Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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«Où est-il?» – «Ici, au point médical». – «Je viens». Je raccrochai et repassai dans la pièce où se trouvaient Weseloh et Reinholz. «Je dois passer à l'Ortskommandantur», dis-je en prenant mon manteau. – «Qu'y a-t-il?» demanda Reinholz. Mon visage devait être blanc, je me détournai rapidement. «Je reviens tout à l'heure», dis-je en sortant. Dehors, le soir tombait, il faisait très froid. J'étais parti à pied, dans ma hâte j'avais oublié ma chapka, je grelottai vite. Je marchais rapidement et manquai de glisser sur une plaque de verglas; je réussis à me rattraper à un poteau, mais me fis mal au bras. Le froid enserrait ma tête nue, mes doigts, au fond de mes poches, s'engourdissaient. Je sentis de grands frissons traverser mon corps. J'avais sous-estimé la distance jusqu'à l'Ortskommandantur: lorsque j'arrivai, il faisait nuit noire, je tremblais comme une feuille. Je demandai un officier des opérations. «C'est à vous que j'ai parlé?» me lança-t-il lorsqu'il arriva dans l'entrée où je tentais vainement de me réchauffer. – «Oui. Que s'est-il passé?» – «On n'en est pas encore très sûrs. Ce sont des montagnards qui l'ont ramené dans un chariot à bœufs. Il était dans un aoul kabarde, au sud. D'après les témoins, il entrait dans les maisons et interrogeait les gens sur leur langue. Un des voisins pense qu'il a dû s'isoler avec une jeune fille et que le père les a surpris. Ils ont entendu des coups de feu: quand ils sont arrivés, ils ont trouvé le Leutnant blessé et la fille morte. Le père avait disparu. Alors ils l'ont amené ici. Bien sûr, c'est ce qu'ils nous ont raconté. Il faudra ouvrir une enquête». – «Comment va-t-il?» – «Mal, je crains. Il s'est pris une décharge dans le ventre».

«Je peux le voir?» L'officier hésita, il scrutait mon visage avec une curiosité non déguisée. «Cette affaire ne concerne pas la S S», dit-il enfin. – «C'est un ami». Il balança encore un instant, puis dit brusquement: «Dans ce cas, venez. Mais je vous préviens, il est dans un sale état».

Il me mena à travers les couloirs fraîchement repeints en gris et en vert pâle jusqu'à une grande salle où quelques malades et blessés légers gisaient sur une rangée de lits. Je ne voyais pas Voss. Un médecin, en blouse blanche un peu tachée par-dessus son uniforme, vint vers nous: «Oui?» -»Il voudrait voir le Leutnant Voss, expliqua l'officier des opérations en me désignant. Je vous laisse, me dit-il. J'ai à faire». – «Merci», lui dis-je. – «Venez, fit le médecin. On l'a isolé». Il m'entraîna vers une porte au fond de la salle. «Je peux lui parler?» demandai-je. – «Il ne vous entendra pas», répondit le médecin. Il ouvrit la porte et me fit passer devant lui. Voss gisait sous un drap, le visage moite, un peu vert. Il avait les yeux fermés et gémissait doucement. Je m'approchai. «Voss», dis-je. Il n'eut aucune réaction. Seuls les sons continuaient à sortir de sa bouche, pas vraiment des gémissements, plutôt des sons articulés mais incompréhensibles, comme un babillage d'enfant, la traduction, dans une langue privée et mystérieuse, de ce qui se passait au-dedans de lui. Je me tournai vers le médecin: «Il va s'en sortir?» Le médecin secoua la tête: «Je ne comprends même pas comment il a tenu jusque-là. On n'a pas pu opérer, ça ne servirait à rien». Je me retournai vers Voss. Les sons continuaient d'une manière ininterrompue, une description de son agonie en deçà de la langue. Cela me glaçait, je peinais à respirer, comme dans un rêve où quelqu'un parle et où l'on ne comprend pas. Mais ic i il n'y avait rien à comprendre. Je repoussai une mèche qui lui était tombée sur la paupière. Il ouvrit les yeux et me fixa, mais ses yeux étaient vides de toute reconnaissance. Il était arrivé dans cet endroit privé, fermé, d'où l'on ne remonte jamais à la surface, mais d'où il n'avait pas encore sombré non plus. Comme une bête, son corps se débattait avec ce qui lui arrivait, et les sons, c'était cela aussi, des sons de bête. De temps en temps ces sons s'interrompaient pour qu'il puisse panteler, aspirant de l'air entre les dents avec un bruit presque liquide. Puis cela reprenait. Je regardai le médecin: «Il souffre. Vous pouvez lui donner de la morphine?» Le médecin avait l'air gêné: «On lui en a déjà donné». – «Oui, mais il lui en faudrait encore». Je le fixais droit dans les yeux; il hésitait, se tapotait les dents d'un ongle. «Je n'en ai presque plus, dit-il enfin. Nous avons dû envoyer tous nos stocks à Millerovo pour la 6e armée. Je dois garder ce que j'ai pour les cas opérables. De toute façon, il va bientôt mourir». Je continuai à le regarder fixement. «Vous n'avez pas d'ordres à me donner», ajouta-t-il. – «Je ne vous donne pas un ordre, je vous demande», dis-je froidement. Il blêmit. «Bien, Hauptsturmführer. Vous avez raison… je lui en donnerai». Je ne bougeai pas, je ne souris pas. «Faisons-le maintenant. Je regarderai». Un bref tic déforma les lèvres du médecin. Il sortit. Je regardai Voss: les sons étranges, effrayants, comme autoformés, continuaient à émaner de sa bouche qui travaillait convulsivement. Une voix ancienne, venue du fond des âges; mais si c'était bien un langage, il ne disait rien, et n'exprimait que sa propre disparition. Le médecin revint avec une seringue, découvrit le bras de Voss, tapota pour faire ressortir la veine, et injecta. Petit à petit les sons s'espacèrent, sa respiration se calma. Ses yeux s'étaient refermés. De temps à autre venait encore un bloc de sons, comme une ultime bouée jetée par-dessus bord. Le médecin était ressorti. Je touchai doucement la joue de Voss, du dos des doigts, et je sortis aussi. Le médecin s'affairait avec un air qui exprimait à la fois la gêne et le ressentiment. Je le remerciai sèchement, puis claquai des talons en levant le bras. Le médecin ne me rendit pas le salut et je sortis sans un mot.

Une voiture de la Wehrmacht me ramena au Sonderkommando. J'y trouvai Weseloh et Reinholz toujours en pleine conversation, Reinholz avançant des arguments en faveur d'une origine turque des Bergjuden. Il s'interrompit lorsqu'il me vit: «Ah, Herr Hauptsturmführer. On se demandait ce que vous faisiez. Je vous ai fait préparer des quartiers. Il est trop tard pour que vous rentriez». – «De toute façon, dit Weseloh, je devrai rester ici quelques jours, pour continuer mes investigations». – «Je rentre ce soir à Piatigorsk, fis-je d'une voix sans tonalité. J'ai à y faire. Il n'y a pas de partisans par ic i et je peux rouler de nuit». Reinholz haussa les épaules: «C'est contre les instructions du groupe, Herr Hauptsturmführer, mais faites comme vous voulez». – «Je vous confie le docteur Weseloh. Contactez-moi si vous avez besoin de quoi que ce soit». Weseloh, les jambes croisées sur sa chaise en bois, paraissait parfaitement à l'aise et heureuse de son aventure; mon départ la laissait indifférente. «Merci pour votre assistance, Hauptsturmführer, dit-elle. Au fait, est-ce que je pourrais voir ce Dr. Voss?» J'étais déjà sur le pas de la porte, chapka en main. «Non». Je n'attendis pas sa réaction et sortis. Mon chauffeur semblait peu heureux à l'idée de rouler de nuit, mais il n'insista pas lorsque je répétai mon ordre d'un ton presque cassant. Le voyage dura longtemps: Lemper, ce chauffeur, roulait très lentement à cause des plaques de verglas. En dehors de l'étroit halo des phares, partiellement masqués à cause des avions, on ne voyait rien; de temps en temps, un poste de contrôle militaire surgissait de l'obscurité devant nous. Je tripotais distraitement le kindjal que m'avait offert Chabaev, je fumais cigarette sur cigarette, je regardais sans penser la nuit vaste et vide.

L'enquête confirma les dires des villageois sur la mort du Leutnant Dr. Voss. Dans la maison où avait eu lieu le drame, on retrouva son carnet, maculé de sang et rempli de consonnes kabardes et de notations grammaticales. La mère de la fille, hystérique, jurait qu'elle n'avait pas revu son mari depuis l'incident; d'après ses voisins, il était sans doute parti pour les montagnes avec l'arme du crime, une vieille pétoire de chasse, faire Yabrek, comme on dit au Caucase, ou rejoindre une bande de partisans. Quelques jours plus tard, une délégation d'anciens du village vint voir le général von Mackensen: ils présentèrent solennellement leurs excuses au nom de Yaoul, réaffirmèrent leur profonde amitié pour l'armée allemande, et déposèrent une pile de tapis, de peaux de moutons, et de bijoux, qu'ils offraient à la famille du défunt. Ils jurèrent de retrouver eux-mêmes le meurtrier et de le tuer ou de le livrer; les quelques hommes valides qui restaient à Yaoul, affirmèrent-ils, étaient partis fouiller les montagnes. Ils craignaient les représailles: von Mackensen les rassura, promettant qu'il n'y aurait aucune punition collective. Je savais que Chadov en avait discuté avec Köstring. L'armée fit brûler la maison du coupable, promulgua un nouvel ordre du jour réitérant les interdictions concernant la fraternisation avec les femmes montagnardes, et classa promptement l'affaire.

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