Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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«Toutes sortes de choses. Je passe des accords avec des firmes que nous fournissons en travailleurs: parfois, ils me payent en nature, avec des matériaux de construction ou autre chose. J'ai même eu des camions, comme ça. Une firme m'en a envoyé pour transporter ses travailleurs, mais ne m'a jamais demandé de les rendre. Il faut savoir se débrouiller». La sélection tirait à sa fin: le tout avait duré moins d'une heure. Quand les derniers camions furent chargés, Thilo additionna rapidement les chiffres et nous les montra: sur mille arrivants, il avait gardé 369 hommes et 191 femmes. «55 %, commenta-t-il. Avec les convois de l'Ouest, on obtient de bonnes moyennes. Par contre, les convois polonais, c'est une catastrophe. Ça ne dépasse jamais les 25 %, et parfois, à part 2 ou 3 %, il n'y a vraiment rien à garder». – «À quoi attribuez-vous cela?» – «Leur état à l'arrivée est déplorable. Les Juifs du G G vivent depuis des années dans des ghettos, ils sont mal nourris, ils portent toutes sortes de maladies. Même parmi ceux qu'on sélectionne, et on essaye de faire attention, il en meurt beaucoup en quarantaine». Je me tournai vers Höss: «Vous recevez beaucoup de convois de l'Ouest?» – «De France, celui-ci était le cinquante-septième. Nous en avons eu vingt de Belgique. De Hollande, je ne me souviens plus. Mais ces derniers mois, nous avons surtout eu des convois de Grèce. Ils ne sont pas très bons. Venez, je vais vous montrer le processus de réception». Je saluai Thilo et remontai dans la voiture. Höss conduisait vite. En chemin, il continuait à m'expli-quer ses difficultés: «Depuis que le Reichsführer a décidé d'affecter Auschwitz à la destruction des Juifs, nous n'avons que des problèmes. Toute l'année dernière, nous avons été obligés de travailler avec des installations improvisées. Du vrai bâclage. J'ai seulement pu commencer à construire des installations permanentes, avec une capacité de réception adéquate, en janvier de cette année. Mais tout n'est pas encore au point. Il y a eu des délais, notamment dans le transport des matériaux de construction. Et puis, à cause de la hâte, il y a eu des défauts de fabrication: le four du crématorium III a craqué deux semaines après sa mise en service, on l'avait trop chauffé. J'ai été obligé de le fermer pour le réparer. Mais on ne peut pas s'énerver, il faut rester patient. Nous avons été tellement débordés que nous avons été obligés de détourner un grand nombre de convois vers les camps du Gruppenführer Globocnik, où bien entendu aucune sélection n'est effectuée. Maintenant, c'est plus calme, mais ça va reprendre dans dix jours: le G G veut vider ses derniers ghettos.» Devant nous, au bas de la route, s'étendait un long bâtiment en brique rouge, percé à une extrémité par une arche, et coiffé d'une tour de garde pointue; de ses flancs partaient les poteaux en béton des barbelés et une série de miradors, régulièrement espacés; et derrière, à perte de vue, s'échelonnaient des rangées de baraques en bois, identiques. Le camp était immense. Des groupes de détenus en rayé circulaient dans les allées, minuscules, des insectes dans une colonie. Sous la tour, devant la grille de l'arche, Höss vira à droite. «Les camions continuent tout droit. Les Kremas et les stations d'épouillage sont au fond. Mais nous allons d'abord passer à la Kommandantur». La voiture longeait les poteaux passés à la chaux et les miradors; les baraques défilaient et leur alignement parfait déployait de longues perspectives brunes, des diagonales fuyantes qui s'ouvraient puis se confondaient avec la suivante. «Les fils sont électrifiés?» -»Depuis peu. C'était encore un problème, mais on l'a résolu». Au fond, Höss préparait un nouveau secteur. «Ce sera le Häftlingskrankenbau, un énorme hôpital qui desservira tous les camps de la région». Il venait de s'arrêter devant la Kommandantur et désignait de la main un vaste champ vide, entouré de barbelés. «Ça vous dérange de m'attendre cinq minutes? Je dois dire deux mots au Lagerführer». Je sortis de la voiture et fumai une cigarette. Le bâtiment dans lequel Höss venait d'entrer était, lui aussi, construit de briques rouges, avec un toit pentu et une tour de trois étages au centre; de là, une longue route passait devant le nouveau secteur et disparaissait en direction d'un bois de bouleaux visible derrière les baraquements. Il y avait très peu de bruit, seulement, de temps à autre, un ordre bref ou un cri rauque. Un Waffen-SS à vélo sortit d'une des sections du secteur central et se dirigea vers moi; arrivé à ma hauteur, il me salua sans s'arrêter et tourna vers l'entrée du camp, pédalant posément, sans se presser, le long des barbelés. Les miradors étaient vides: les gardes, le jour, prenaient position sur une

«grande chaîne» autour des deux camps. Je regardai distraitement la voiture poussiéreuse de Höss: n'avait-il donc rien de mieux à faire que de promener un visiteur? Un subalterne, comme au KL Lublin, aurait aussi bien pu faire l'affaire. Mais Höss savait que mon rapport irait au Reichsführer, peut-être tenait-il à bien me faire comprendre l'étendue de ses réalisations. Lorsqu'il réapparut, je jetai mon mégot et montai à côté de lui; il prit la route vers les bouleaux, me désignant au fur et à mesure les «champs», ou sous-camps, du secteur central: «Nous sommes en train de tout réorganiser en vue d'un déploiement maximum pour le travail. Quand ça sera fini, tout ce camp ne servira qu'à alimenter en ouvriers les industries de la région et même de l'Altreich. Les seuls détenus permanents seront ceux qui pourvoiront à l'entretien et à la gestion du camp. Tous les détenus politiques, notamment les Polonais, resteront au Stammlager. Depuis février, j'ai aussi un camp familial pour les Tsiganes». – «Un camp familial?» -

«Oui. C'est un ordre du Reichsführer. Lorsqu'il a décidé la déportation des Tsiganes du Reich, il a voulu qu'ils ne soient pas sélectionnés, qu'ils puissent rester ensemble, en famille, et qu'ils ne travaillent pas. Mais beaucoup meurent de maladie. Ils ne résistent pas». Nous étions parvenus à une barrière. Derrière, une longue haie d'arbres et de buissons cachait une clôture barbelée, isolant deux longs bâtiments en dur, identiques, chacun pourvu de deux hautes cheminées. Höss se gara près du bâtiment de droite, au milieu d'une pinède clairsemée. Devant, sur une pelouse bien entretenue, des femmes et des enfants juifs achevaient de se déshabiller, surveillés par des gardes et des détenus en rayé. Les vêtements s'entassaient un peu partout, proprement séparés, avec sur chaque tas une pièce en bois frappée d'un numéro. Un des détenus criait: «Allez, vite, vite, à la douche!» Les derniers Juifs entraient dans le bâtiment; deux gamins, espiègles, s'amusaient à échanger les numéros des tas; ils filèrent lorsqu'un Waffen-SS leva sa trique. «C'est comme à Treblinka ou à Sobibor, commenta Höss. Jusqu'à la dernière minute, on leur fait croire qu'ils vont à l'épouillage. La plupart du temps, ça se passe très calmement» Il se mit à m'expliquer les arrangements: «Là-bas, nous avons deux autres crématoriums, mais beaucoup plus grands: les chambres à gaz sont souterraines et reçoivent jusqu'à deux mille personnes. Ici les chambres sont plus petites et il y en a deux par Krema: c'est beaucoup plus pratique pour les petits convois». – «Quelle est la capacité maximum?» – «En termes de gazage, pratiquement illimitée; la contrainte majeure est la capacité des fours. Ils ont été conçus spécialement pour nous par la firme Topf. Ceux-ci ont officiellement une capacité de 768 corps par installation par période de vingt-quatre heures. Mais on peut pousser jusqu'à mille ou même mille cinq cents s'il le faut» Une ambulance frappée d'une croix rouge arrivait et se garait auprès de la voiture de Höss; un médecin SS, une blouse blanche passée par-dessus son uniforme, vint nous saluer. «Je vous présente le Hauptsturmführer Dr. Mengele, dit Höss. Il nous a rejoints il y a deux mois. C'est le médecin-chef du camp tsigane». Je lui serrai la main. «C'est vous qui supervisez, aujourd'hui?» lui demanda Höss. Mengele hocha la tête. Höss se tourna vers moi: «Vous voulez observer?» – «Ça n'est pas la peine, fis-je. Je connais». – «Pourtant, c'est beaucoup plus efficace que la méthode de Wirth». – «Oui, je sais. On m'a expliqué ça au KL Lublin. Ils ont adopté votre méthode». Comme Höss semblait se renfrogner, je demandai, pour être poli: «Ça prend combien de temps, en tout?» Mengele répondit de sa voix mélodieuse et suave: «Le Sonderkommando ouvre les portes au bout d'une demi-heure. Mais on laisse passer du temps pour que le gaz se disperse. En principe, la mort intervient en moins de dix minutes. Quinze s'il fait humide». Nous étions déjà passés au «Canada», où les biens confisqués étaient triés et entreposés avant d'être distribués, lorsque les cheminées du crématorium que nous avions quitté se mirent à fumer, répandant cette même odeur douceâtre, hideuse, que j'avais connue à Belzec. Höss, remarquant mon désagrément, commenta: «Moi, j'ai l'habitude de cette odeur depuis que je suis tout petit. C'est l'odeur des mauvaises bougies d'église. Mon père était très croyant et m'amenait souvent à l'église. Il voulait que je sois prêtre. Comme l'argent manquait pour la cire, on faisait les bougies avec de la graisse animale, et elles dégageaient la même odeur. C'est à cause d'une composante chimique, mais j'ai oublié le nom; c'est Wirths, notre médecin-chef, qui m'a expliqué ça». Il insista encore pour me faire voir les deux autres crématoriums, des structures colossales, inactives à ce moment-là; le Frauenlager, ou camp des femmes; et la station de traitement des eaux usées, construite à la suite de plaintes répétées du district, qui alléguait que le camp contaminait la Vistule et la nappe aquifère environnante. Puis il me ramena au Stammlager qu'il me fit aussi visiter de fond en comble; enfin, il me conduisit de l'autre côté de la ville pour me montrer rapidement le camp d'Auschwitz III, où vivaient les détenus travaillant pour IG Farben: il me présenta à Max Faust, un des ingénieurs de l'usine, avec qui je convins de revenir un autre jour. Je ne décrirai pas toutes ces installations: elles sont archiconnues et détaillées dans de nombreux livres, je n'ai rien à ajouter. De retour au camp, Höss voulut m'inviter à faire un peu d'équitation; mais je tenais à peine debout et rêvais surtout d'un bain, et je parvins à le convaincre de me laisser à mes quartiers. Höss m'avait attribué un bureau vide dans la Kommandantur du Stammlager. J'avais vue sur la Sola et sur une coquette maison carrée entouré d'arbres, de l'autre côté de la Kasernestrasse, qui n'était autre que la demeure du Kommandant et de sa famille. La Haus où je logeais se révéla bien plus tranquille que celle de Lublin: les hommes qui y dormaient étaient des professionnels sobres, de passage pour diverses raisons; le soir, des officiers du camp venaient boire et jouer au billard, mais se tenaient toujours correctement. On y mangeait très bien, des portions copieuses arrosées de vin bulgare, avec de la schlivovitz croate comme digestif, et parfois même de la glace à la vanille. Mon interlocuteur principal, en dehors de Höss, était le médecin-chef de la garnison, le Sturmbannführer Dr. Eduard Wirths. Il avait ses bureaux dans l'hôpital S S du Stammlager, au bout de la Kasernestrasse, en face des locaux de la Politische Abteilung et d'un crématorium qui devait être mis hors service d'un jour à l'autre. Alerte, intelligent, les traits fins, des yeux pâles et les cheveux clairsemés, Wirths semblait épuisé par ses tâches, mais motivé pour surmonter toutes les difficultés. Son obsession était la lutte contre le typhus: le camp vivait déjà sa seconde épidémie de l'année, qui avait décimé le camp tsigane et aussi frappé, parfois mortellement, des gardes S S ou leurs familles. Je passai avec lui de longues heures en discussion. Il dépendait, à Oranienburg, du Dr. Lolling, et se plaignait du manque de soutien; lorsque je lui laissai entendre que je partageais son opinion, il s'ouvrit à moi et me fit part de son incapacité à travailler de manière constructive avec cet homme incompétent et abruti par les stupéfiants. Lui-même n'était pas un professionnel de l'IKL. Il servait au front depuis 1939, à la Waffen-SS, et avait gagné la Croix de Fer, seconde classe; mais on l'avait réformé à cause d'une sérieuse maladie et affecté au service des camps. Il avait trouvé Auschwitz dans un état catastrophique: depuis presque un an, le désir d'améliorer les choses le travaillait. Wirths me montra les rapports qu'il adressait mensuellement à Lolling: la situation des différentes parties du camp, l'incompétence de certains médecins et officiers, la brutalité des subalternes et des kapos, les entraves quotidiennes opposées à son travail, tout y était décrit dans un langage cru et sans fard. Il promit de me faire taper des doubles des six derniers rapports. Il était particulièrement remonté contre l'emploi de criminels aux postes à responsabilité du camp: «J'en ai discuté des dizaines de fois avec l'Obersturmbannführer Höss. Ces "verts" sont des brutes, parfois des psychopathes, ils sont corrompus, ils régnent par la terreur sur les autres détenus, tout ça avec l'accord de la SS. C'est inadmissible, sans même parler du fait que les résultats sont lamentables». – «Que préféreriez-vous? Des détenus politiques, des communistes?» – «Bien entendu!» Il se mit à énumérer sur ses doigts: «Un: ce sont par définition des hommes qui ont une conscience sociale. Même s'ils se laissent corrompre, ils ne commettront jamais les atrocités des droits communs. Rendez-vous compte qu'au camp des femmes les Blockältesten sont des prostituées, des dégénérées! Et les chefs de bloc mâles gardent pour la plupart ce qu'on appelle ici un Pipel, un jeune garçon qui leur sert d'esclave sexuel Voilà sur quoi on s'appuie! Alors que les "rouges", tous, refusent de fréquenter le bordel pour détenus fonctionnaires. Et pourtant certains sont en camp depuis dix ans. Ils gardent une discipline impressionnante. Deux: la priorité maintenant est à l'organisation du travail. Or, quel meilleur organisateur qu'un communiste ou un militant SD? Les "verts" ne savent que taper et encore taper. Trois: on m'objecte que les "rouges" saboteront délibérément la production. Ce à quoi je réponds que d'abord elle ne pourrait pas être pire que la production actuelle, et qu'ensuite il y a des moyens de contrôle: les politiques ne sont pas idiots, ils comprendront très bien qu'au moindre problème ils seront cassés et que les droits communs reviendront. Il sera donc tout à fait dans leur intérêt, pour eux-mêmes et pour l'ensemble des Häftlinge, qu'ils garantissent une bonne production. Je peux même avancer un exemple, celui de Dachau où j'ai brièvement travaillé: là, les "rouges" contrôlent tout et je peux vous assurer que les conditions sont incomparablement meilleures qu'à Auschwitz. Ici même, dans mon propre service, je n'emploie que des politiques. Je n'ai pas à m'en plaindre. Mon secrétaire particulier est un communiste autrichien, un jeune homme sérieux, posé, efficace. Nous avons parfois des conversations très franches, et c'est très utile pour moi, car par les autres détenus il sait des choses qu'on me cache, et il me les rapporte. Je lui fais bien plus confiance qu'à certains de mes collègues S S». Notre discussion porta aussi sur la sélection.

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