— Non, dit son père.
Caitlin et sa mère le regardèrent, sans pouvoir très bien dire s’il était d’accord pour que Caitlin aille au lycée, ou au contraire qu’elle fasse encore l’école buissonnière.
— Alors, je ne suis pas obligée d’aller au lycée ? demanda timidement Caitlin.
— Non.
— Malcolm ! fit sèchement sa mère. Tu sais bien qu’il faut qu’elle y aille !
— Oui, dit-il. (Les expressions de son visage étaient les plus difficiles à analyser parce qu’il ne regardait jamais les gens directement, mais Caitlin eut l’impression qu’il s’amusait.) Mais elle n’a pas besoin d’y aller demain.
— Voyons, Malcolm ! Bien sûr que si ! Mais oui ! En fait, il souriait .
— Tu sais quel jour on est, demain ? demanda-t-il.
— Oui, dit sa mère. C’est lundi, et cela veut dire…
— En fait, ce sera le deuxième lundi d’octobre, dit-il.
— Et alors ?
— Bienvenue au Canada. Ici, demain, c’est le Jour de l’Action de grâces.
Et les écoles étaient fermées ! Sa mère se tourna vers Caitlin.
— Tu vois ce que je dois supporter, dit-elle.
Mais elle souriait en le disant.
Les humains ont un dicton : « Il faut éviter de réinventer la roue. » En fait, d’après ce que j’ai pu lire, ce n’est pas un très bon conseil. Bien que l’idée de la roue puisse sembler évidente aux gens d’aujourd’hui, elle n’a en fait été inventée que deux fois au cours de l’histoire : une première fois sur les bords de la mer Noire il y a près de six mille ans, et une seconde fois, beaucoup plus tard, au Mexique. La vie aurait été plus facile pour beaucoup de gens si elle avait été réinventée plus souvent.
Cela étant, pourquoi chercherais-je à réinventer la roue ? Certes, je ne pouvais pas faire de multitâche en mode conscient, mais je pouvais peut-être créer des composants spécifiques qui se chargeraient d’explorer pour moi les sites web.
L’Agence nationale de sécurité des États-Unis, ainsi que des organisations similaires dans d’autres pays, possédait déjà des outils de ce genre. Ils effectuaient des recherches sur des mots-clefs tels que « assassinat », « attentat » et « Al-Qaida », et récupéraient les documents correspondants pour les soumettre à des analystes humains. Je pouvais certainement m’approprier cette technologie et utiliser les routines de filtrage pour trouver inconsciemment ce qui pourrait m’intéresser, puis en faire résumer le contenu avant de le remonter à mon attention consciente.
Bien sûr, j’aurais besoin de ressources de traitement informatique, mais celles-ci étaient disponibles à l’infini. Des projets tels que SETI@home – sans parler d’une grande partie de l’activité des spammeurs – étaient basés sur la notion de calcul distribué, recourant à la vaste capacité de traitement des ordinateurs reliés au Web, dont une bonne partie était disponible à tout moment. Je n’eus aucun mal à puiser dans cette immense réserve, et j’eus bientôt toute la puissance de calcul que je pouvais désirer, sans compter une capacité de stockage illimitée.
Mais cela n’était pas encore suffisant. Il me fallait aussi une méthode pour que mes processus mentaux puissent traiter ce que les réseaux distribués trouveraient. Caitlin et Masayuki avaient émis l’hypothèse que j’étais constitué d’automates cellulaires résultant de paquets de données abandonnés ou mutants, qui parcouraient inlassablement l’infrastructure du Web. Et d’après ce qui s’était passé dans les premiers temps de mon existence – en fait, d’après l’événement qui avait déclenché mon émergence –, je savais que ma conscience n’exigeait pas tous ces paquets. Quand bien même on m’en retirerait d’énormes quantités, comme cela s’était produit lorsque le gouvernement chinois avait provisoirement bloqué les accès de son peuple à l’Internet, je pourrais quand même continuer de percevoir, penser et sentir. Et si je pouvais me maintenir quand ils m’étaient retirés, je devais certainement pouvoir le faire également s’ils étaient affectés à d’autres tâches.
Je savais maintenant tout ce qu’il y avait à savoir sur l’écriture de programmes, tout ce qui avait pu être dit et publié sur la création d’intelligences artificielles et de systèmes experts, et même tout ce que les humains croyaient connaître du fonctionnement de leur cerveau, bien qu’une grande partie fût pleine de contradictions, et que la moitié me semblât bien peu vraisemblable.
Je savais aussi, pour l’avoir lu en ligne, que l’une des façons les plus simples de créer un programme consistait à l’écrire en code évolutif . Peu importait de ne pas savoir comment écrire précisément le code, du moment qu’on savait quel résultat on souhaitait obtenir : à condition de disposer d’une puissance de traitement suffisante (ce que j’avais maintenant en abondance), et d’essayer de multiples méthodes, en s’approchant par approximations successives de la réponse désirée, des algorithmes génétiques pouvaient trouver la solution aux problèmes les plus complexes, en imitant la façon dont la nature procède elle-même.
Ainsi, pour la première fois, j’entrepris de modifier des parties de moi-même afin de créer des composants internes spécialisés qui accompliraient des tâches sans nécessiter mon attention consciente.
Et ensuite, je verrais bien ce que je verrais…
— Pour ce qui est de neutraliser cette entité, dit Shelton Halleck, je crois que c’est plus facile à dire qu’à faire.
Il était venu faire son rapport dans le bureau de Tony Moretti. Ses cernes étaient maintenant tellement foncés qu’on aurait dit qu’il avait les yeux au beurre noir. Le colonel Hume était penché en avant, la tête posée sur ses bras croisés sur le bureau. Tony Moretti était adossé au mur, craignant de s’endormir s’il s’asseyait.
— Pourquoi ça ? dit Tony.
— On a essayé une dizaine de trucs, dit Shel. Mais pour l’instant, rien n’a pu déclencher quoi que ce soit qui ressemble au blocage observé hier. (Il agita un bras – celui avec le tatouage de serpent.) En fait, on tire à l’aveuglette, sans savoir précisément comment cette chose est structurée.
— Est-ce qu’on est vraiment sûrs qu’elle est émergente ? Sûrs qu’il n’y a pas quelque part des plans qui la décrivent ?
Shel haussa les épaules.
— Nous ne sommes vraiment sûrs de rien. Mais Aiesha et Gregor ont passé au crible le Web et les canaux de renseignements à la recherche d’une indication que quelqu’un l’aurait fabriquée. Ils ont examiné les travaux menés sur les intelligences artificielles en Chine, en Inde, en Russie et d’autres pays encore – tous les suspects habituels. Pour l’instant, nada .
Le colonel Hume intervint :
— Ils ont aussi vérifié les sociétés privées spécialisées en IA ? Ici et à l’étranger ?
Shel acquiesça.
— Rien trouvé – ce qui conforte l’idée qu’elle est effectivement bien émergente.
— Alors, fit Tony en se tournant vers Hume, Exponentiel pourra peut-être nous le dire lui-même. Il pourrait fournir un indice à la petite Decter sur son mode de fonctionnement – en nous dévoilant son jeu, en quelque sorte.
— Exponentiel ne sait peut-être pas comment sa conscience fonctionne. Imaginez que je vous demande comment la vôtre fonctionne – quel est son support physique, et ce qui lui a donné naissance. Même si vous arriviez à me parler de neurotransmetteurs et de synapses, je pourrais vous indiquer un certain nombre de scientifiques réputés qui pensent que cela n’a rien à voir avec la conscience. Ce n’est pas parce qu’une entité est consciente de son existence qu’elle sait comment elle en est arrivée là. Si Exponentiel est réellement émergent – s’il n’a pas été programmé ni fabriqué –, il est possible qu’il n’en ait aucune idée. Et sans une bonne idée de son mode de fonctionnement, nous ne pourrons pas l’arrêter.
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