« Il nous reste encore plus d’une heure avant de nous rendre à l’arène, dit le Baron. Peut-être pourrions-nous avoir ce petit entretien dès maintenant, Comte Fenring ? (Il pencha son énorme tête sur la droite.) Il nous faut discuter encore de bien des points »
Il songeait : Voyons donc comment s’y prendra le valet de l’Empereur pour me faire part de la teneur d’un message sans pousser la grossièreté jusqu’à me la répéter à haute voix.
Le Comte se tourna vers sa dame. « Mmm… Ma chère… nous excuserez-vous ? »
« Chaque jour, et parfois chaque heure, apporte son changement, dit-elle. Mmmm. » Et, avec un gracieux sourire à l’adresse du Baron, elle se détourna et s’éloigna vers l’extrémité du hall dans le bruissement de ses longues jupes. Elle se tenait très droite et sa démarche était royale.
Le Baron remarqua que, à son approche, les conversations se tarissaient dans le groupe des Maisons Mineures et que tous les yeux la suivaient. Les Bene Gesserit ! se dit-il. L’univers ferait mieux de s’en débarrasser !
« Entre ces deux piliers, là-bas, à gauche, il y a un cône de silence, dit le Baron. Nous pourrons discuter sans craindre d’être entendus. » Il précéda le Comte de sa démarche ballottante et pénétra dans le champ isolant. Les bruits du hall devinrent étouffés, lointains.
Le Comte vint se placer à côté de lui et ils firent face au mur afin que nul ne pût lire sur leurs lèvres.
« La façon dont vous avez chassé les Sardaukar d’Arrakis ne nous satisfait pas », dit le Comte.
Tout net ! songea le Baron.
« Les Sardaukar ne pouvaient rester plus longtemps sans que nous courions le risque que d’autres découvrent de quelle façon l’Empereur m’avait apporté son aide », dit le Baron.
« Mais votre neveu Rabban ne semble pas se diriger assez vite vers une solution du problème fremen. »
« Que souhaite donc l’Empereur ? demanda le Baron. Il ne doit guère rester plus d’une poignée de Fremen sur Arrakis. Le désert du Sud est inhabitable et nos patrouilles fouillent sans cesse ceux du Nord. »
« Qui a dit que le désert du Sud était inhabitable ? »
« Votre propre planétologiste, mon cher Comte. »
« Mais le docteur Kynes est mort. »
« Oui, c’est vrai… C’est bien regrettable. »
« Les territoires du Sud ont été survolés, dit le Comte. Il a été prouvé que la vie végétale y existe. »
« La Guilde a-t-elle reçu l’autorisation d’observer Arrakis depuis l’espace ? »
« Vous savez bien que non, Baron. L’Empereur ne peut légalement faire surveiller Arrakis. »
« Et moi non plus, dit le Baron. Qui a donc effectué cette observation ? »
« Un… un contrebandier. »
« Quelqu’un vous aura menti, Comte, dit le Baron. Les contrebandiers, pas plus que les hommes de Rabban, ne peuvent explorer les régions du Sud. Il y a des tempêtes, des orages de sable… Les repères de navigation sont détruits plus vite qu’ils ne sont installés. »
« Nous discuterons une autre fois des différents types de tempêtes. »
Aahaa , songea le Baron. « Auriez-vous relevé quelque erreur dans ce que j’ai dit ? » demanda-t-il.
« Si vous imaginez des erreurs, je ne puis me défendre », dit le Comte.
Il essaye délibérément d’éveiller ma colère , pensa le Baron. Afin de se calmer, il prit deux profondes inspirations. Il sentit sa propre sueur et les harnais de ses suspenseurs, sous sa robe, le gênaient, le grattaient.
« L’Empereur ne peut prendre ombrage de la mort de la concubine et du garçon, dit-il. Ils se sont enfuis dans le désert. Il y avait une tempête. »
« Oui, il y a eu bien des accidents opportuns », dit le Comte.
« Je n’aime pas votre ton. »
« La colère est une chose, la violence en est une autre, dit le Comte. Laissez-moi vous donner un avertissement : si un accident malheureux m’arrivait ici, toutes les Grandes Maisons apprendraient ce que vous avez fait sur Arrakis. Il y a bien longtemps qu’elles soupçonnent les méthodes dont vous usez. »
« La seule dont je puisse me souvenir, dit le Baron, consistait à transporter sur Arrakis des légions de Sardaukar. »
« Croyez-vous vraiment que vous pourriez menacer l’Empereur avec cela ? »
« J’y songerai ! »
Le Comte eut un sourire. « Nous trouverions toujours des commandants de Sardaukar prêts à avouer qu’ils ont agi sans ordre parce qu’ils désiraient affronter votre racaille fremen. »
« Nombreux seraient ceux qui pourraient douter d’un tel aveu », dit le Baron. Mais cette menace l’avait ébranlé. Les Sardaukar sont-ils vraiment aussi disciplinés ? se demandait-il.
« L’Empereur, dit le Comte, aimerait prendre connaissance de vos livres. »
« Quand il le voudra. »
« Vous… Euh… n’avez aucune objection ? »
« Aucune. Mon administration dans la CHOM résisterait à l’examen le plus poussé. » Il pensa : Laissons-le porter une fausse accusation à mon encontre. Qu’il la révèle au grand jour. Pour ma part, je pourrai proclamer à tous que je suis victime d’une erreur. Alors qu’il vienne donc ensuite m’accuser une seconde fois, même à juste titre. Jamais les Grandes Maisons ne le croiront après sa fausse accusation.
« Il ne fait aucun doute que vos livres résistent à un examen attentif », murmura le Baron.
« Pourquoi l’Empereur tient-il tant à exterminer les Fremen ? » demanda le Baron.
« Vous désirez changer de sujet, n’est-ce pas ? (Le Comte haussa les épaules.) Les Sardaukar le désirent, non l’Empereur. Ils aiment tuer et détestent laisser une tâche inachevée. »
Essaye-t-il de m’effrayer en me rappelant qu’il a de son côté ces tueurs assoiffés de sang ? se demanda le Baron.
« Le meurtre a toujours fait partie des affaires dans une certaine mesure, dit-il, mais il faut bien fixer une limite quelque part. Quelqu’un doit s’occuper de l’épice. »
Le Comte eut un rire bref, sec. « Croyez-vous pouvoir venir à bout des Fremen ? »
« Ils n’ont jamais été assez nombreux pour cela. Mais le massacre a mis le reste de la population mal à l’aise. C’est au point, mon cher Fenring, que j’en viens à considérer une autre solution au problème arrakeen. Et je dois avouer que c’est à l’Empereur que je dois cette inspiration qui m’est venue »
« Ah ? »
« Voyez-vous, Comte, je dispose de la planète-prison de l’Empereur, Salusa Secundus, pour m’inspirer. »
Le Comte fixa sur lui des yeux brillants. « Quel rapport peut-il y avoir entre Salusa Secundus et Arrakis ? »
Le Baron décela l’inquiétude dans le regard de son interlocuteur et dit : « Aucun, encore. »
« Encore ? »
« Vous admettrez avec moi que le fait d’utiliser Arrakis comme planète-prison permettrait de développer le travail de façon substantielle. »
« Vous vous attendez à une augmentation du nombre des prisonniers ? »
« Il y avait de l’agitation. Il m’a fallu prendre des mesures plutôt sévères, Fenring. Après tout, vous connaissez le prix que j’ai dû payer à cette maudite Guilde pour le transport de nos forces communes. Il faut bien que je prenne cette somme quelque part. »
« Je vous suggère de ne pas utiliser Arrakis comme planète-prison sans la permission de l’Empereur, Baron. »
« Bien sûr que non », dit le Baron, et il se demanda pourquoi il y avait eu ce frisson soudain dans la voix de Fenring.
« Autre question, reprit le Comte. Nous avons appris que le Mentat du Duc Leto, Thufir Hawat, n’était pas mort mais qu’il vous servait. »
« Je n’ai pu me résoudre à le supprimer. »
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