À sa grande surprise, son talon trouva un chemin et elle libéra son pied droit.
Elle balaya le sol du regard. À quelques pas, au milieu des morceaux de poupées, gisait un couteau de chasse. Il l’avait déposé là en riant, tout près, pour la narguer. La lame maculée de sang étincelait sous la lumière crue.
Elle jeta son pied libre vers le couteau. Manqué.
Elle s’affaissa à nouveau, laissa son corps glisser contre le tuyau pour gagner quelques centimètres et tendit la jambe jusqu’à atteindre le couteau. Elle saisit la lame ensanglantée entre ses orteils, la tira contre le parquet, puis la souleva avec précaution avec le pied… Enfin ses doigts engourdis se refermèrent sur le manche et elle se mit à scier les liens qui la retenaient par les poignets. Le temps s’arrêta. Elle retint son souffle, en priant pour ne pas lâcher le couteau. Pour que l’homme ne revienne pas.
Enfin, un claquement semblable à celui d’un élastique retentit dans son dos, libérant ses poignets à sa grande stupéfaction. Sans perdre un instant, le cœur battant, elle coupa les liens qui la retenaient par la taille.
Libre. Elle pouvait à peine y croire.
Les premières minutes, elle put seulement ramper sur le sol, les bras et les jambes envahis de fourmis. Elle toucha les lentilles qui brouillaient sa vue, résistant à l’envie de les arracher. Elle les fit glisser sur le côté et les pinça pour les retirer. Ses yeux lui faisaient mal et c’était un soulagement de s’en débarrasser. Elle les observa au creux de sa paume. Deux rondelles de plastiques, d’un bleu éclatant et peu naturel qui l’écœura. Elle les jeta loin d’elle.
Le cœur battant à tout rompre, Reba se redressa et boita jusqu’à la porte. Elle posa la main sur la poignée sans l’ouvrir.
Et s’il est de l’autre côté ?
Elle n’avait pas le choix.
Reba tourna la poignée et tira sur le battant qui s’ouvrit sans un bruit. Elle balaya du regard le long couloir vide, qu’éclairait seulement une ouverture en forme d’arche sur la droite. Elle se faufila, entièrement nue, en silence. L’ouverture menait à une pièce faiblement éclairée. Elle s’arrêta un instant. C’était une simple salle à manger, meublée d’une table et de chaises parfaitement ordinaires, comme si une famille s’apprêtait à y souper. Des rideaux de dentelle pendaient aux fenêtres.
Un sentiment d’horreur renouvelé prit Reba à la gorge. La banalité de cet endroit la perturbait plus encore que ne l’aurait fait un donjon. À travers les rideaux, elle vit qu’il faisait noir. Cette pensée la réconforta : il serait plus facile de disparaître.
Elle se tourna à nouveau vers le couloir. Une porte se dressait au bout. Une porte qui ne pouvait mener qu’à l’extérieur. Elle claudiqua pour s’en rapprocher et saisit la poignée en laiton froid. Le battant s’ouvrit lourdement devant la nuit.
Un petit porche et, au-delà, un jardin. Le ciel nocturne était percé d’étoiles. Il n’y avait aucune autre lumière aux alentours. Aucun signe de maisons avoisinantes. Elle fit un pas prudent sur le porche, puis dans le jardin qui était sec et dénué de pelouse. La fraîcheur de l’air lui brûla les poumons.
Sous sa panique, elle se sentit soudain transportée par la joie d’être libre.
Reba fit un autre pas, prête à courir, quand soudain une main se referma sur son poignet.
Un rire sinistre et familier retentit.
Elle sentit un objet dur, peut-être métallique, s’abattre sur sa nuque, avant de plonger dans les ténèbres.
Au moins, cela ne sent pas encore trop mauvais, pensa l’agent spécial Bill Jeffreys.
Penché sur le corps, il ne pouvait s’empêcher de renifler les premiers relents, qui s’emmêlaient aux parfums boisés du pin et à la brume s’élevant du ruisseau. C’était une odeur qu’il connaissait bien, mais à laquelle il ne s’était jamais habitué.
Le corps de la femme avait été disposé soigneusement sur un rocher, au bord du ruisseau. Elle était assise, appuyée contre une pierre, les jambes droites et écartées, les bras le long des flancs. L’angle que formait son coude permettait de deviner qu’un de ses os était cassé. Il était évident que ses cheveux blonds ondulés étaient en fait une perruque miteuse. Quelqu’un avait dessiné un sourire rose par-dessus sa bouche.
L’arme du meurtrier était encore nouée autour de son cou : la femme avait été étranglée à l’aide d’un ruban rose. Une fleur artificielle – une rose – gisait à ses pieds.
Bill tenta de soulever sa main gauche, qui refusa de bouger.
— Encore en état de rigidité cadavérique, dit Bill à l’agent Spelbren qui s’accroupissait de l’autre côté du corps. Elle est morte il y a moins de vingt-quatre heures.
— Et ses yeux ? demanda Spelbren.
— Cousus avec du fil noir pour rester ouverts, répondit-il sans prendre le temps d’y regarder de plus près.
Spelbren lui jeta un regard stupéfait.
— Vous pouvez vérifier, dit Bill.
Spelbren s’approcha.
— Merde…, murmura-t-il.
Bill remarqua qu’il n’avait pas eu de mouvement de recul. Tant mieux. Bill avait déjà travaillé avec d’autres agents de terrain – parfois aussi expérimentés que Spelbren – que cette scène de crime aurait fait vomir.
C’était la première fois qu’il travaillait avec Spelbren, envoyé par le bureau de Virginie. C’était Spelbren qui avait eu l’idée de faire appel à un agent de Unité d’Analyse Comportementale de Quantico : Bill.
Bien joué, pensa Bill.
Spelbren était plus jeune de quelques années, mais il semblait endurci par l’expérience et cela lui plaisait.
— Elle porte des lentilles, nota Spelbren.
Bill s’approcha. Son collègue avait raison. Ces yeux d’un bleu artificiel et sinistre le poussèrent à détourner les siens. La proximité du ruisseau rafraîchissait l’air, mais cela n’empêchait pas ces yeux de s’enfoncer dans leurs orbites. Il allait être difficile de déterminer l’heure exacte de la mort. Le corps avait été disposé ici pendant la nuit, voilà tout ce dont Bill était certain.
Il entendit une voix non loin.
— Putain de Fédéraux…
Bill jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, vers les trois policiers locaux qui se tenaient à quelques pas. Ils murmuraient à présent de façon inaudible et Bill fut certain qu’ils les avaient insultés à voix haute dans le but de se faire entendre. Les gars venaient de Yarnell et la présence du FBI ne les réjouissait pas. Ils pensaient sans doute qu’ils étaient capables de s’en sortir tous seuls.
Le ranger en chef du Mosby State Park n’avait visiblement pas le même avis. Il avait bien compris que les gars de Yarnell, habitués aux actes de vandalisme et au braconnage, n’étaient pas capables de gérer une telle affaire.
Bill avait fait le trajet en hélicoptère, pour arriver avant que le corps ne soit déplacé. Le pilote avait suivi les coordonnées jusqu’à atteindre une clairière coiffant un plateau, où Bill avait retrouvé le ranger et Spelbren. Le ranger les avait ensuite véhiculés sur quelques miles le long d’une route poussiéreuse. Alors qu’il s’arrêtait, Bill avait aperçu la scène du crime à travers la fenêtre. Une pente douce descendait de la route jusqu’au ruisseau.
Les policiers qui observaient les Fédéraux d’un air impatient avaient déjà examiné la scène. Bill savait exactement ce qui leur passait par la tête. Ils voulaient résoudre le mystère eux-mêmes. La présence d’une paire d’agents du FBI les gênait.
Désolé, les bouseux, pensa Bill, mais ça sort de votre domaine d’expertise.
— Le shérif pense qu’il s’agit de trafic, dit Spelbren. Il a tort.
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