Elle entendit le bruissement des feuilles sur le sol ainsi que dans les arbres tandis que les dernières feuilles tenaces s’accrochaient face à l’hiver proche. Elle entendit un trottinement quelque part à sa droite et au-dessus d’elle, probablement un écureuil qui sortait pour vérifier le vent. Une fois acclimatée à son environnement, elle ferma les yeux et se laissa vraiment aller.
Elle entendait toutes ces choses mais elle vit aussi ses propres pensées commencer à se mettre en place. Jack et sa petite amie, tous deux morts. Ramirez, mort et parti. Elle pensait à Howard Randall, tombant dans la baie et probablement mort lui aussi. Et à la fin de tout cela, elle vit Rose…comment elle avait été constamment prise au piège en raison du travail de sa mère. Rose ne l’avait jamais mérité, ne l’avait jamais demandé. Elle avait fait de son mieux pour être une fille qui la soutenait à travers tout cela, et avait finalement atteint son point de rupture.
Honnêtement, Avery était impressionnée qu’elle ait duré aussi longtemps. Surtout après la dernière affaire, où sa vie avait littéralement été mise en danger. Et cela n’avait pas été la première fois.
Le craquement sec d’une brindille derrière elle tira Avery de ses pensées. Ses yeux s’ouvrirent brusquement et elle se retrouva de nouveau à fixer les branches les plus dégarnies au dessus de sa tête. Elle tendit lentement la main vers le Remington alors qu’un autre bruissement léger se faisait entendre quelque part derrière elle.
Elle tira le fusil vers elle et le prépara lentement. Elle se mouvait avec une furtivité experte tout en se mettant sur les coudes. Elle inspira et expira lentement, en s’assurant de ne pas souffler sur une feuille voisine. Ses yeux scrutèrent la zone en contrebas de la petite montée sur laquelle elle se cachait. Elle repéra le chevreuil à l’ouest, à environ soixante-dix mètres. C’était un mâle, un huit-cors d’après ce qu’elle pouvait voir. Ce n’était rien de considérable, mais c’était quelque chose, au moins. Elle en repéra un autre plus loin devant, mais il était partiellement couvert par deux arbres.
Elle se redressa un peu plus, et appuya le fusil sur le côté du chêne tombé. Elle plia son doigt quand il trouva la gâchette et affermit sa prise sur la crosse. Elle visa et trouva que c’était un peu plus difficile qu’elle ne l’avait anticipé. Quand elle aligna la mire et eut un angle de tir, elle saisit l’opportunité.
La détonation du fusil au moment du tir remplit la forêt. Le recul fut perceptible mais très léger. Au moment où elle tira, elle sut qu’elle était trop à droite ; son coude avait glissé de sa position sur l’arbre quand elle avait appuyé sur la gâchette.
Mais elle n’eut pas eu l’occasion de voir le mâle s’enfuir.
Quand le bruit du coup de feu emplit ses oreilles et les bois, quelque chose dans son esprit sembla trembler puis se figer. Pendant un moment paralysant, elle ne parvint plus bouger. Et à ce moment-là, elle n’était pas dans la forêt, à avoir échoué à abattre un cerf. Au lieu de cela, elle se tenait dans le salon de Jack. Il y avait du sang partout. Lui et sa petite amie avaient été tués. Elle n’avait pas été capable de l’empêcher et, à ce titre, elle avait l’impression qu’elle les avait tués. Rose avait raison. C’était de sa faute. Elle aurait pu l’arrêter si elle avait été plus rapide – si elle avait été meilleure.
Le sang rouge brillait et les yeux de Jack la regardaient, morts, et semblant supplier. S’il te plaît, disaient-ils. S’il te plaît, reprend-le. Arrange ça.
Avery laissa tomber le fusil. Son cliquetis par terre la fit émerger de sa fugue et une fois de plus, elle se retrouva à pleurer ouvertement. Les larmes montèrent, chaudes, et se déversèrent. Elles semblaient être comme de petites traînées de feu sur son visage autrement froid.
« C’est de ma faute », dit-elle à la forêt. « C’était de ma faute. Tout ça. »
Pas seulement Jack et sa petite amie…non. Ramirez aussi. Et tous les autres qu’elle avait été incapable de sauver. Elle aurait dû être meilleure, toujours meilleure.
Dans son esprit, elle vit l’image de Jack et Rose devant le sapin de Noël. Elle se roula en boule près du chêne abattu et commença à trembler.
Non, pensa-t-elle. Pas maintenant, pas ici. Ressaisis-toi, Avery.
Elle combattit la vague d’émotions et la ravala. Ce n’était pas trop dur. Après tout, elle était devenue assez douée pour cela au cours de la dernière décennie. Elle se remit lentement sur pieds, et ramassa le fusil sur le sol. Elle ne jeta qu’un léger regard vers l’endroit où les deux cerfs avaient été. Elle n’avait aucun regret à avoir manqué le coup. Elle s’en moquait, tout simplement.
Elle se retourna par là où elle était venue, portant le fusil sur son épaule et une décennie de culpabilité et d’échec dans son cœur.
*
En route pour retourner à la maison, Avery supposa que c’était une bonne chose qu’elle n’ait pas tué le chevreuil. Elle n’avait aucune idée de la manière dont elle l’aurait sortit de la forêt. Le traîner jusqu’à sa voiture ? L’attacher sur le toit de son véhicule et revenir lentement à la maison ? Elle en connaissait assez sur la chasse pour savoir qu’il était illégal de laisser une prise à pourrir dans les bois.
Une autre fois, elle aurait pu trouver l’image d’un chevreuil attaché au toit de sa voiture hilarante. Mais en cet instant elle n’y voyait rien de plus qu’une autre erreur. Juste une autre chose à laquelle elle n’avait pas bien réfléchi.
Juste au moment où elle était sur le point de tourner sur son chemin, le bruit de son téléphone portable la fit sortir de sa déprime. Elle l’attrapa sur la console et vit un numéro qu’elle ne reconnaissait pas, mais un code régional qu’elle avait vu pendant la plus grande partie de sa vie. L’appel venait de Boston.
Elle répondit avec scepticisme, sa carrière lui ayant appris que des appels de numéros inconnus pouvaient souvent mener à des problèmes. « Bonjour ? »
« Salut, est-ce madame Black ? Madame Avery Black ? », demanda une voix masculine.
« C’est elle. Qui est-ce ? »
« Je m’appelle Gary King. Je suis le propriétaire de l’endroit où votre fille habite. Elle vous a listée comme parent proche sur son papier et ― »
« Est-ce que Rose va bien ? », demanda Avery.
« Pour autant que je sache, oui. Mais j’appelle à cause de quelques autres choses. Tout d’abord, elle est en retard sur son loyer. Elle a deux semaines de retard et c’est la deuxième fois en trois mois. J’essaie de passer et de lui en parler mais elle n’ouvre jamais à la porte. Et elle ne rappelle pas. »
« Vous n’avez certainement pas besoin de moi pour m’occuper de ça », dit Avery. « Rose est une femme adulte et elle peut supporter de se faire rappeler à l’ordre par son propriétaire. »
« Eh bien, ce n’est pas seulement ça. J’ai reçu des appels de sa voisine qui se plaignait des bruits de pleurs bruyants la nuit. Cette même voisine prétend être assez bonne amie avec Rose. Elle dit que Rose n’a pas semblé être elle-même ces derniers temps. Elle dit qu’elle ne cesse de dire que tout est nul et combien la vie est dépourvue de sens. Elle a dit qu’elle s’inquiétait pour Rose. »
« Et qui est cet amie ? », demanda Avery. Il était dur de le repousser, mais elle pouvait se sentir rapidement glisser en mode inspectrice.
« Désolé, mais je ne peux pas dire. Légalement et tout. »
Avery était à peu près certaine que monsieur King avait raison, aussi n’insista-t-elle pas. « Je comprends. Merci de votre appel, monsieur King. Je vais prendre de ses nouvelles tout de suite. Et je veillerai à ce que vous obteniez votre loyer. »
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