Elle s’assit en s’appuyant contre la tête de lit, maintenant le petit Kévin aussi droit que possible, et en se demandant si sa vie reviendrait un jour à la normale.
***
Tant bien que mal, malgré les disputes nocturnes et le manque de sommeil, en moins d’une semaine, la famille avait trouvé son rythme. Mackenzie et Ellington traversèrent des phases d’essai-erreur pour trouver des solutions, mais après la première semaine de problèmes de reflux, tout sembla s’améliorer. Lorsque les médicaments réglèrent en grande partie le problème, le nourrisson devint plus facile à gérer. Kévin pleurait, Ellington le sortait du berceau pour changer sa couche puis Mackenzie lui donnait le sein. Il dormait bien pour un bébé, environ trois ou quatre heures d’affilée pendant les premières semaines suivant la découverte du reflux, et n’était absolument pas difficile.
Ce fut Kévin, cependant, qui commença à leur ouvrir les yeux sur les familles brisées dont ils venaient tous les deux. La mère d’Ellington leur rendit visite deux jours après leur retour chez eux et resta environ deux heures. Mackenzie fut aussi polie que possible, bavardant avec elle jusqu’à réaliser qu’il s’agissait d’une excellente opportunité pour s’accorder une pause. Elle alla dans la chambre pour faire une sieste pendant que Kévin restait avec son père et sa grand-mère, mais se révéla incapable de dormir. Elle écouta la conversation entre Ellington et sa mère, surprise qu’il ait décidé de tenter une réconciliation. Mme Nancy Ellington quitta l’appartement environ deux heures plus tard et même à travers la porte de la chambre, la tension qui marquait leurs relations était palpable.
Malgré tout, elle avait offert un cadeau à Kévin et avait même demandé des nouvelles du père d’Ellington – un sujet qu’elle essayait presque toujours d’éviter.
Le père d’Ellington, pour sa part, ne prit pas la peine de se déplacer. Ellington l’appela via FaceTime et même s’ils parlèrent environ une heure et que quelques larmes envahirent les yeux du grand-père, il ne fut pas question de venir voir son petit-fils dans un avenir proche. Il vivait sa propre vie depuis longtemps, une nouvelle vie qui excluait sa famille d’origine. Et cela n’allait apparemment pas changer. Certes, il avait fait un geste financier impressionnant l’année précédente en proposant de payer leur mariage (un cadeau qu’ils avaient finalement refusé), mais c’était toujours de l’aide à distance. Il vivait actuellement à Londres avec l’Épouse Numéro Trois et d’après ses dires, croulait sous le travail.
Quant à Mackenzie, même si elle avait fini par repenser à sa mère et à sa sœur – la seule famille qui lui restait – l’idée de les contacter lui donnait la chair de poule. Elle savait où vivait sa mère et, avec un peu d’aide du FBI, supposait qu’elle pourrait obtenir son numéro. Stéphanie, sa jeune sœur, serait probablement un peu plus difficile à localiser. Dans la mesure où Stéphanie n’était pas du genre à s’établir où que ce soit, Mackenzie n’avait pas la moindre idée d’où elle pouvait être.
C’était triste, mais elle découvrit que cela ne lui posait pas plus de problèmes que cela. Oui, elle estimait que sa mère méritait de connaître son premier petit-fils, mais cela signifierait rouvrir les cicatrices qu’elle avait refermées il y avait seulement un an, lorsqu’elle avait finalement clôt l’affaire du meurtre de son père. En résolvant cette enquête, elle avait aussi refermé la porte de cette partie de son passé – incluant sa relation conflictuelle avec sa mère.
Mais il était étrange que sa mère ne quitte pas ses pensées depuis qu’elle avait eu un bébé. Chaque fois qu’elle prenait Kévin dans ses bras, elle se rappelait à quel point sa mère était distante même avant le meurtre de son père. Elle se jura que Kévin saurait toujours que sa mère l’aimait, qu’elle ne laisserait jamais rien – ni Ellington, ni le travail, ni ses problèmes personnel – passer avant lui.
C’était la pensée qui l’obnubilait à la vingtième nuit que Kévin passait avec eux. Elle venait de terminer de l’allaiter en pleine nuit – il avait toujours faim entre une heure et demie et deux heures du matin. Ellington revint dans la chambre après l’avoir recouché dans le berceau de la pièce contiguë – le bureau où ils stockaient leur paperasse et leurs objets personnels s’était aisément transformé en chambre d’enfant.
- Pourquoi es-tu encore réveillée ? demanda-t-il en grommelant dans son oreiller tandis qu’il se recouchait.
- Penses-tu que nous serons de bons parents ?
Il acquiesça, l’air endormi, puis haussa les épaules.
- Je crois. Ou plutôt, je sais que tu seras une bonne mère. Mais moi… j’imagine que je lui mettrai trop de pression quand il commencera à faire du sport. C’est quelque chose que mon père n’a jamais fait et qui m’a toujours manqué.
- Je suis sérieuse.
- Je n’en doute pas. Pourquoi me poses-tu la question ?
- Parce que nos familles sont tellement dysfonctionnelles. Comment pouvons-nous élever correctement un enfant si nous n’avons que des expériences terribles comme modèles ?
- Je pense qu’on pourrait faire une liste de tout ce que nos parents ont mal fait et ne pas reproduire leurs erreurs.
Il tendit la main dans le noir pour la poser sur son épaule, rassurant. Honnêtement, elle aurait voulu qu’il la serre dans ses bras en cuillère, mais elle n’était toujours pas complètement remise après l’opération.
Ils restèrent allongés l’un à côté de l’autre, tout aussi épuisés et excités par la direction que prenait leurs vies, jusqu’à ce que le sommeil les emporte, l’un après l’autre.
***
Mackenzie se retrouva à nouveau dans un champ de maïs. Les tiges étaient si hautes qu’elle n’en voyait pas le sommet. Les épis de maïs, comme de vieilles dents jaunes émergeant de gencives malades, s’élevaient dans la nuit. Chaque épi mesurait facilement un mètre de haut ; le maïs et les tiges sur lesquels ils poussaient étaient ridiculement grands, lui donnant l’impression d’être un insecte.
Quelque part, un peu plus loin, un bébé pleurait. Pas seulement un bébé, mais son bébé. Elle reconnaissait le timbre des gémissements et des pleurs du petit Kévin.
Mackenzie se mit à courir à travers les rangées de maïs. Les plantes lui giflaient le visage, les tiges et les feuilles lui ouvraient la peau. Lorsqu’elle arriva au bout de la rangée dans laquelle elle courait, le sang perlait sur son visage. Elle le sentait dans sa bouche et le voyait dégouliner sur son menton et sur sa chemise.
Au bout de la rangée, elle s’arrêta net. Elle se trouvait face à une plaine à perte de vue, rien que de la terre, de l’herbe morte, et l’horizon. Pourtant, au milieu, elle distinguait une petite structure qui ne lui était que trop familière.
Il s’agissait de la maison dans laquelle elle avait grandi. Et les cris venaient de là.
Mackenzie courut en direction de la maison, ses jambes se mouvaient comme si le maïs y était encore accroché et tentait de la retenir dans le champ.
Elle courut plus férocement, en réalisant que la cicatrice de son ventre s’était ouverte. Lorsqu’elle atteignit le porche de la maison, le sang de la blessure coulait sur ses jambes, formant une flaque sur les marches du porche.
La porte d’entrée était fermée mais elle entendait toujours les pleurs. Son bébé, à l’intérieur, qui hurlait. Elle ouvrit la porte qui céda instantanément. Il n’y eut ni grincement ni crissement, malgré la vétusté de la maison. Avant même d’être entrée, elle vit Kévin.
Au milieu du salon vide – le même salon dans lequel elle avait passé tellement de temps enfant – se trouvait un rocking-chair. Sa mère y était assise, Kévin dans ses bras, et elle le berçait doucement.
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