Et maintenant…
Pourtant, parmi les tristesses de sa journée, il se glissait quelques joies d’amour-propre, les galons, le képi, et le bonheur d’avoir caché ses longues jambes sous un uniforme bleu passementé de rouge. Le costume était un peu long, mais on devait le retoucher. M meMoronval avait même marqué les plis à faire, avec des épingles. Puis il avait joué, fait connaissance avec ses camarades, bizarres, mais bons enfants malgré la férocité de leurs allures. On s’était battu à coups de boules de neige dans l’air vif et froid du jardin, et ç’avait été là un amusement nouveau, plein de charme, pour un enfant élevé dans le boudoir tiède d’une jolie femme.
Seulement, une chose intriguait Jack. Il aurait voulu voir Son Altesse Royale. Où était-il ce petit roi de Dahomey dont M. Moronval parlait si éloquemment? En vacances? À l’infirmerie?… Ah! s’il avait pu le connaître; causer avec lui, devenir son ami!
Il s’était fait dire le nom des huit petits «pays chauds.» Pas le moindre prince ne se trouvait parmi eux. Enfin, il se décida à demander au grand Saïd:
– Est-ce que Son Altesse Royale n’est pas à la pension?
Là-dessus, le jeune homme à la peau trop courte l’avait regardé avec des yeux étonnés, si largement ouverts qu’il lui était resté un peu de peau pour pouvoir fermer la bouche un moment. Il en avait aussitôt profité, et la question de Jack était demeurée sans réponse.
L’enfant y pensait encore en s’agitant dans son lit, en écoutant la musique; car, par bouffées, des sons d’orgue venaient de la maison, joints au «creux» de celui qu’on appelait Labassindre. Le tout se mêlait agréablement au bruit de la pompe encore en mouvement, et à ces détentes, ces ruades dont les chevaux du voisin ébranlaient le mur.
Enfin le calme se fit.
On dormait dans le dortoir comme dans l’écurie, et les convives de Moronval, refermant la grille du passage, s’éloignaient dans le bruit roulant et lointain de l’avenue, quand la porte du dortoir s’ouvrit, ouatée par un bourrelet de neige.
Le petit domestique noir entra, un falot à la main.
Il se secoua vivement, comique sous les peluches blanches qui accentuaient sa noirceur, et s’avança dans l’entre-deux des lits, le dos courbé, la tête dans les épaules, rétréci, grelottant.
Jack regardait cette silhouette falote dont l’ombre s’allongeait de profil sur le mur, exagérée et grotesque, mettant en relief tous les défauts de cette tête simiesque, la bouche en avant, les oreilles énormes, détachées, le crâne en boule, laineux et trop saillant.
Le négrillon attacha sa lanterne au fond du dortoir, qui se trouva éclairé alors comme l’entrepont d’un navire. Puis, il resta là, debout, ses grosses mains gourdes d’engelures et sa face terreuse tendues vers la chaleur, vers la lumière, avec une expression si bonne, enfantine et confiante, que Jack se prit aussitôt à l’aimer.
Tout en se chauffant, le négrillon regardait de temps en temps le vitrage:
– Que de nige!… Que de nige !… disait-il en frissonnant.
Cette façon de prononcer le mot de neige, l’accent de cette voix douce, mal assurée dans une langue étrangère pour elle, toucha le petit Jack qui eut un regard de pitié vive et de curiosité. Le nègre s’en aperçut et, tout bas: «Tiens! le nouveau… Pourquoi toi dors pas, moucié?
– Je ne peux pas, dit Jack en soupirant.
– C’est bon soupirer quand on a chagrin, fit le négrillon, et il ajouta d’un ton sentencieux:
– Si pauvre monde avait pas soupir, pauvre monde étouffer bien sûr.
En parlant, il étalait une couverture sur le lit voisin de celui de Jack.
– C’est là que vous couchez?… demanda celui-ci, très étonné qu’un domestique occupât le dortoir des élèves… Mais il n’y a pas de draps?
– C’est pas bon pour moi, les draps… Moi la peau trop noire…
Le nègre fit cette réponse en riant doucement, et il se préparait à se glisser dans son lit, à demi vêtu pour avoir moins froid, quand tout à coup il s’arrêta, prit sur sa poitrine une cassolette en ivoire sculpté, et se mit à l’embrasser dévotement.
– Oh! la drôle de médaille! dit Jack.
– Pas médaille, fit le nègre. C’est mon grigri.
Mais Jack ne savait pas ce que c’était qu’un «gri-gri,» et l’autre lui expliqua qu’on appelait ainsi une amulette, quelque chose pour porter bonheur. Sa tante Kérika lui avait fait ce cadeau avant son départ du pays, sa tante qui l’avait élevé et qu’il espérait bien aller rejoindre un jour prochain.
– Comme moi, maman, fit le petit Barancy.
Et il y eut un moment de silence, chacun des enfants pensant à sa Kérika.
Jack reprit au bout d’un instant:
– Est-ce que c’est beau, votre pays?… Est-ce que c’est loin?… Comment l’appelez-vous?
– Dahomey, répondit le nègre.
Le petit Jack se dressa sur son lit:
– Oh! mais alors… mais alors vous le connaissez!… Vous êtes peut-être venu en France avec lui?
– Qui?
– Son Altesse Royale… vous savez bien… le petit roi de Dahomey.
– C’est moi, dit le nègre simplement…
L’autre le regardait avec stupéfaction… Un roi! ce domestique qu’il avait vu toute la journée dans sa défroque de laine rouge, courir la maison, un balai ou un seau à la main, qu’il avait vu servir à table, rincer les verres!
Le négrillon parlait pourtant sérieusement. Son visage avait pris une grande expression de tristesse, et ses yeux fixes semblaient regarder loin, bien loin, vers le passé ou quelque patrie perdue.
Était-ce l’absence du gilet rouge ou la magie de ce mot de roi, mais Jack trouvait au nègre assis au bord de son lit, le cou nu, la chemise entr’ouverte sur sa poitrine sombre où brillait l’amulette d’ivoire, un prestige, une dignité nouvelle.
– Comment ça se fait-il?… demanda-t-il timidement, en résumant dans cette question tous les étonnements de sa journée.
– Ça se fait… ça se fait… dit le nègre.
Tout à coup, il s’élança pour souffler la lanterne.
– Pas content, moucié Moronval, quand Mâdou laisser lumière…
Puis il rapprocha sa couchette de celle de Jack.
– Toi pas sommeil, lui dit-il. Moi jamais sommeil quand parler Dahomey… Écoute.
Et dans l’ombre, où ses yeux blancs luisaient, le petit nègre commença sa lugubre histoire…
Il s’appelait Mâdou, du nom de son père, l’illustre guerrier Rack-Mâdou Ghézô, un des plus puissants souverains des pays de l’or et de l’ivoire, à qui la France, la Hollande, l’Angleterre, envoyaient des présents, là-bas, de l’autre côté de la mer.
Son père avait de gros canons, des milliers de soldats munis de fusils et de flèches, des troupeaux d’éléphants dressés pour la guerre, des musiciens, des prêtres, des danseuses, quatre régiments d’amazones, et deux cents femmes pour lui tout seul. Son palais était immense, orné de fers de lance, de broderies en coquillages et de têtes coupées qu’on accrochait à la façade après la bataille ou les sacrifices. Mâdou avait été élevé dans ce palais, où le soleil entrait de tous côtés, chauffant les dalles et les nattes étendues. Sa tante Kérika, générale en chef des amazones, prenait soin de lui et, tout petit, l’emportait avec elle dans ses expéditions.
Qu’elle était belle, Kérika, grande et forte comme un homme, en tunique bleue, les jambes et les bras nus chargés de colliers de verroteries, son arc au dos, des queues de cheval flottant et ondulant à sa ceinture, et, sur la tête, dans la laine de ses cheveux, deux petites cornes d’antilope se rejoignant en croissant de lune, comme si les guerrières noires avaient gardé la tradition de Diane, la blanche chasseresse!
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