Et elle lui montra l’enfant. Le factotum parut indigné:
– Comment! monsieur Jack… vous êtes revenu?… C’est très mal, monsieur, après ce que vous aviez promis. Il faudra donc vous y faire conduire par les gendarmes, à cette école… Aussi, voilà! votre maman est trop bonne.
– Mais non, ce n’est pas lui. Ce sont ces prêtres de là-bas qui n’ont pas voulu… Comprends-tu ça? me faire cet affront, à moi… à moi!…
Là-dessus les larmes lui revinrent, et elle recommença à demander à Dieu ce qu’elle avait fait pour être si malheureuse. Joignez à cela les meringues, le vin d’Espagne, la chaleur de l’appartement. Elle se trouva mal.
Il fallut la porter sur son lit, déboucher des flacons de sels, d’éther, pour la ranimer. M lleConstant s’acquittait de tous ces soins en femme qui connaît ces sortes de crises, allait et venait dans la chambre, ouvrait, fermait les armoires avec ce beau sang-froid que donne l’expérience, et de l’air de dire: «Ça passera.»
Tout en fonctionnant, elle parlait seule:
– Quelle idée aussi de mener cet enfant chez les Pères… Comme si c’était un pensionnat pour lui, dans sa position… Ça ne serait pas arrivé, bien sûr, si on m’avait un peu consultée… C’est moi qui ne serais pas embarrassée pour lui en trouver une pension, et une bonne!…
Jack, tout effaré de voir sa mère dans cet état, s’était rapproché du lit et la regardait anxieusement, lui demandant pardon du fond du cœur de ce chagrin dont il était la cause.
– Allons! ôtez-vous de là, monsieur Jack… Votre maman est guérie… Il faut que je l’habille.
– Comment! Constant, tu veux que j’aille à ce bal!… j’ai si peu de cœur à m’amuser…
– Bah! laissez donc, je vous connais… Il n’y paraîtra plus dans cinq minutes… Regardez-moi ce joli costume de Folie, et ces bas de soie rose, et votre petit bonnet à grelots…
Elle avait pris le costume, l’étalait, faisait sonner et reluire tout ce clinquant auquel Ida ne résista pas.
Pendant qu’on habillait sa mère, Jack s’en alla dans le boudoir, tout seul, sans lumière.
L’ombre emplissait la pièce coquette, ouatée, encombrée, où le prochain réverbère du boulevard jetait une lueur vague. Tristement, le front appuyé à la vitre, il se mit à penser à cette journée d’émotions; et peu à peu, sans qu’il pût s’expliquer pourquoi, il se sentit devenir «le pauvre enfant» dont ce prêtre parlait avec tant de commisération.
C’est si singulier de s’entendre plaindre alors qu’on se croit heureux. Il y a donc des malheurs tellement bien cachés que ceux qui en sont la cause ou la victime ne les devinent même pas!
La porte s’ouvrit. Sa mère était prête:
– Entrez, monsieur Jack… et venez voir si c’est beau…
Oh! quelle charmante Folie, rose et argent, toute en satin! Quel joli bruissement de paillons elle agitait au moindre mouvement!
L’enfant regardait, admirait, et la mère, poudrée, légère, vaporeuse, sa marotte à la main, riait à Jack, se riait à elle-même dans sa psyché, sans s’inquiéter autrement de ce qu’elle avait fait au bon Dieu pour être si malheureuse. Puis Constant lui jeta sur les épaules une chaude sortie de bal et l’accompagna jusqu’à la voiture, pendant que Jack, appuyé à la rampe, regardait descendre sur le tapis de l’escalier, vifs et remuants comme si la danse les agitait déjà, ces deux petits souliers roses brodés d’argent qui entraînaient sa mère loin, bien loin de lui, à des bals où on n’emmène pas les enfants. Au dernier tintement des grelots, il rentra, tout désœuvré, et, pour la première fois de sa vie, inquiet de cet abandon où il se trouvait presque tous les soirs.
Quand M mede Barancy dînait dehors, Jack restait confié à M lleConstant.
– Elle dînera avec toi, disait la mère.
On mettait deux couverts dans la salle à manger, que l’enfant trouvait bien grande ces jours-là; mais, le plus souvent, Constant, qui se divertissait fort peu de ce tête-à-tête avec le gamin, descendait leurs deux couverts à la cuisine, et l’on dînait dans le sous-sol en compagnie des autres domestiques.
Une vraie bombance.
Le gâchis se montrait là dans toute l’abondance de la table tachée de graisse et la gaieté désordonnée des convives. Naturellement, le factotum présidait et ne se gênait pas pour égayer l’assistance des aventures de sa maîtresse, à mots couverts, pourtant, et de façon à ne pas effaroucher le petit.
Ce soir-là il y eut dans le sous-sol une grande discussion à propos du refus éprouvé à Vaugirard. Augustin, le cocher, déclara que c’était tant mieux, que ces gens-là auraient fait de l’enfant «un jésuite, un tartufe.»
M lleConstant protesta contre le mot. Elle ne «faisait pas sa religion,» c’est vrai, mais elle ne voulait pas qu’on en dît du mal. Alors la discussion tourna, au grand désappointement de Jack, qui écoutait de toutes ses petites oreilles, espérant toujours apprendre pourquoi ce prêtre, qui paraissait si bon, n’avait pas voulu de lui.
Pour le moment, il n’était plus question de Jack ni de sa mère, mais des convictions religieuses de chacun. Le cocher Augustin, après boire, en avait d’assez singulières… Son bon Dieu, à lui, c’était le soleil… Il n’en connaissait pas d’autre…
– J’suis comme les éléphants, j’adore le soleil!… répétait-il sans cesse avec une obstination d’ivrogne.
À la fin, on lui demanda où il avait vu ça que les éléphants adoraient le soleil.
– J’ai vu ça, une fois, sur une photographie! dit-il d’un air majestueusement abruti.
Sur quoi M lleConstant le traita d’impie et d’athée, pendant que la cuisinière, une grosse Picarde, pleine d’astuce paysanne, leur répétait à tous les deux:
– Écoutaî, vous avaî tort… Faut pas discutaî la craîance…
Et Jack?… Que faisait-il pendant ce temps-là?
Tout au bout de la table, alourdi par l’atmosphère des fourneaux et l’interminable discussion de ces brutes, il s’endormait, le visage appuyé sur son bras, et ses boucles blondes répandues sur sa manche de velours. Dans ce trouble qui précède le sommeil assis, fatigant et désagréable, il entendait chuchoter les trois voix des domestiques… Maintenant il lui semblait qu’on parlait de lui; mais c’était loin, bien loin, dans le brouillard.
– À qui qu’il est donc, ce chéri? demanda la voix de la cuisinière.
– Je n’en sais rien; répondait Constant, mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il ne peut pas rester ici et qu’elle m’a chargée de lui trouver un pensionnat.
Entre deux hoquets, le cocher bégaya:
– Attendez donc, attendez donc. J’en connais un fameux, moi, de pensionnat, et qui ferait joliment votre af… votre affaire. Ça s’appelle le collège… non, pas le collège… le gy… le gymnase Moronval. Mais, quoique ça, c’est tout de même un collège. Quand j’étais chez les Saïd, chez mes Égyptiens, c’est là que je conduisais le petit; même que le marchand de soupe, une espèce de mal blanchi, me donnait toujours des prospectus. Je dois en avoir encore un…
Il chercha dans son portefeuille, et parmi les paperasses fanées qu’il étala sur la table, il en saisit une plus crasseuse encore que les autres.
– Voilà! dit-il d’un air de triomphe.
Il déplia le prospectus, et commença à lire, ou plutôt à épeler péniblement:
«Gy… Gymnase… Moronval… dans le… le…
– Donnez-moi ça, dit mademoiselle Constant; et, lui prenant le papier des mains, elle lut tout d’une traite:
Gymnase Moronval, 25, avenue Montaigne. – Dans le plus beau quartier de Paris. – Institution de famille. – Grand jardin. – Nombre d’élèves limité. – Cours de prononciation française par la méthode Moronval-Decostère. – Rectification d’accents étrangers ou de province. – Correction des vices de prononciation de tout genre par la position des organes phonétiques…
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