Jonathan Littell - Les Bienveillantes
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Me voilà loin de mes premières réflexions. Ce que je souhaitais dire, c'est que si l'homme n'est certainement pas, comme l'ont voulu certains poètes et philosophes, naturellement bon, il n'en est pas plus naturellement mauvais: le bien et le mal sont des catégories qui peuvent servir à qualifier l'effet des actions d'un homme sur un autre; mais elles sont à mon avis foncièrement inadaptées, voire inutilisables, pour juger ce qui se passe dans le cœur de cet homme. Döll tuait ou faisait tuer des gens, c'est donc le Mal; mais en soi, c'était un homme bon envers ses proches, indifférent envers les autres, et qui plus est respectueux des lois. Que demande-t-on de plus au quidam de nos villes, civilisées et démocratiques? Et combien de philanthropes, de par le monde, rendus célèbres par leur générosité extravagante, sont-ils au contraire des monstres d'égoïsme et de sécheresse, avides de gloire publique, bouffis de vanité, tyranniques envers leurs proches? Tout homme désire satisfaire ses besoins et reste indifférent à ceux des autres. Et pour que les hommes puissent vivre ensemble, pour éviter l'état hobbesien du «Tous contre tous» et, au contraire, grâce à l'entraide et la production accrue qui en dérive, satisfaire une plus grande somme de leurs désirs, il faut des instances régulatrices, qui tracent des limites à ces désirs, et arbitrent les conflits: ce mécanisme, c'est la Loi. Mais il faut encore que les hommes, égoïstes et veules, acceptent la contrainte de la Loi, et celle-ci ainsi doit se référer à une instance extérieure à l'homme, doit être fondée sur une puissance que l'homme ressente comme supérieure à lui-même. Comme je l'avais suggéré à Eichmann, lors de notre dîner, cette référence suprême et imaginaire a longtemps été l'idée de Dieu; de ce Dieu invisible et tout-puissant, elle a glissé vers la personne physique du roi, souverain de droit divin; et quand ce roi a perdu la tête, la souveraineté est passée au Peuple ou à la Nation, et s'est fondée sur un «contrat» fictif, sans fondement historique ou biologique, et donc aussi abstrait que l'idée de Dieu. Le national-socialisme allemand a voulu l'ancrer dans le; Volk, une réalité historique: le Volk est souverain, et le Führer exprime ou représente ou incarne cette souveraineté. De cette souveraineté dérive la Loi, et pour la plupart des hommes, de tous les pays, la morale n'est pas autre chose que la Loi: dans ce sens, la loi morale kantienne, dont se préoccupait tant Eichmann, dérivée de la raison et identique pour tous les hommes, est une fiction comme toutes les lois (mais peut-être une fiction utile). La Loi biblique dit: Tu ne tueras point, et ne prévoit aucune exception; mais tout juif ou chrétien accepte qu'en temps de guerre cette loi-là est suspendue, qu'il est juste de tuer l'ennemi de son peuple, qu'il n'y a là aucun péché; la guerre finie, les armes raccrochées, l'ancienne loi reprend son cours paisible, comme si l'interruption n'avait jamais eu lieu. Ainsi, pour un Allemand, être un bon Allemand signifie obéir aux lois et donc au Führer: de moralité, il ne peut y en avoir d'autre, car rien ne saurait la fonder (et ce n'est pas un hasard si les rares opposants au pouvoir furent en majorité des croyants: ils conservaient une autre référence morale, ils pouvaient arbitrer le Bien et le Mal selon un autre réfèrent que le Führer, et Dieu leur servait de point d'appui pour trahir leur chef et leur pays: sans Dieu, cela leur aurait été impossible, car où puiser la justification? Quel homme seul, de sa propre volonté, peut trancher et dire, Ceci est bien, cela est mal "? Quelle démesure ce serait, et quel chaos aussi, si chacun s'avisait d'en faire de même: que chaque homme vive selon sa Loi privée, aussi kantienne soit-elle, et nous voici de nouveau chez Hobbes). Si donc on souhaite juger les actions allemandes durant cette guerre comme criminelles, c'est à toute l'Allemagne qu'il faut demander des comptes, et pas seulement aux Döll. Si Döll s'est retrouvé à Sobibor et son voisin non, c'est un hasard, et Döll n'est pas plus responsable de Sobibor que son voisin plus chanceux; en même temps, son voisin est aussi responsable que lui de Sobibor, car tous deux servent avec intégrité et dévotion le même pays, ce pays qui a créé Sobibor. Un soldat, lorsqu'il est envoyé au front, ne proteste pas; non seulement il risque sa vie, mais on l'oblige à tuer, même s'il ne veut pas tuer; sa volonté abdique; s'il reste à son poste, c'est un homme vertueux, s'il fuit, c'est un déserteur, un traître. L'homme envoyé dans un camp de concentration, comme celui affecté à un Einsatzkommando ou à un bataillon de la police, la plupart du temps ne raisonne pas autrement: il sait, lui, que sa volonté n'y est pour rien, et que le hasard seul fait de lui un assassin plutôt qu'un héros, ou un mort. Ou bien alors il faudrait considérer ces choses d'un point de vue moral non plus judéo-chrétien (ou séculaire et démocratique, ce qui revient strictement au même), mais grec les Grecs, eux, faisaient une place au hasard dans les affaires des hommes (un hasard, il faut le dire, souvent déguisé en intervention des dieux"), mais ils ne considéraient en aucune façon que ce hasard diminuait leur responsabilité. Le crime se réfère à l'acte, non pas à la volonté. Œdipe, lorsqu'il tue son père, ne sait pas qu'il commet un parricide; tuer sur la route un étranger qui vous a insulté, pour la conscience et la loi grecques, est une action légitime, il n'y a là aucune faute; mais cet homme, c'était Laërte, et l'ignorance ne change rien au crime: et cela, Œdipe le reconnaît, et lorsqu'enfin il apprend la vérité, il choisit lui-même sa punition, et se l'inflige. Le lien entre volonté et crime est une notion chrétienne, qui persiste dans le droit moderne; la loi pénale, par exemple, considère l'homicide involontaire ou négligent comme un crime, mais moindre que l'homicide prémédité; il en va de même pour les concepts juridiques qui atténuent la responsabilité en cas de folie; et le XIXe siècle a achevé d'arrimer la notion de crime à celle de l'anormal. Pour les Grecs, peu importe si Héraclès abat ses enfants dans un accès de folie, ou si Œdipe tue son père par accident: cela ne change rien, c'est un crime, ils sont coupables; on peut les plaindre, mais on ne peut les absoudre – et cela même si souvent leur punition revient aux dieux, et non pas aux hommes. Dans cette optique, le principe des procès de l'après-guerre, qui jugeaient les hommes pour leurs actions concrètes, sans prendre en compte le hasard, était juste; mais on s'y est pris maladroitement; jugés par des étrangers, dont ils niaient les valeurs (tout en leur reconnaissant les droits du vainqueur), les Allemands pouvaient se sentir déchargés de ce fardeau, et donc innocents: comme celui qui n'était pas jugé considérait celui qui l'était comme une victime de la malchance, il l'absolvait, et du même coup s'absolvait lui-même; et celui qui croupissait dans une geôle anglaise, ou un goulag russe, faisait de même. Mais pouvait-il en être autrement? Comment, pour un homme ordinaire, une chose peut-elle être juste un jour, et un crime le lendemain? Les hommes ont besoin d'être guidés, ce n'est pas leur faute. Ce sont des questions complexes et il n'y a pas de réponses simples. La Loi, qui sait où elle se trouve? Chacun doit la chercher, mais cela est difficile, et il est normal de se plier au consensus commun. Tout le monde ne peut pas être un législateur. C'est sans doute ma rencontre avec un juge qui m'a fait réfléchir à tout cela.
Pour qui ne goûtait pas les beuveries de la Deutsche Haus, les distractions, à Lublin, étaient rares. À mes heures perdues, j'avais visité la vieille ville et le château; le soir, je me faisais servir mon repas dans ma chambre et je lisais. J'avais laissé le Festgabe de Best et le volume sur le meurtre rituel à Berlin, sur mon étagère; mais j'avais emporté le recueil de Maurice Blanchot acheté à Paris, que j'avais repris au début, et après des journées de discussions ardues, je prenais un grand plaisir à me plonger dans ce monde autre, tout de lumière et de pensée. De menus incidents continuaient à éroder ma tranquillité; dans cette Deutsche Haus, il ne semblait pas pouvoir en être autrement. Un soir, un peu agité, trop distrait pour lire, j'étais descendu au bar boire un schnaps et bavarder (je connaissais maintenant la plupart des habitués). En remontant, il faisait sombre, je me trompai de chambre; la porte était ouverte et j'entrai: sur le lit, deux hommes copulaient simultanément avec une fille, l'un couché sur le dos, l'autre à genoux, la fille, agenouillée aussi, entre les deux. Je mis un instant à comprendre ce que je voyais et lorsqu'enfin, comme dans un rêve, les choses se remirent en place, je marmonnai une excuse et voulus sortir. Mais l'homme à genoux, nu à l'exception d'une paire de bottes, se retira et se leva. Tenant sa verge dressée d'une main et la frottant doucement, il m'indiqua, comme pour m'inviter à prendre sa place, les fesses de la fille, où l'anus, auréolé de rose, béait comme une bouche marine entre les deux globes blancs. De l'autre homme je ne voyais que les jambes velues, les testicules et la verge disparaissant dans le vagin poilu. La fille gémissait mollement. Sans un mot, en souriant, je secouai la tête, et ressortis en fermant doucement la porte. Après cela, je fus encore moins enclin à quitter ma chambre. Mais lorsque Höfle m'invita à une réception en plein air que donnait Globocnik pour l'anniversaire du commandant de la garnison du district, j'acceptai sans hésitation. La fête avait lieu à la Julius Schreck Kaserne, le Q G de la S S: derrière la masse d'une vieille bâtisse s'étendait un assez beau parc, avec un gazon très vert, de grands arbres vers le bas et sur les côtés des parterres de fleurs; au fond, on apercevait quelques maisons, puis la campagne. Des tables en bois avaient été dressées sur des tréteaux, et les convives buvaient en groupes sur l'herbe; devant les arbres, au-dessus de fosses aménagées à cet effet, un cerf entier et deux cochons rôtissaient à la broche, surveillés par des hommes de la troupe. Le Spiess qui m'avait escorté depuis le portail me mena droit à Globocnik, qui se tenait avec son invité d'honneur, le Generalleutnant Moser, et quelques fonctionnaires civils. Il était à peine midi, Globocnik buvait déjà du cognac et fumait un gros cigare, son visage rouge suant par-dessus son col boutonné. Je claquai des talons devant le groupe, saluai, puis Globocnik me serra la main et me présenta aux autres; je félicitai le général pour son anniversaire. «Alors, Sturmbannführer, me lança Globocnik, vos enquêtes avancent? Qu'avez-vous trouvé?» – «C'est encore un peu tôt pour tirer des conclusions, Herr Gruppenführer. Et puis il s'agit de problèmes assez techniques. Il est certain qu'en termes d'exploitation de la main-d'œuvre, on pourrait procéder à des améliorations». – «On peut toujours tout améliorer! De toute façon, un vrai national-socialiste ne connaît que le mouvement et le progrès. Vous devriez parler au Generalleutnant, ici: il se plaignait justement qu'on ait retiré quelques Juifs de fabriques de la Wehrmacht. Expliquez-lui qu'il n'a qu'à les remplacer par des Polonais». Le général intervint: «Mon cher Gruppenführer, je ne me plaignais pas; je comprends ces mesures autant qu'un autre. Je disais simplement que les intérêts de la Wehrmacht devraient entrer en ligne de compte. Beaucoup de Polonais ont été envoyés travailler dans le Reich, et ceux qui restent, il faut du temps pour les former; en agissant unilatéralement, vous perturbez la production de guerre». Globocnik eut un gros rire gras: «Ce que vous voulez dire, mon cher Generalleutnant, c'est que les Polacks sont trop cons pour apprendre à travailler correctement, et que la Wehrmacht préfère les Juifs. C'est vrai, les Juifs sont plus malins que les Polonais. C'est pour ça qu'ils sont plus dangereux aussi». Il s'interrompit et se tourna vers moi: «Mais, Sturmbannführer, je ne voudrais pas vous retenir. Les boissons sont sur les tables, servez-vous, amusez-vous!» – «Merci, Herr Gruppenführer». Je saluai et me dirigeai vers une des tables, qui croulait sous les bouteilles de vin, de bière, de schnaps, de cognac Je me servis un verre de bière et regardai autour de moi. De nouveaux convives affluaient, mais je ne reconnaissais pas grand-monde. Il y avait des femmes, quelques employées du SSPF en uniforme, mais surtout des épouses d'officiers, en civil. Florstedt discutait avec ses collègues du camp; Höfle fumait seul sur un banc, les coudes sur la table, une bouteille de bière ouverte devant lui, l'air pensif, perdu dans le vide. Au printemps, je l'avais appris peu de temps auparavant, il avait perdu ses deux enfants, des jumeaux emportés par la diphtérie; à la Deutsche Haus, on racontait qu'à l'enterrement il s'était effondré en hurlant, voyant dans son infortune une punition divine, et que depuis, ce n'était plus le même homme (il devait d'ailleurs se suicider vingt ans plus tard, à la maison d'arrêt de Vienne, sans même attendre le verdict de la justice autrichienne, certainement plus clément que celui de Dieu, pourtant). Je décidai de le laisser tranquille et me joignis au petit groupe entourant le KdS de Lublin, Johannes Müller. Je connaissais de vue le KdO Kintrup; Müller me présenta son autre interlocuteur: «Voici le Sturmbannführer Dr. Morgen. Comme vous, il travaille directement sous les ordres du Reichsführer». – «Excellent. À quel titre?» – «Le Dr. Morgen est un juge S S, rattaché à la Kripo». Morgen continua l'explication: «Pour le moment, je dirige une commission spéciale mandatée par le Reichsführer pour enquêter sur les camps de concentration. Et vous?» Je lui expliquai ma mission en quelques mots. «Ah, vous êtes donc aussi concerné par les camps», commenta-t-il. Kintrup s'était éloigné. Müller me tapota l'épaule: «Meine Herren, si vous voulez causer boulot, je vous laisse. C'est dimanche». Je le saluai et me retournai vers Morgen. Il me détaillait avec ses yeux vifs et intelligents, légèrement voilés derrière des lunettes à monture fine. «En quoi précisément consiste votre commission?» lui demandai-je. – «C'est essentiellement une cour de la S S et de la police "à affectation spéciale". J'ai un pouvoir direct du Reichsführer pour enquêter sur la corruption dans les KL». – «C'est très intéressant. Il y a beaucoup de problèmes?» – «C'est peu dire. La corruption est massive». Il fit un signe de tête vers quelqu'un derrière moi et sourit légèrement: «Si le Sturmbannführer Florstedt vous voit avec moi, votre propre travail n'en sera pas facilité». – «Vous enquêtez sur Florstedt?» – «Entre autres». – «Et il le sait?» – «Bien entendu. C'est une enquête officielle, je l'ai déjà fait comparaître plusieurs fois». Il tenait à la main une coupe de vin blanc; il but un peu, je bus aussi, vidant mon verre. «Ce dont vous parlez m'intéresse énormément», repris-je. Je lui expliquai mes impressions quant aux écarts entre les normes alimentaires officielles et ce que les détenus recevaient effectivement. Il écoutait en hochant la tête: «Oui, très certainement, la nourriture est pillée aussi». – «Par qui?» – «Par tout le monde. Du plus bas au plus haut. Les cuisiniers, les kapos, les S S-Führer, les chefs d'entrepôts, et le haut de la hiérarchie aussi». – «Si c'est vrai, c'est un scandale». – «Absolument. Le Reichsführer en est personnellement très affecté. Un homme de la S S doit être un idéaliste: il ne peut pas faire son travail et en même temps forniquer avec des détenues et s'en mettre plein les poches. Pourtant, cela arrive». -»Et vos enquêtes aboutissent?» – «C'est très difficile. Ces gens se serrent tous les coudes, et la résistance est énorme». – «Pourtant, si vous avez le plein soutien du Reichsführer»… – «C'est tout récent. Cette cour spéciale a été constituée il y a à peine un mois. Mes enquêtes, elles, se poursuivent depuis deux ans et j'ai rencontré des obstacles considérables Nous avons commencé – à cette époque j'étais membre de la cour de la S S et de la police XII, à Kassel – avec le KL Buchenwald, près de Weimar. Plus précisément avec le Kommandant de ce camp, un certain Koch. Les poursuites ont été bloquées: l'Obergruppenführer Pohl a alors écrit une lettre de félicitations à Koch, où il disait entre autres qu'il se ferait bouclier chaque fois qu'un juriste au chômage voudrait de nouveau tendre ses mains de bourreau vers le corps blanc de Koch. Je le sais parce que Koch a fait largement circuler cette lettre. Mais je ne l'ai pas lâché. Koch a été transféré ic i, pour commander le KL, et je l'ai suivi. J'ai découvert un réseau de corruption qui s'étendait entre les différents camps. Finalement, l'été dernier, Koch a été suspendu. Mais il avait fait assassiner la plupart des témoins, y compris un Hauptscharführer à Buchenwald, un de ses complices. Ici, il a fait tuer tous les témoins juifs; nous avons ouvert une enquête sur cela aussi, mais alors tous les Juifs du KL ont été exécutés; quand nous avons voulu réagir, on nous a allégué des ordres supérieurs». -»Mais de tels ordres existent, vous devez le savoir». – «Je l'ai appris à ce moment-là. Et il est clair qu'en ce cas, nous n'avons aucune compétence. Mais il y a quand même une distinction: si un membre de la S S fait tuer un Juif dans le cadre des ordres supérieurs, c'est une chose; mais s'il fait tuer un Juif pour couvrir ses malversations, ou pour son plaisir perverti, comme cela arrive aussi, c'en est une autre, c'est un crime. Et cela même si le Juif devait mourir par ailleurs». – «Je suis entièrement d'accord avec vous. Mais la distinction doit être malaisée à faire». -»Juridiquement, certes: on peut avoir des doutes, mais pour inculper quelqu'un, il faut des preuves et, comme je vous l'ai dit, ces types-là s'aident entre eux, font disparaître les témoins. Parfois, bien entendu, il n'y a aucune ambiguïté: par exemple, j'enquête aussi sur la femme de Koch, une détraquée sexuelle qui faisait tuer des détenus tatoués pour prélever leur peau; tannées, elles lui servaient à faire des abat-jour ou d'autres objets du genre. Une fois que toutes les preuves seront réunies, elle sera arrêtée, et je ne doute pas qu'elle soit condamnée à mort». – «Et comment votre investigation sur ce Koch a-t-elle fini?» – «Elle est toujours en cours; lorsque j'aurai complété mon travail ici et que j'aurai toutes les preuves en main, je compte l'arrêter à nouveau. Lui aussi mérite la peine de mort». – «Il a donc été relâché? Je ne vous suis plus très bien». – «Il a été acquitté en février. Mais je n'étais plus chargé du dossier. J'ai eu des problèmes avec un autre homme, pas un officier des camps mais de la Waffen-SS, un certain Dirlewanger. Un fou furieux, à la tête d'une unité de criminels et de braconniers graciés. En 1941, j'ai reçu l'information qu'il menait avec ses amis de prétendues expériences scientifiques, ici dans le G G: il assassinait des filles avec de la strychnine et les regardait mourir en fumant des cigarettes. Mais quand j'ai voulu le poursuivre, lui et son unité ont été mutés en Biélorussie. Je peux vous dire qu'il bénéficie de protections à un très haut niveau de la SS. Finalement, j'ai été cassé, relevé de mes fonctions, réduit au rang de S S-Sturmmann, et envoyé dans un bataillon de marche, puis à la SS-»Wiking», en Russie. C'est pendant ce temps que la procédure contre Koch s'est effondrée. Mais en mai le Reichsführer m'a fait rappeler, m'a nommé Sturmbannführer de la réserve, et m'a affecté à la Kripo. Après une nouvelle plainte des autorités du district de Lublin concernant des vols de biens appartenant aux détenus, il m'a ordonné de former cette commission». Je hochais la tête, admirativement: «Vous n'avez pas peur de l'adversité». Morgen rit sèchement: «Pas vraiment. Déjà, avant la guerre, alors que j'étais juge à la Landgericht de Stettin, j'ai été eassé parce que j'étais en désaccord avec un jugement. C'est comme ça que j'ai fini à la SS-Gericht». – «Je peux vous demander où vous avez fait vos études?» – «Oh, j'ai beaucoup bougé. J'ai fait mes études à Francfort, à Berlin et à Kiel, puis aussi à Rome et à La Haye». – «Kiel! À l'Institut pour l'économie mondiale? J'ai aussi fait une partie de mes études là-bas. Avec le professeur Jessen». – «Je le connais bien. Moi, j'étudiais le droit international avec le professeur Ritterbusch». Nous bavardâmes un moment, échangeant des souvenirs sur Kiel; Morgen, je le découvris, parlait un très bon français, et quatre autres langues en sus. Je revins au sujet initial: «Pourquoi avez-vous commencé par Lublin?» – «D'abord pour coincer Koch. J'y suis presque. Et puis la plainte du district me donnait un bon prétexte. Mais il se passe toutes sortes de choses bizarres, ic i. Avant de venir, j'ai reçu un rapport du KdS sur un mariage juif dans un camp de travail. Il y aurait eu plus de mille invités». – «Je ne comprends pas». – «Un Juif, un kapo important, s'est marié dans ce Judenlager. Il y avait des quantités astronomiques de nourriture et d'alcool. Des gardes S S y ont participé. Clairement, il y a dû y avoir là des infractions criminelles». – «Où cela s'est-il passé?» – «Je ne sais pas. Quand je suis arrivé à Lublin, je l'ai demandé à Müller; il est resté très vague. Il m'a envoyé au camp du DAW, mais là-bas ils ne savaient rien. Puis on m'a conseillé d'aller voir Wirth, un Kriminalkommissar, vous voyez qui c'est? Et Wirth m'a dit que c'était vrai, et que c'était sa méthode pour l'extermination des Juifs: il donnait des privilèges à certains, qui l'aidaient à tuer les autres; ensuite, il tuait ceux-là aussi. J'ai voulu en savoir plus, mais le Gruppenführer m'a interdit d'aller dans les camps de l'Einsatz, et le Reichsführer a confirmé cette interdiction». – «Vous n'avez donc aucune juridiction sur l'Einsatz?» – «Pas sur la question de l'extermination, non. Mais personne ne m'a interdit de regarder ce qui se passe avec les biens saisis. L'Einsatz génère des sommes colossales, en or, devises et objets. Tout cela appartient au Reich. Je suis déjà allé voir leurs entrepôts, ici, rue Chopin, et je compte enquêter plus avant». – «Tout ce que vous dites, fis-je avec chaleur, est prodigieusement intéressant pour moi. J'espère que nous pourrons en discuter plus en détail. En un certains sens, nos missions sont complémentaires». – «Oui, je vois ce que vous voulez dire: le Reichsführer veut mettre de l'ordre dans tout ça. Peut-être d'ailleurs, comme ils se méfieront moins de vous, pourrez-vous dénicher des choses qui me seront cachées. Nous nous reverrons».
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