Il pleuvait dru, à présent. Son sweat-shirt, avec le logo du Perimeter Institute brodé – les lettres P et I reliées pour ressembler à la lettre grecque – était trempé. Et les gouttes étaient glacées, et lui faisaient un peu mal. Mais elle s’en fichait. Elle s’en fichait complètement !
Encore un éclair, une perception de lumière.
Elle savait qu’on pouvait déterminer à quelle distance se trouvait la source de la foudre, en comptant les secondes séparant l’éclair du bruit du tonnerre, mais elle ne se souvenait plus de la formule. Elle la reconstitua rapidement. La lumière se déplaçait à 300 000 kilomètres par seconde – autrement dit, presque instantanément. De mémoire, la vitesse du son était quelque chose comme 1200 kilomètres à l’heure, soit 333 mètres par seconde. Par conséquent, en arrondissant pour simplifier, à chaque seconde qui passait, la source du tonnerre s’éloignait de trois cents mètres.
Un autre éclair, et…
Quatre. Cinq. Six.
La foudre avait frappé à 1800 mètres – et l’orage se rapprochait, car les intervalles de temps diminuaient, et les éclairs étaient de plus en plus brillants, et les grondements de tonnerre plus forts. En fait, ces éclairs étaient tellement brillants qu’ils…
Oui, qu’ils lui faisaient mal aux yeux. Mais c’était une douleur merveilleuse, une douleur exquise. Ici, sous le déluge, elle voyait enfin quelque chose de vrai , et c’était une sensation extraordinaire !
J’étais fasciné par ce point remarquable auquel j’étais à présent relié par une connexion apparemment permanente – mais c’était également un sujet de frustration. Certes, il me renvoyait souvent ma propre image, mais pendant de longues périodes, il contenait des données que je ne pouvais tout bonnement pas comprendre. En fait, c’était ce qu’il me transmettait en ce moment même, et…
Qu’est-ce que c’était que ça ?
Un éclair brillant – plus brillant que tout ce que j’avais jamais pu voir.
Et de nouveau l’obscurité.
Et un autre éclair ! Incroyable !
Un autre éclair – et de nouveau les grondements de tonnerre. Enfin, la partie électrique de l’orage sembla se terminer, et Caitlin reprit le chemin de sa maison, et…
Ah, zut !
Elle trébucha en descendant du trottoir. Elle avait dû se tourner tout à l’heure, et…
Un coup de klaxon, un bruit de pneus sur la chaussée mouillée. Caitlin fit un bond en arrière et remonta sur le trottoir. Elle avait le cœur battant. Elle ne savait plus très bien dans quel sens elle était tournée, et…
Non, non. Le bord du trottoir avait été sur sa droite, et il l’était encore maintenant : elle se retrouvait donc bien de nouveau face à l’ouest. N’empêche, elle avait été terrifiée, et elle resta immobile un instant pour recouvrer son calme et reconstruire mentalement la carte de sa position.
Les gouttes étaient plus petites, la pluie commençait à se calmer. Caitlin était triste que l’orage soit terminé, et tout en approchant de sa maison, elle se demanda si on pouvait voir un arc-en-ciel en ce moment. Mais non, non. Pâquerette avait dit qu’il faisait très sombre. Ah, ma fois, les éclairs avaient été déjà assez merveilleux comme ça ! Arrivée au coin de la rue, Caitlin remonta l’allée, dont elle pouvait sentir sous ses pieds le pavage en zigzag. Elle sortit sa clef (qui était dans la poche où elle rangeait son portefeuille, pas dans celle où elle mettait son œilPod), ouvrit la porte d’entrée, et…
— Caitlin !
— Hello, maman.
— Mais dans quel état te voilà ! Tu es trempée comme une soupe ! (Caitlin l’imagina regardant par-dessus son épaule). Où est Trevor ?
— C’est un… idiot, dit Caitlin en se retenant juste à temps pour ne pas dire « un connard ».
— Ah, ma chérie, dit sa mère d’un ton compatissant. (Mais c’est avec une note de colère qu’elle ajouta :) Tu es rentrée à pied toute seule ? Même si le quartier est très sûr, tu ne devrais pas te promener seule la nuit tombée.
Caitlin décida de passer rapidement sur les quelques dernières centaines de mètres.
— Non, j’étais avec Pâquerette – une fille que je connais –, elle m’a raccompagnée jusqu’ici.
— Tu aurais dû me téléphoner. Je serais venue te chercher.
Caitlin s’efforça de passer son sweat-shirt mouillé par-dessus sa tête.
— Maman, dit-elle une fois qu’elle l’eut retiré, j’ai vu les éclairs.
— Ah, mon Dieu ! Vraiment ?
— Oui, vraiment. Des lignes en zigzag, les unes après les autres.
Sa mère la serra dans ses bras.
— Oh, Caitlin, oh, ma chérie, c’est merveilleux ! (Un court silence.) Est-ce que tu vois quelque chose, en ce moment ?
— Non.
— Bon, mais n’empêche… Caitlin sourit.
— Oui, dit-elle en sautillant sur la pointe des pieds. N’empêche ! Où est le Dr Kuroda ?
— Il est allé se coucher, il était épuisé, avec le décalage horaire et tout.
Caitlin envisagea un instant de proposer qu’on le réveille, mais il ne se passait plus rien en ce moment, et les données fournies par son œilPod pendant l’orage devaient être stockées sur les serveurs de Tokyo : le médecin pourrait les examiner demain, après une bonne nuit de sommeil. Et puis, elle aussi se sentait très fatiguée.
— Et Papa ? demanda-t-elle.
— Il est encore à l’Institut – la conférence, tu te souviens ?
— Ah, oui. Bon, je vais aller me déshabiller.
Elle monta dans sa chambre, ôta ses vêtements trempés et enfila un pyjama. Elle s’allongea sur son lit, les mains croisées derrière la tête. Elle voulait se détendre, et elle avait terriblement envie de voir quelque chose, et elle appuya donc sur le bouton de son œilPod.
Le webspace apparut avec ses points, ses lignes et ses couleurs, mais…
Était-ce un effet de son imagination ? Ou était-ce simplement que les éclairs avaient été si brillants que les couleurs semblaient maintenant… oui, elle pouvait maintenant tracer le parallèle avec le mot qu’elle connaissait pour les sons : les couleurs semblaient à présent atténuées, estompées, moins vives, et…
Non, non, ce n’était pas ça ! Elles n’étaient pas atténuées. Elles étaient simplement moins nettes parce que…
Parce que maintenant, derrière elles, il y avait…
Comment décrire ça ? Elle chercha parmi les mots qu’elle connaissait liés aux phénomènes visuels. Quelque chose qui… chatoyait , voilà. Elle distinguait maintenant un fond qui brillait de petites lumières chatoyantes.
Y avait-il un problème au niveau de la structure du webspace ? Cela paraissait peu probable. Non, se dit Caitlin, c’était certainement sa propre façon de visualiser les choses qui avait changé, sans doute à cause de la vision réelle qu’elle venait d’éprouver. L’arrière-plan du webspace n’était plus simplement un vide immense, mais un chatoiement. Et de plus, à une fréquence très rapide. Et aux limites extrêmes de… de la résolution , ce fond possédait lui-même une structure.
Elle se releva et alla s’installer à son bureau, où elle demanda à JAWS de lui lire les en-têtes de ses e-mails tout en continuant d’observer le webspace. Elle avait reçu vingt-trois messages, et il y aurait sans doute pas mal de nouveaux commentaires sur son LiveJournal et sur Facebook. Elle effaça sa webvision en repassant en mode simplex, pour pouvoir mieux se concentrer. Elle s’apprêtait à répondre à un courrier quand soudain, sans crier gare, son champ de vision devint d’un blanc intense. Bon sang, mais qu’est-ce que… ?
C’est alors qu’un coup de tonnerre se fit entendre, faisant vibrer les carreaux de sa fenêtre, et elle comprit qu’il y avait eu un autre éclair.
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