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Riley demeura seule, en pleurs, assise devant sa table de pique-nique, après le départ de Bill.
Je pensais que ça allait mieux, pensa-t-elle.
Elle aurait vraiment voulu que ce soit le cas, pour Bill. Elle avait été certaine de s’en sortir. Échanger des banalités dans la cuisine n’avait pas été difficile. Quand ils étaient sortis, quand elle avait consulté le dossier, elle avait cru que tout irait bien. Mieux que bien, vraiment. L’affaire l’avait attirée. Sa passion pour son travail s’était rallumée. Elle avait voulu repartir sur le terrain. Bien sûr, elle s’était imaginée dans sa tête ces meurtres quasi identiques comme un puzzle à résoudre, un jeu abstrait qui sollicitait son intellect. Elle avait réussi, au début. Son thérapeute lui avait dit qu’elle serait obligée de déconstruire les affaires de cette manière pour espérer reprendre son travail.
Mais alors, pour une raison ou pour une autre, le puzzle était redevenu ce qu’il était vraiment : une monstrueuse tragédie humaine, qui avait causé la mort de deux femmes innocentes dans les affres de l’agonie et de la terreur. Soudain, elle s’était posé la question : est-ce qu’elles ont autant souffert que moi ?
Son corps avait été submergé par la panique et la peur. Et l’embarras, la honte. Bill était son partenaire et son meilleur ami. Elle lui devait tant. Il était resté à ses côtés ces dernières semaines, alors que tous les autres l’abandonnaient. Elle n’aurait pas survécu à l’hôpital sans lui. La dernière chose qu’elle voulait, c’était qu’il la voit ainsi, dans un tel état d’impuissance.
Elle entendit April crier à travers la porte du jardin.
— Maman, on doit manger tout de suite ou je vais être en retard.
Elle eut envie de crier à son tour : « Prépare ton petit déjeuner toute seule ! »
Mais elle se retint. Ses disputes avec April l’épuisaient. Elle avait depuis longtemps abandonné la lutte.
Elle se leva et retourna dans la cuisine. Elle détacha une feuille d’essuie-tout, sécha ses larmes et moucha son nez, puis se prépara à cuisiner. Elle tâcha de se souvenir des mots de son thérapeute : Même les activités de routine vont demander beaucoup d’efforts, du moins pendant quelques temps. Il fallait qu’elle accepte de faire les choses petit à petit.
D’abord, retirer les ingrédients du réfrigérateur : la boîte d’œufs, le paquet de bacon, le beurre, le pot de confiture, parce que April aimait la confiture, même si Riley n’en raffolait pas. Elle suivit les étapes, jusqu’à déposer six tranches de bacon dans la poêle et allumer le gaz.
Elle chancela et recula à la vue de la flamme bleu-jaune Elle ferma les yeux, envahie par les souvenirs.
Riley gisait dans un espace exigu sous le plancher d’une maison, enfermée dans une cage artisanale. La seule lumière venait du chalumeau au propane. Le reste du temps, elle restait dans les ténèbres. Le plancher était couvert de poussière. Les planches au-dessus de sa tête étaient si basses qu’elle pouvait à peine s’accroupir.
L’obscurité était totale, même quand il ouvrait une petite porte et la rejoignait dans cet espace confiné. Elle ne pouvait pas le voir, mais elle l’entendait respirer et grogner. Il ouvrait la cage et montait à côté d’elle.
Alors, il allumait la torche. Elle apercevait son visage laid et cruel dans la lumière. Il la narguait avec une assiette de nourriture avariée. Quand elle tendait la main, il la menaçait avec sa flamme. Elle ne pouvait pas manger sans se faire brûler.
Elle ouvrit les yeux. Les images lui parurent aussitôt moins agressives, mais elle ne put chasser le défilé des souvenirs. Elle se remit à préparer le petit déjeuner, avec des gestes de robot, le corps enflammé par l’adrénaline. Elle était en train de mettre la table quand la voix de sa fille retentit à nouveau.
— Maman, y en a encore pour combien de temps ?
Elle sursauta. L’assiette lui glissa des mains et tomba avec fracas sur le sol.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? cria April en surgissant près d’elle.
— Rien, dit Riley.
Elle nettoya le désordre et se mit à table avec April. Un silence hostile s’établit entre elles, comme d’habitude. Riley aurait voulu briser le cercle vicieux, atteindre April et lui dire : April, c’est moi, ta maman, je t’aime. Elle avait déjà essayé de nombreuses fois, mais cela ne faisait qu’empirer les choses. Sa fille la haïssait et Riley ne savait pas pourquoi, ni comment faire pour que ça s’arrête.
— Qu’est-ce que tu vas faire aujourd’hui ? demanda-t-elle à April.
— À ton avis ? grommela April. Je vais en cours.
— Je voulais dire après, dit Riley en tâchant de parler d’une voix calme et compatissante. Je suis ta mère. Je veux savoir. C’est normal.
— Rien n’est normal dans notre famille.
Elles mangèrent en silence pendant quelques minutes.
— Tu ne me dis jamais rien, dit Riley.
— Toi non plus.
Cette réplique anéantissait tout espoir d’avoir une conversation.
Ce n’est que justice, pensa Riley avec amertume. C’était même plus vrai que April ne l’aurait cru. Riley ne lui avait jamais parlé de son travail ou de ses affaires. Elle ne lui avait jamais parlé de sa capture, de son séjour à l’hôpital, de la raison pour laquelle elle était « en vacances » maintenant. Tout ce que April savait, c’était qu’elle avait été obligée de vivre avec son père pendant tout ce temps et elle le détestait encore plus qu’elle ne détestait Riley. Même si Riley brûlait d’envie de lui en parler, il valait mieux que April ne sache pas ce que sa mère avait enduré.
Riley s’habilla et conduisit April à l’école. Elles n’échangèrent pas un mot pendant le trajet. Quand elle laissa April descendre de la voiture, elle lança :
— Je te vois à dix heures.
April lui adressa un vague salut en s’éloignant.
Riley roula jusqu’à un café non loin. C’était devenu sa routine. Il lui était difficile de passer du temps dans un endroit public et c’était justement la raison pour laquelle il était important qu’elle le fasse. Le café était petit, jamais encombré, même le matin, et elle parvenait à s’y sentir plus ou moins en sécurité.
Assise là, en train de siroter un cappuccino, elle se rappela les suppliques de Bill. Ça faisait maintenant six semaines, putain. Il fallait que ça change. Il fallait qu’elle change, mais elle n’avait aucune idée de la marche à suivre pour y parvenir.
Cependant, une idée commençait à prendre forme. Elle savait ce qu’elle devait faire en premier.
La flamme blanche du chalumeau surgit et Riley fut obligée de reculer vivement pour éviter de se brûler. L’éclat l’aveuglait et elle ne pouvait plus distinguer les traits de son ravisseur. Alors que la flamme dansait, elle semblait laisser des empreintes incandescentes dans les ténèbres.
— Arrêtez ! hurla-t-elle. Arrêtez !
Sa voix était devenue rauque à force de crier. Elle se demandait bien pourquoi elle perdait son temps. Elle savait qu’il ne la laisserait pas tranquille. Pas avant qu’elle ne meure.
Ce fut alors qu’il brandit une corne de brume et la fit sonner dans son oreille.
Le klaxon d’une automobile retentit, ramenant brusquement Riley à la réalité. Le feu venait de passer au vert et une file de conducteurs attendait derrière sa voiture. Elle appuya sur la pédale de l’accélérateur.
Les paumes en sueur, Riley se força à oublier le souvenir et à se concentrer sur ce qu’elle faisait. Elle était en route vers la maison de Marie Sayles, la seule autre survivante de l’abominable sadisme de son ravisseur. Elle se reprocha d’avoir laissé les souvenirs l’envahir. Elle avait réussi à se concentrer sur la route pendant une heure et demie – c’était bon signe.
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