Dès Tsviahel le paysage changeait complètement. C'était maintenant la steppe ukrainienne, une immense prairie ondulante, intensivement cultivée. Dans les champs de blé, les coquelicots achevaient de mourir, mais le seigle et l'orge mûrissaient, et sur des kilomètres sans fin, les tournesols, dressés vers le ciel, suivaient de leurs couronnes dorées la trajectoire du soleil. Çà et là, comme jetées au hasard, une rangée d'isbas à l'ombre des acacias ou des petits bois de chênes, d'érables et de frênes brisaient les perspectives étourdissantes. Les chemins de campagne étaient bordés de tilleuls, les rivières de trembles et de saules, dans les villes, on avait planté des châtaigniers le long des boulevards. Nos cartes se révélaient entièrement inadéquates: les routes signalées n'existaient pas ou disparaissaient; au contraire, là où se trouvait indiquée une steppe vide, nos patrouilles découvraient des kolkhozes et de vastes champs de coton, de melons, de betteraves; les minuscules municipalités étaient devenues des centres industriels développés. Par contre, alors que la Galicie était tombée presque intacte entre nos mains, ici, l'Armée rouge avait pratiqué sur sa retraite une politique de destruction systématique. Les villages, les champs flambaient, nous trouvions les puits dynamités ou comblés, les routes minées, les bâtiments piégés; dans les kolkhozes, il restait du bétail, de la volaille et les femmes, mais hommes et chevaux étaient partis; à Jitomir, ils avaient incendié ce qu'ils pouvaient: heureusement, de nombreuses demeures se dressaient encore parmi les ruines fumantes. La ville se trouvait toujours sous contrôle hongrois et Callsen enrageait: «Leurs officiers traitent les Juifs amicalement, ils dînent chez les Juifs!» Bohr, un autre officier, compléta: «Il paraît que certains des officiers sont eux-mêmes juifs. Vous vous rendez compte? Des alliés de l'Allemagne! Je n'ose plus leur serrer la main». Les habitants nous avaient bien reçus, mais se plaignaient de l'avancée Honvéd en territoire ukrainien: «Les Allemands sont nos amis historiques, disaient-ils. Les Magyars veulent juste nous annexer». Ces tensions éclataient quotidiennement en menus incidents. Une compagnie de pionniers avait tué deux Hongrois; un de nos généraux dut aller présenter des excuses. D'autre part, la Honvéd bloquait le travail de nos policiers locaux, et le Vorkommando fut obligé de se plaindre, via le Gruppenstab, au QG du groupe d'armées, l'OKHG Sud. Enfin, le 15 juillet, les Hongrois furent relevés et l'AOK 6 vint s'installer à Jitomir, suivi de près par notre Kommando ainsi que le Gruppenstab C. Entre-temps, on m'avait renvoyé à Tsviahel assurer la liaison. Les Teilkommandos sous Callsen, Hans et Janssen s'étaient vu assigner chacun un secteur, irradiant en faisceau presque jusqu'au front, immobilisé devant Kiev; au sud, notre zone rencontrait celle de PEk 5, il fallait coordonner les opérations, car chaque Teilkommando fonctionnait de manière autonome. C'est ainsi que je me retrouvai avec Janssen, dans la région entre Tsviahel et Rovno, à la frontière de la Galicie. Les brefs orages d'été tournaient de plus en plus souvent à l'averse, transformant la poussière de lœss, fine comme de la farine, en une boue gluante, épaisse et noire, que les soldats appelaient buna. D'interminables étendues marécageuses se formaient alors, où se décomposaient doucement les cadavres et les carcasses de chevaux semés par les combats. Les hommes succombaient à des diarrhées continuelles, les poux faisaient leur apparition; même les camions s'embourbaient et il devenait de plus en plus difficile de se déplacer. Pour assister les Kommandos, on recrutait de nombreux auxiliaires ukrainiens, baptisés Askaris par les anciens d'Afrique; on les faisait financer par les municipalités locales et avec des fonds juifs confisqués. Beaucoup d'entre eux étaient des Boulbovitsi, ces extrémistes volhyniens dont parlait Oberländer (ils prenaient leur nom de Tarass Boulba): après la liquidation de l'OUN-B, on leur avait donné le choix entre l'uniforme allemand ou les camps; la plupart s'étaient fondus dans la population, mais un certain nombre étaient venus s'engager. Plus au nord, en revanche, entre Pinsk, Mozyr et Olevsk, la Wehrmacht avait laissé s'installer une «République ukrainienne de Polésie», dirigée par un certain Tarass Borovets, ci-devant propriétaire d'une carrière à Kostopol nationalisée par les bolcheviques; il pourchassait les unités isolées de l'Armée rouge et les partisans polonais, cela nous dégageait des troupes, en échange nous le tolérions; mais l'Einsatzgruppe s'inquiétait qu'il protège des éléments hostiles de l'OUN-B, ceux qu'en plaisantant on appelait les «OUN (bolcheviques)» par opposition aux «mencheviques» de Melnyk. Nous recrutions aussi les Volksdeutschen que nous trouvions dans les communautés, pour servir de maires ou de policiers. Les Juifs, un peu partout, avaient été mis au travail forcé; et l'on commençait à fusiller systématiquement ceux qui ne travaillaient pas. Mais du côté ukrainien du Sbrutch, nos actions se trouvaient souvent frustrées par l'apathie de la population locale, qui ne dénonçait pas les mouvements des Juifs: ceux-ci en profitaient pour se déplacer illégalement, se cacher dans les forêts du Nord. Le Brigadeführer Rasch donna alors l'ordre de faire défiler les Juifs en public, avant les exécutions, afin de détruire aux yeux des paysans ukrainiens le mythe du pouvoir politique juif. Mais de telles mesures ne semblaient pas avoir beaucoup d'effet.
Un matin, Janssen me proposa de venir assister à une action. Tôt ou tard, cela devait advenir, je le savais et j'y avais pensé. Dire que j'avais des doutes sur nos méthodes, je le puis en toute sincérité: j'en saisissais mal la logique. J'avais discuté avec des prisonniers juifs; ceux-ci m'affirmaient que pour eux, depuis toujours, les mauvaises choses venaient de l'est, les bonnes, de l'ouest; en 1918, ils avaient accueilli nos troupes comme des libérateurs, des sauveurs; celles-ci s'étaient comportées très humainement; après leur départ, les Ukrainiens de Petlioura étaient revenus les massacrer. Quant au pouvoir bolchevique, il affamait le peuple. Maintenant, nous les tuions. Et indéniablement, nous tuions beaucoup de gens. Cela me semblait un malheur, même si c'était inévitable et nécessaire. Mais le malheur, il faut s'y confronter; l'inévitable et la nécessité, il faut toujours être prêt à les regarder en face, et accepter de voir les conséquences qui en découlent; fermer les yeux, ce n'est jamais une réponse. J'acceptai l'offre de Janssen. L'action était commandée par l'Untersturmführer Nagel, son adjoint; je partis de Tsviahel avec lui. Il avait plu la veille mais la route restait bonne, nous voyagions doucement entre deux hautes murailles de verdure ruisselant de lumière, qui nous cachaient les champs. Le village, je ne me souviens plus de son nom, se trouvait au bord d'une large rivière, quelques kilomètres au-delà de l'ancienne frontière soviétique; c'était un bourg mixte, les paysans galiciens vivaient d'un côté, les Juifs, de l'autre. À notre arrivée je trouvai les cordons déjà déployés. Nagel m'avait indiqué un bois derrière le bourg: «C'est là que ça se passe». Il paraissait nerveux, hésitant, lui non plus n'avait sans doute encore tué personne. Sur la place centrale, nos Askaris réunissaient les Juifs, des hommes d'âge mûr, des adolescents; ils les ramenaient par petits groupes des ruelles juives, parfois ils les frappaient, puis ils les forçaient à s'accroupir, gardés par des Orpo. Quelques Allemands les accompagnaient aussi, l'un d'eux, Gnauk, fouettait les Juifs avec une cravache pour les faire avancer. Mais à part les cris tout semblait relativement calme, ordonné. Il n'y avait pas de badauds; de temps à autre, un enfant apparaissait au coin de la place, regardait les Juifs accroupis, et filait «Il y en a encore pour une demi-heure, je pense», dit NageL – «Je peux visiter?» lui demandai-je. – «Oui, bien sûr. Mais prenez quand même votre ordonnance-» C'est ainsi qu'il désignait Popp, qui ne me quittait plus depuis Lemberg et me préparait mes quartiers et le café, me cirait les bottes, et faisait laver mes uniformes; je ne lui avais pourtant rien demandé. Je me dirigeai du côté des petites fermes galiciennes, vers la rivière, Popp me suivait à quelques pas, fusil à l'épaule. Les maisons étaient longues et basses, les portes restaient obstinément fermées, je ne voyais personne aux croisées. Devant un portail en bois enduit d'un bleu pâle grossier, une trentaine d'oies cacardaient bruyamment, attendant de rentrer. Je dépassai les dernières maisons et descendis vers la rivière, mais les bords devenaient marécageux, je remontai un peu; plus loin, j'apercevais le bois. L'air résonnait du coassement lancinant, obsédant des grenouilles en chaleur. Plus haut, entre des champs détrempés où les plaques d'eau reflétaient le soleil, une douzaine d'oies blanches marchaient en file, grasses et fières, suivies d'un veau apeuré. J'avais eu l'occasion de voir quelques villages en Ukraine: ils me paraissaient bien plus pauvres et miséreux que celui-ci, j'avais peur qu'Oberländer ne voie ses théories déçues. Je rebroussai chemin. Devant le portail bleu, les oies patientaient toujours, épiant une vache qui pleurait, les yeux grouillant de mouches agglutinées. Sur la place, les Askaris faisaient monter les Juifs dans les camions avec des cris et des coups de schlague; pourtant, ces Juifs ne résistaient pas. Deux Ukrainiens, devant moi, traînaient un vieux avec une jambe de bois, sa prothèse se détacha et ils le jetèrent sans ménagement dans le camion. Nagel s'était éloigné, j'attrapai un des Askaris et lui indiquai la jambe en bois: «Mets ça avec lui dans le camion». L'Ukrainien haussa les épaules, ramassa la jambe, et la lança après le vieux. Dans chaque camion, on entassait environ trente Juifs; il devait y en avoir cent cinquante en tout, mais nous ne disposions que de trois camions, il faudrait faire un second voyage. Lorsque les camions furent chargés, Nagel me fit signe de monter dans l'Opel et prit le chemin du bois, suivi des camions. À la lisière, le cordon était déjà en place. On fit décharger les camions, puis Nagel donna l'ordre de choisir les Juifs qui iraient creuser; les autres attendraient là. Un Hauptscharführer fit la sélection, on distribua les pelles; Nagel forma une escorte et le groupe s'enfonça dans le bois. Les camions étaient repartis. Je regardai les Juifs: les plus proches de moi paraissaient pâles, mais calmes. Nagel s'approcha et m'apostropha vivement, désignant les Juifs:
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