Ann Radcliffe - L’Italien
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– Le voile qui vous a cachée jusqu’à présent, ajouta-t-elle, peut vous protéger encore. Il nous faudra traverser le réfectoire où soupent celles de nos sœurs qui n’ont pas assisté à la collation, et elles resteront là jusqu’à ce que l’office les rappelle à la chapelle. Si nous attendions jusqu’à ce moment-là, nous ne pourrions plus passer.
Convaincues qu’il n’y avait pas d’autre parti à prendre, elles s’acheminèrent sur-le-champ vers le jardin. Plusieurs sœurs les rencontrèrent sans faire attention à Elena qui, en passant près de l’appartement de la supérieure, baissa son voile avec plus de soin. Tout à coup, elle se trouva en face de l’abbesse elle-même qui revenait de jeter un coup d’œil sur les religieuses réunies au réfectoire et qui s’étonnait de n’y avoir pas vu Elena. Elle s’effaça autant qu’elle put derrière sœur Olivia; et celle-ci, ayant répondu tant bien que mal aux questions de l’abbesse, se remit en marche vers le réfectoire, suivie de son amie qui tremblait comme une feuille. Les religieuses, occupées de leur souper, ne prirent pas garde à elles. Arrivées à la porte du jardin, elles se croisèrent souvent avec des sœurs qui servaient ou desservaient la table. Une de celles-ci, au moment où elles ouvraient la porte, leur demanda pourquoi elles allaient du côté de la chapelle. Avaient-elles déjà entendu la cloche? À cette question, Elena troublée saisit le bras de son amie pour l’engager à presser le pas; mais sœur Olivia, plus prudente, allégua avec calme un motif de dévotion particulière. Puis toutes deux reprirent leur chemin. Comme elles traversaient le jardin, la crainte que Vivaldi ne se trouvât plus à l’endroit indiqué par lui émut si fort la pauvre Elena qu’elle s’arrêta incapable de se soutenir. Mais sœur Olivia lui montrant un bosquet que la lune commençait à éclairer, murmura à son oreille:
– Là derrière, sous cette allée de cyprès, est notre in pace .
Ce mot ranima les forces d’Elena; elle redoubla d’efforts pour atteindre la porte de la grille qui semblait reculer devant elle. Enfin, elles y arrivèrent. Elena frappa doucement dans ses mains; c’était le signal convenu. Elle attendit la réponse avec une inexprimable anxiété. Enfin trois petits coups se firent entendre; puis la clef tourna dans la serrure, la porte s’ouvrit et deux personnes parurent. Une voix connue prononça le nom d’Elena; et, à la lueur d’une lanterne sourde que tenait Geronimo, l’orpheline reconnut Vivaldi qui s’élança vers elle.
– Ô ciel! dit-il d’une voix tremblante de joie et en lui prenant la main, est-il possible que vous soyez encore à moi! Si vous saviez ce que j’ai souffert pendant cette heure mortelle.
Alors il remarqua sœur Olivia et fit un pas en arrière; mais Elena le rassura en lui apprenant quelle reconnaissance ils devaient tous deux à la religieuse.
– Ce n’est pas le moment des explications, interrompit Geronimo, nous n’avons déjà perdu que trop de temps.
– Adieu, chère Elena, dit sœur Olivia. Puisse le ciel vous protéger!
– Adieu, ma tendre amie, répondit la jeune fille. Je ne vous verrai plus, mais je vous aimerai toujours. Vous m’avez promis de me donner de vos nouvelles: souvenez-vous du couvent de la Pietà.
Les deux amies s’arrachèrent des bras l’une de l’autre, et l’orpheline franchit la porte. Comme nos fugitifs suivaient l’avenue qui conduisait à l’église, Vivaldi, craignant de rencontrer quelque religieux, demanda s’il ne pourrait éviter de passer par le lieu saint; mais Geronimo déclara que c’était impossible. Ils y entrèrent donc; l’église était déserte. Ils arrivèrent à une issue latérale qui communiquait avec une grotte où l’on gardait une madone appelée Notre-Dame du Mont-Carmel, devant laquelle une lampe brûlait nuit et jour. Leur guide pénétra dans l’enceinte où se trouvait la madone et ouvrit une petite porte donnant sur un passage étroit et tortueux pratiqué dans le roc. Tout à coup, Elena se rappela que, d’après la description que lui avait faite sœur Olivia, ce passage devait être celui qui conduisait à l’ in pace . Alarmée à l’idée que Geronimo les trahissait, elle refusa d’aller plus loin.
– Où nous conduisez-vous? lui dit-elle.
– Où vous devez aller, répondit le frère d’une voix sourde.
Et ces mots, qui augmentèrent les alarmes d’Elena, ne laissèrent pas d’inquiéter Vivaldi.
– Si votre dessein est honnête, dit la jeune fille, pourquoi ne pas nous mener à quelque porte du couvent au lieu de nous diriger à travers ce labyrinthe souterrain?
– Parce que les autres portes sont obstruées par des troupes de frères lais et de pèlerins, répondit Geronimo d’une voix rude. Le signor passerait bien au milieu d’eux; mais alors que deviendrait la jeune dame? Au surplus, vous avez su tout cela d’avance et c’est volontairement que vous vous êtes fiés à moi. Ce passage débouche sur des rochers. J’ai couru jusqu’ici assez de risques et je ne veux plus perdre mon temps. Si vous ne voulez pas me suivre, je vous laisse, et vous vous tirerez d’affaire comme vous pourrez.
Il allait refermer la porte, lorsque Vivaldi comprenant les suites que pouvait avoir sa défiance, et d’ailleurs un peu tranquillisé par l’indifférence apparente du frère, s’appliqua à l’apaiser et à encourager Elena. Cependant, tandis qu’il s’engageait en silence dans les détours du passage, se tenant prêt à toute éventualité, il tendit une main à Elena et prit son épée de l’autre. Ce passage était fort long, et, avant qu’ils fussent parvenus à l’autre extrémité, ils entendirent des chants résonner à quelque distance.
– Qu’est cela? dit Elena. D’où partent ces sons?
– De la grotte que nous venons de quitter, dit Geronimo. C’est la dernière antienne des pèlerins à la chapelle de Notre-Dame. Je vois par là qu’il est minuit. Dépêchez-vous donc, signor, il faut que je m’en aille.
Les fugitifs, apprenant ainsi que la retraite leur était coupée, résolurent d’avancer à tout risque. En continuant leur marche, ils entendirent encore le son des cloches qui leur parvenait faible et sourd à travers la muraille du roc.
– Voilà le premier coup des matines, dit Geronimo d’un air alarmé. Il faut que je vous quitte. Hâtez-vous, madame.
Cette recommandation était inutile; car à ce moment Elena doublait le pas pour atteindre une porte qui lui paraissait être l’issue tant désirée. En passant, elle aperçut l’entrée d’une espèce de chambre pratiquée dans le roc, où brillait une faible lumière; mais, sans s’arrêter à y jeter les yeux, elle se dirigea rapidement vers la porte. Geronimo donna la lanterne à Vivaldi et se mit en devoir d’ouvrir la serrure pendant que le jeune homme se préparait à lui remettre le salaire convenu. Mais la porte ne cédait pas. Geronimo, se retournant, dit froidement:
– Je crains que nous ne soyons trahis. Il y a deux serrures: la seconde est fermée, et je n’ai la clef que de la première.
– Oui, oui, nous sommes trahis, répliqua Vivaldi d’un ton ferme, mais je vois trop bien quel est le traître! N’espérez pas, malheureux, que votre dissimulation vous sauve. Rappelez-vous ce que je vous ai dit, et réfléchissez encore s’il est bien de votre intérêt de nous perdre. Ouvrez cette porte ou attendez-vous à tout. Quelque peu de prix que j’attache à ma vie, je n’abandonnerai pas cette jeune dame aux horreurs de sa situation.
Elena, rassemblant tout son courage, s’efforça de calmer Vivaldi et d’arrêter les violences auxquelles il était près de se livrer. Soit que le jeune homme fût désarmé par ses prières, soit que l’air d’innocence du frère lui en imposât, il cessa d’exhaler sa colère en plaintes inutiles et se mit lui-même à essayer de forcer la porte; tentative aussi vaine que désespérée. Retourner sur leurs pas était impossible; les pèlerins et les dévots remplissaient l’église et la grotte en attendant l’office du matin. Geronimo cependant, toujours impassible et dédaignant de se justifier, leur indiqua une dernière chance de salut: il fut convenu qu’il retournerait dans l’église pour voir s’il n’y avait quelque moyen de les faire sortir par la grande porte. Il les ramena dans la chambre où ils avaient vu de la lumière en passant, et s’en alla.
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