— Ma propre chambre, dit Jilly.
Elle paraissait plus inquiète que satisfaite.
— Où elle va dormir, April ?
Riley eut envie de lui dire d’attendre d’être à la maison pour faire le tour du propriétaire. Mais elle comprit que Jilly avait besoin d’être rassurée.
— April a sa propre chambre. Vous allez partager la salle de bain. Moi, j’ai la mienne.
— Qui va faire le ménage ? Et la cuisine ? demanda Jilly.
Puis elle demanda d’un air angoissé :
— Je ne sais pas très bien cuisiner.
— Notre bonne, Gabriela, s’occupe de tout. Elle vient du Guatemala. Elle vit chez nous, dans un appartement au sous-sol. Tu vas bientôt la rencontrer. Elle s’occupera bien de toi quand je serai partie.
Un autre silence passa. Puis Jilly demanda :
— Gabriela va me frapper ?
Riley resta bouche bée.
— Non, bien sûr que non. Pourquoi dis-tu une chose pareille ?
Jilly ne répondit pas. Riley tâcha de comprendre.
Elle essaya de ne pas penser que cette réaction n’était pas surprenante. Elle se rappelait ce que Jilly lui avait dit quand Riley l’avait trouvée dans une cabine de camion :
« Non, je rentre pas. Mon père va me tabasser. »
Les services sociaux de Phoenix l’avaient retirée de la garde de son père. Riley savait aussi que la mère de Jilly avait disparu depuis longtemps. Jilly avait un frère, mais il avait également disparu de la circulation.
Cela brisait le cœur de Riley d’imaginer que Jilly s’attendait au même traitement dans sa nouvelle maison. La pauvre gamine ne connaissait rien d’autre.
— Personne ne va te frapper, Jilly, dit-elle d’une voix tremblante d’émotion. Plus jamais. On va prendre bien soin de toi. Tu comprends ?
Cette fois encore, Jilly ne répondit pas. Riley aurait voulu que Jilly lui dise qu’elle comprenait, oui, et qu’elle y croyait. Mais Jilly changea de sujet :
— J’aime bien ta voiture. Tu pourras m’apprendre à conduire ?
— Quand tu seras plus vieille, bien sûr, répondit Riley. Pour le moment, essayons de t’habituer à ta nouvelle vie.
*
La neige tombait encore quand Riley se gara devant chez elle et quand elle descendit de la voiture avec Jilly. Jilly fit une drôle de tête quand un flocon lui tomba sur la tête. Ça ne parut pas lui plaire, et elle frissonna.
Il faudra que je lui trouve des vêtements plus chauds, pensa Riley.
A mi-chemin entre la voiture et la porte d’entrée, Jilly s’arrêta net. Elle regarda fixement la maison.
— Je ne peux pas faire ça, dit-elle.
— Pourquoi ?
Jilly ne répondit pas tout de suite. On aurait dit un animal effrayé. Riley pensa qu’elle était peut-être bouleversée à l’idée de vivre dans une si belle maison.
— Je vais déranger April, hein ? dit Jilly. C’est sa salle de bain, après tout.
Elle cherchait des excuses – une raison pour laquelle ça ne fonctionnerait pas.
— Tu ne vas pas déranger April, dit Riley. Maintenant, viens.
Riley ouvrit la porte. April et l’ex-mari de Riley, Ryan, les attendaient avec des visages souriants et accueillants.
April se précipita vers Jilly et la prit dans ses bras.
— Je m’appelle April, dit-elle. Je suis très contente que tu sois venue. Tu vas te plaire ici.
La différence entre les deux filles était frappante. Riley avait toujours trouvé April mince et dégingandée, mais sa fille semblait beaucoup plus robuste à côté de Jilly, qui était maigrichonne. Jilly avait dû souffrir de la faim au cours de sa jeune vie.
Il y a tellement de choses que je ne sais pas encore, pensa Riley.
Jilly esquissa un sourire nerveux quand Ryan se présenta et la prit dans ses bras.
Soudain, Gabriela surgit des escaliers et se présenta à son tour avec un grand sourire.
— Bienvenue dans la famille ! s’exclama-t-elle en prenant Jilly dans ses bras.
Riley remarqua que la bonne guatémaltèque était à peine plus foncée de teint que Jilly.
— Vente ! dit Gabriela en prenant Jilly par la main. Allons voir ta chambre à l’étage !
Mais Jilly se dégagea en tremblant. Des larmes se mirent à couler sur ses joues. Elle s’assit au bas des marches et éclata en sanglots. April s’assit à côté d’elle et enroula un bras autour de ses épaules.
— Jilly, qu’est-ce qui ne va pas ? demanda-t-elle.
Jilly secoua la tête d’un air misérable.
— Je ne sais pas, sanglota-t-elle. C’est juste… Je sais pas… C’est beaucoup trop…
April sourit et lui tapota le dos.
— Je sais, je sais, dit-elle. Viens voir en haut. Tu vas te sentir chez toi tout de suite.
Jilly suivit April à l’étage d’un air obéissant. Riley songea avec fierté que sa fille gérait admirablement la situation. Bien sûr, April avait toujours voulu une petite sœur. Et elle avait, elle aussi, connu des moments difficiles et des traumatismes aux mains de criminels qui s’étaient servi d’elle pour atteindre Riley.
Peut-être qu’April comprendra Jilly mieux que moi, pensa Riley avec espoir.
Gabriela regarda les deux adolescentes s’éloigner d’un air compatissant.
— ¡Pobrecita! dit-elle. J’espère qu’elle va s’en remettre.
Gabriela les suivit à l’étage, laissant Riley et Ryan seuls. Ryan regardait fixement l’escalier.
J’espère qu’il ne regrette pas, pensa Riley. Je vais avoir besoin de lui.
Il s’était passé beaucoup de choses entre elle et Ryan. Les dernières années de leur mariage, il était devenu volage et distant. Ils s’étaient séparés, puis ils avaient divorcé. Depuis ce jour, Ryan avait changé. Ils réapprenaient lentement à se connaître.
Ils avaient parlé de Jilly et du défi qu’elle pouvait représenter pour leur famille. Ryan avait été enthousiaste.
— Ça te convient toujours ? demanda Riley.
Ryan se tourna vers elle :
— Oui, mais je vois que ça va être difficile.
Riley hocha la tête. Un silence gêné passa.
— Je ferais mieux d’y aller, dit Ryan.
Riley en fut soulagée. Elle l’embrassa sur la joue. Il enfila son manteau et s’en alla. Riley se versa un verre et s’assit seule à la table de la cuisine.
Dans quel pétrin je nous ai tous fourrés ? se demanda-t-elle.
Elle n’avait plus qu’à espérer que ses bonnes intentions ne déchireraient pas sa famille.
Riley se réveilla le lendemain matin le cœur plein d’appréhension. Ce serait la première journée de Jilly dans sa nouvelle maison. Il y avait beaucoup à faire, et Riley espérait que tout se déroulerait dans la bonne humeur.
La nuit dernière, elle avait compris que la transition allait être difficile pour tout le monde. C’était April qui avait aidé Jilly à s’installer. Ensemble, elles avaient choisi une tenue plus chaude que Jilly pourrait porter aujourd’hui – sans même fouiller dans les quelques affaires emballées dans un sac plastique que Riley et April avaient achetées en vitesse.
Puis Jilly et April étaient allées se coucher.
Riley les avait imitées, mais elle n’avait pas passé une bonne nuit.
Elle se leva, s’habilla et descendit immédiatement dans la cuisine. April aidait Gabriela à préparer le petit déjeuner.
— Où est Jilly ? demanda Riley.
— Elle n’est pas encore levée, répondit April.
Riley fronça les sourcils.
Elle appela au bas des escaliers :
— Jilly, c’est l’heure !
Il n’y eut pas de réponse. Riley fut saisie d’une bouffée d’angoisse. Et si Jilly s’était enfuie pendant la nuit ?
— Jilly, tu m’entends ? On doit t’inscrire à l’école ce matin.
— J’arrive, grogna Jilly.
Riley poussa un soupir de soulagement. Jilly était maussade mais, au moins, elle était là et elle avait répondu.
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