recevoir, ils reprenaient chaque jour, en causant avec elle, les vils arguments qu'elle donnait elle-même en faveur de cette invitation, tâchaient de les rendre irrésistibles. «Décidez-vous une bonne fois, répétait Cottard, et vous aurez les concessions pour le loyer, ce sont eux qui paieront le jardinier, vous aurez la jouissance du pré. Tout cela vaut bien de s'ennuyer une soirée. Je n'en parle que pour vous», ajoutait-il, bien que le coeur lui eût battu une fois que, dans la voiture de Mme Verdurin, il avait croisé celle de la vieille Mme de Cambremer sur la route, et surtout qu'il fût humilié pour les employés du chemin de fer, quand, à la gare, il se trouvait près du marquis. De leur côté, les Cambremer, vivant bien trop loin du mouvement mondain pour pouvoir même se douter que certaines femmes élégantes parlaient avec quelque considération de Mme Verdurin, s'imaginaient que celle-ci était une personne qui ne pouvait connaître que des bohèmes, n'était même peut-être pas légitimement mariée, et, en fait de gens «nés», ne verrait jamais qu'eux. Ils ne s'étaient résignés à y dîner que pour être en bons termes avec une locataire dont ils espéraient le retour pour de nombreuses saisons, surtout depuis qu'ils avaient, le mois précédent, appris qu'elle venait d'hériter de tant de millions. C'est en silence et sans plaisanteries de mauvais goût qu'ils se préparaient au jour fatal. Les fidèles n'espéraient plus qu'il vînt jamais, tant de fois Mme Verdurin en avait déjà fixé devant eux la date, toujours changée. Ces fausses résolutions avaient pour but, non seulement de faire ostentation de l'ennui que lui causait ce dîner, mais de tenir en haleine les membres du petit groupe qui habitaient dans le voisinage et étaient parfois enclins à lâcher. Non que la Patronne devinât que le «grand jour» leur était aussi agréable qu'à elle-même, mais parce que, les ayant persuadés que ce dîner était pour elle la plus terrible des corvées, elle pouvait faire appel à leur dévouement. «Vous n'allez pas me laisser seule en tête à tête avec ces Chinois-là! Il faut au contraire que nous soyons en nombre pour supporter l'ennui. Naturellement nous ne pourrons parler de rien de ce qui nous intéresse. Ce sera un mercredi de raté, que voulez-vous!»

– En effet, répondit Brichot, en s'adressant à moi, je crois que Mme Verdurin, qui est très intelligente et apporte une grande coquetterie à l'élaboration de ses mercredis, ne tenait guère à recevoir ces hobereaux de grande lignée mais sans esprit. Elle n'a pu se résoudre à inviter la marquise douairière, mais s'est résignée au fils et à la belle-fille.

– Ah! nous verrons la marquise de Cambremer? dit Cottard avec un sourire où il crut devoir mettre de la paillardise et du marivaudage, bien qu'il ignorât si Mme de Cambremer était jolie ou non. Mais le titre de marquise éveillait en lui des images prestigieuses et galantes. «Ah! je la connais, dit Ski, qui l'avait rencontrée, une fois qu'il se promenait avec Mme Verdurin.-Vous ne la connaissez pas au sens biblique, dit, en coulant un regard louche sous son lorgnon, le docteur, dont c'était une des plaisanteries favorites.-Elle est intelligente, me dit Ski. Naturellement, reprit-il en voyant que je ne disais rien et appuyant en souriant sur chaque mot, elle est intelligente et elle ne l'est pas, il lui manque l'instruction, elle est frivole, mais elle a l'instinct des jolies choses. Elle se taira, mais elle ne dira jamais une bêtise. Et puis elle est d'une jolie coloration. Ce serait un portrait qui serait amusant à peindre», ajouta-t-il en fermant à demi les yeux comme s'il la regardait posant devant lui. Comme je pensais tout le contraire de ce que Ski exprimait avec tant de nuances, je me contentai de dire qu'elle était la soeur d'un ingénieur très distingué, M. Legrandin. «Hé bien, vous voyez, vous serez présenté à une jolie femme, me dit Brichot, et on ne sait jamais ce qui peut en résulter. Cléopâtre n'était même pas une grande dame, c'était la petite femme, la petite femme inconsciente et terrible de notre Meilhac, et voyez les conséquences, non seulement pour ce jobard d'Antoine, mais pour le monde antique.-J'ai déjà été présenté à Mme de Cambremer, répondis-je.-Ah! mais alors vous allez vous trouver en pays de connaissance.-Je serai d'autant plus heureux de la voir, répondis-je, qu'elle m'avait promis un ouvrage de l'ancien curé de Combray sur les noms de lieux de cette région-ci, et je vais pouvoir lui rappeler sa promesse. Je m'intéresse à ce prêtre et aussi aux étymologies.-Ne vous fiez pas trop à celles qu'il indique, me répondit Brichot; l'ouvrage, qui est à la Raspelière et que je me suis amusé à feuilleter, ne me dit rien qui vaille; il fourmille d'erreurs. Je vais vous en donner un exemple. Le mot Bricq entre dans la formation d'une quantité de noms de lieux de nos environs. Le brave ecclésiastique a eu l'idée passablement biscornue qu'il vient de _Briga_, hauteur, lieu fortifié. Il le voit déjà dans les peuplades celtiques, Latobriges, Nemetobriges, etc., et le suit jusque dans les noms comme Briand, Brion, etc… Pour en revenir au pays que nous avons le plaisir de traverser en ce moment avec vous, Bricquebosc signifierait le bois de la hauteur, Bricqueville l'habitation de la hauteur, Bricquebec, où nous nous arrêterons dans un instant avant d'arriver à Maineville, la hauteur près du ruisseau. Or ce n'est pas du tout cela, pour la raison que bricq est le vieux mot norois qui signifie tout simplement: un pont. De même que _fleur_, que le protégé de Mme de Cambremer se donne une peine infinie pour rattacher tantôt aux mots scandinaves _floi, flo_, tantôt au mot irlandais ae et _aer_, est au contraire, à n'en point douter, le fiord des Danois et signifie: port. De même l'excellent prêtre croit que la station de Saint-Martin-le-Vêtu, qui avoisine la Raspelière, signifie Saint-Martin-le-Vieux (_vetus_). Il est certain que le mot de vieux a joué un grand rôle dans la toponymie de cette région. Vieux vient généralement de vadum et signifie un gué, comme au lieu dit: les Vieux. C'est ce que les Anglais appelaient «ford» (Oxford, Hereford). Mais, dans le cas particulier, vieux vient non pas de _vetus_, mais de _vastatus_, lieu dévasté et nu. Vous avez près d'ici Sottevast, le vast de Setold; Brillevast, le vast de Berold. Je suis d'autant plus certain de l'erreur du curé, que Saint-Martin-le-Vieux s'est appelé autrefois Saint-Martin-du-Gast et même Saint-Martin-de-Terregate. Or le v et le g dans ces mots sont la même lettre. On dit: dévaster mais aussi: gâcher. Jachères et gâtines (du haut allemand _wastinna_) ont ce même sens: Terregate c'est donc terra vastata . Quant à Saint-Mars, jadis (honni soit qui mal y pense) Saint-Merd, c'est Saint-Medardus, qui est tantôt Saint-Médard, Saint-Mard, Saint-Marc, Cinq-Mars, et jusqu'à Dammas. Il ne faut du reste pas oublier que, tout près d'ici, des lieux, portant ce même nom de Mars, attestent simplement une origine païenne (le dieu Mars) restée vivace en ce pays, mais que le saint homme se refuse à reconnaître. Les hauteurs dédiées aux dieux sont en particulier fort nombreuses, comme la montagne de Jupiter (Jeumont). Votre curé n'en veut rien voir et, en revanche, partout où le christianisme a laissé des traces, elles lui échappent. Il a poussé son voyage jusqu'à Loctudy, nom barbare, dit-il, alors que c'est _Locus sancti Tudeni_, et n'a pas davantage, dans Sammarçoles, deviné Sanctus Martialis . Votre curé, continua Brichot, en voyant qu'il m'intéressait, fait venir les mots en _hon, home, holm_, du mot _holl (hullus)_, colline, alors qu'il vient du norois _holm_, île, que vous connaissez bien dans Stockholm, et qui dans tout ce pays-ci est si répandu, la Houlme. Engohomme, Tahoume, Robehomme, Néhomme, Quettehon, etc.» Ces noms me firent penser au jour où Albertine avait voulu aller à Amfreville-la-Bigot (du nom de deux de ses seigneurs successifs, me dit Brichot), et où elle m'avait ensuite proposé de dîner ensemble à Robehomme. Quant à Montmartin, nous allions y passer dans un instant. «Est-ce que Néhomme, demandai-je, n'est pas près de Carquethuit et de Clitourps?-Parfaitement, Néhomme c'est le holm, l'île ou presqu'île du fameux vicomte Nigel dont le nom est resté aussi dans Néville. Carquethuit et Clitourps, dont vous me parlez, sont, pour le protégé de Mme de Cambremer, l'occasion d'autres erreurs. Sans doute il voit bien que _carque_, c'est une église, la Kirche des Allemands. Vous connaissez Querqueville, sans parler de Dunkerque. Car mieux vaudrait alors nous arrêter à ce fameux mot de Dun qui, pour les Celtes, signifiait une élévation. Et cela vous le retrouverez dans toute la France. Votre abbé s'hypnotisait devant Duneville repris dans l'Eure-et-Loir; il eût trouvé Châteaudun, Dun-le-Roi dans le Cher; Duneau dans la Sarthe; Dun dans l'Ariège; Dune-les-Places dans la Nièvre, etc., etc. Ce Dun lui fait commettre une curieuse erreur en ce qui concerne Doville, où nous descendrons et où nous attendent les confortables voitures de Mme Verdurin. Doville, en latin _donvilla_, dit-il. En effet Doville est au pied de grandes hauteurs. Votre curé, qui sait tout, sent tout de même qu'il a fait une bévue. Il a lu, en effet, dans un ancien Fouillé Domvilla . Alors il se rétracte; Douville, selon lui, est un fief de l'Abbé, _Domino Abbati_, du mont Saint-Michel. Il s'en réjouit, ce qui est assez bizarre quand on pense à la vie scandaleuse que, depuis le Capitulaire de Saint-Clair-sur-Epte, on menait au mont Saint-Michel, et ce qui ne serait pas plus extraordinaire que de voir le roi de Danemark suzerain de toute cette côte où il faisait célébrer beaucoup plus le culte d'Odin que celui du Christ. D'autre part, la supposition que l' n a été changée en m ne me choque pas et exige moins d'altération que le très correct Lyon qui, lui aussi, vient de Dun (_Lugdunum_). Mais enfin l'abbé se trompe. Douville n'a jamais été Douville, mais Doville, _Eudonis Villa_, le village d'Eudes. Douville s'appelait autrefois Escalecliff, l'escalier de la pente. Vers 1233, Eudes le Bouteiller, seigneur d'Escalecliff, partit pour la Terre-Sainte; au moment de partir il fit remise de l'église à l'abbaye de Blanchelande. Échange de bons procédés: le village prit son nom, d'où actuellement Douville. Mais j'ajoute que la toponymie, où je suis d'ailleurs fort ignare, n'est pas une science exacte; si nous n'avions ce témoignage historique, Douville pourrait fort bien venir d'Ouville, c'est-à-dire: les Eaux. Les formes en ai (Aigues-Mortes), de _aqua_, se changent fort souvent en _eu_, en ou . Or il y avait tout près de Douville des eaux renommées, Carquebut. Vous pensez que le curé était trop content de trouver là quelque trace chrétienne, encore que ce pays semble avoir été assez difficile à évangéliser, puisqu'il a fallu que s'y reprissent successivement saint Ursal, saint Gofroi, saint Barsanore, saint Laurent de Brèvedent, lequel passa enfin la main aux moines de Beaubec. Mais pour tuit l'auteur se trompe, il y voit une forme de _toft_, masure, comme dans Criquetot, Ectot, Yvetot, alors que c'est le _thveit_, essart, défrichement, comme dans Braquetuit, le Thuit, Regnetuit, etc. De même, s'il reconnaît dans Clitourps le thorp normand, qui veut dire: village, il veut que la première partie du nom dérive de _clivus_, pente, alors qu'elle vient de _cliff_, rocher. Mais ses plus grosses bévues viennent moins de son ignorance que de ses préjugés. Si bon Français qu'on soit, faut-il nier l'évidence et prendre Saint-Laurent-en-Bray pour le prêtre romain si connu, alors qu'il s'agit de saint Lawrence Toot, archevêque de Dublin? Mais plus que le sentiment patriotique, le parti pris religieux de votre ami lui fait commettre des erreurs grossières. Ainsi vous avez non loin de chez nos hôtes de la Raspelière deux Montmartin, Montmartin-sur-Mer et Montmartin-en-Graignes. Pour Graignes, le bon curé n'a pas commis d'erreur, il a bien vu que Graignes, en latin _Grania_, en grec _crêné_, signifie: étangs, marais; combien de Cresmays, de Croen, de Gremeville, de Lengronne, ne pourrait-on pas citer? Mais pour Montmartin, votre prétendu linguiste veut absolument qu'il s'agisse de paroisses dédiées à saint Martin. Il s'autorise de ce que le saint est leur patron, mais ne se rend pas compte qu'il n'a été pris pour tel qu'après coup; ou plutôt il est aveuglé par sa haine du paganisme; il ne veut pas voir qu'on aurait dit Mont-Saint-Martin comme on dit le mont Saint-Michel, s'il s'était agi de saint Martin, tandis que le nom de Montmartin s'applique, de façon beaucoup plus païenne, à des temples consacrés au dieu Mars, temples dont nous ne possédons pas, il est vrai, d'autres vestiges, mais que la présence incontestée, dans le voisinage, de vastes camps romains rendrait des plus vraisemblables même sans le nom de Montmartin qui tranche le doute. Vous voyez que le petit livre que vous allez trouver à la Raspelière n'est pas des mieux faits.» J'objectai qu'à Combray le curé nous avait appris souvent des étymologies intéressantes. «Il était probablement mieux sur son terrain, le voyage en Normandie l'aura dépaysé.-Et ne l'aura pas guéri, ajoutai-je, car il était arrivé neurasthénique et est reparti rhumatisant.-Ah! c'est la faute à la neurasthénie. Il est tombé de la neurasthénie dans la philologie, comme eût dit mon bon maître Pocquelin. Dites donc, Cottard, vous semble-t-il que la neurasthénie puisse avoir une influence fâcheuse sur la philologie, la philologie une influence calmante sur la neurasthénie, et la guérison de la neurasthénie conduire au rhumatisme?-Parfaitement, le rhumatisme et la neurasthénie sont deux formes vicariantes du neuro-arthritisme. On peut passer de l'une à l'autre par métastase.-L'éminent professeur, dit Brichot, s'exprime, Dieu me pardonne, dans un français aussi mêlé de latin et de grec qu'eut pu le faire M. Purgon lui-même, de moliéresque mémoire! A moi, mon oncle, je veux dire notre Sarcey national…» Mais il ne put achever sa phrase. Le professeur venait de sursauter et de pousser un hurlement: «Nom de d'là, s'écria-t-il en passant enfin au langage articulé, nous avons passé Maineville (hé! hé!) et même Renneville.» Il venait de voir que le train s'arrêtait à Saint-Mars-le-Vieux, où presque tous les voyageurs descendaient. «Ils n'ont pas dû pourtant brûler l'arrêt. Nous n'aurons pas fait attention en parlant des Cambremer.-Écoutez-moi, Ski, attendez, je vais vous dire «une bonne chose», dit Cottard qui avait pris en affection cette expression usitée dans certains milieux médicaux. La princesse doit être dans le train, elle ne nous aura pas vus et sera montée dans un autre compartiment. Allons à sa recherche. Pourvu que tout cela n'aille pas amener de grabuge!» Et il nous emmena tous à la recherche de la princesse Sherbatoff. Il la trouva dans le coin d'un wagon vide, en train de lire la _Revue des Deux-Mondes_. Elle avait pris depuis de longues années, par peur des rebuffades, l'habitude de se tenir à sa place, de rester dans son coin, dans la vie comme dans le train, et d'attendre pour donner la main qu'on lui eût dit bonjour. Elle continua à lire quand les fidèles entrèrent dans son wagon. Je la reconnus aussitôt; cette femme, qui pouvait avoir perdu sa situation mais n'en était pas moins d'une grande naissance, qui en tout cas était la perle d'un salon comme celui des Verdurin, c'était la dame que, dans le même train, j'avais cru, l'avant-veille, pouvoir être une tenancière de maison publique. Sa personnalité sociale, si incertaine, me devint claire aussitôt quand je sus son nom, comme quand, après avoir peiné sur une devinette, on apprend enfin le mot qui rend clair tout ce qui était resté obscur et qui, pour les personnes, est le nom. Apprendre le surlendemain quelle était la personne à côté de qui on a voyagé dans le train sans parvenir à trouver son rang social est une surprise beaucoup plus amusante que de lire dans la livraison nouvelle d'une revue le mot de l'énigme proposée dans la précédente livraison. Les grands restaurants, les casinos, les «tortillards» sont le musée des familles de ces énigmes sociales. «Princesse, nous vous aurons manquée à Maineville! Vous permettez que nous prenions place dans votre compartiment?-Mais comment donc», fit la princesse qui, en entendant Cottard lui parler, leva seulement alors de sur sa revue des yeux qui, comme ceux de M. de Charlus, quoique plus doux, voyaient très bien les personnes de la présence de qui elle faisait semblant de ne pas s'apercevoir. Cottard, réfléchissant à ce que le fait d'être invité avec les Cambremer était pour moi une recommandation suffisante, prit, au bout d'un moment, la décision de me présenter à la princesse, laquelle s'inclina avec une grande politesse, mais eut l'air d'entendre mon nom pour la première fois. «Cré nom, s'écria le docteur, ma femme a oublié de faire changer les boutons de mon gilet blanc. Ah! les femmes, ça ne pense à rien. Ne vous mariez jamais, voyez-vous», me dit-il. Et comme c'était une des plaisanteries qu'il jugeait convenables quand on n'avait rien à dire, il regarda du coin de l'oeil la princesse et les autres fidèles, qui, parce qu'il était professeur et académicien, sourirent en admirant sa bonne humeur et son absence de morgue. La princesse nous apprit que le jeune violoniste était retrouvé. Il avait gardé le lit la veille à cause d'une migraine, mais viendrait ce soir et amènerait un vieil ami de son père qu'il avait retrouvé à Doncières. Elle l'avait su par Mme Verdurin avec qui elle avait déjeuné le matin, nous dit-elle d'une voix rapide où le roulement des _r_, de l'accent russe, était doucement marmonné au fond de la gorge, comme si c'étaient non des r mais des l . «Ah! vous avez déjeuné ce matin avec elle, dit Cottard à la princesse; mais en me regardant, car ces paroles avaient pour but de me montrer combien la princesse était intime avec la Patronne. Vous êtes une fidèle, vous!-Oui, j'aime ce petit celcle intelligent, agléable, pas méchant, tout simple, pas snob et où on a de l'esplit jusqu'au bout des ongles.-Nom d'une pipe, j'ai dû perdre mon billet, je ne le retrouve pas», s'écria Cottard sans s'inquiéter d'ailleurs outre mesure. Il savait qu'à Douville, où deux landaus allaient nous attendre, l'employé le laisserait passer sans billet et ne s'en découvrirait que plus bas afin de donner par ce salut l'explication de son indulgence, à savoir qu'il avait bien reconnu en Cottard un habitué des Verdurin. «On ne me mettra pas à la salle de police pour cela, conclut le docteur.-Vous disiez, Monsieur, demandai-je à Brichot, qu'il y avait près d'ici des eaux renommées; comment le sait-on?-Le nom de la station suivante l'atteste entre bien d'autres témoignages. Elle s'appelle Fervaches.-Je ne complends pas ce qu'il veut dil», grommela la princesse, d'un ton dont elle m'aurait dit par gentillesse: «Il nous embête, n'est-ce pas?» «Mais, princesse, Fervaches veut dire, eaux chaudes, fervidae aquae … Mais à propos du jeune violoniste, continua Brichot, j'oubliais, Cottard, de vous parler de la grande nouvelle. Saviez-vous que notre pauvre ami Dechambre, l'ancien pianiste favori de Mme Verdurin, vient de mourir? C'est effrayant.-Il était encore jeune, répondit Cottard, mais il devait faire quelque chose du côté du foie, il devait avoir quelque saleté de ce côté, il avait une fichue tête depuis quelque temps.-Mais il n'était pas si jeune, dit Brichot; du temps où Elstir et Swann allaient chez Mme Verdurin, Dechambre était déjà une notoriété parisienne, et, chose admirable, sans avoir reçu à l'étranger le baptême du succès. Ah! il n'était pas un adepte de l'Évangile selon saint Barnum, celui-là.-Vous confondez, il ne pouvait aller chez Mme Verdurin à ce moment-là, il était encore en nourrice.-Mais, à moins que ma vieille mémoire ne soit infidèle, il me semblait que Dechambre jouait la sonate de Vinteuil pour Swann quand ce cercleux, en rupture d'aristocratie, ne se doutait guère qu'il serait un jour le prince consort embourgeoisé de notre Odette nationale.-C'est impossible, la sonate de Vinteuil a été jouée chez Mme Verdurin longtemps après que Swann n'y allait plus», dit le docteur qui, comme les gens qui travaillent beaucoup et croient retenir beaucoup de choses qu'ils se figurent être utiles, en oublient beaucoup d'autres, ce qui leur permet de s'extasier devant la mémoire de gens qui n'ont rien à faire. «Vous faites tort à vos connaissances, vous n'êtes pourtant pas ramolli», dit en souriant le docteur. Brichot convint de son erreur. Le train s'arrêta. C'était la Sogne. Ce nom m'intriguait. «Comme j'aimerais savoir ce que veulent dire tous ces noms, dis-je à Cottard.-Mais demandez à M. Brichot, il le sait peut-être.-Mais la Sogne, c'est la Cicogne, _Siconia_», répondit Brichot que je brûlais d'interroger sur bien d'autres noms.

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