– Et il t’a parlé le premier?
– Oui, monsieur. En m’apercevant, il m’a appelé: «Eh! petit!» Je me suis approché. «Voyons, me dit-il, tu as de bonnes jambes?» Moi je réponds: «Oui.» Alors il me prend l’oreille, mais sans me faire de mal, en me disant: «Puisque c’est comme ça, tu vas me faire une commission et je te donnerai dix sous. Tu vas courir jusqu’à la Seine. Avant d’arriver au quai, tu verras un grand bateau amarré; tu y entreras et tu demanderas le patron Gervais. Sois tranquille, il y sera; tu lui diras qu’il peut parer à filer, que je suis prêt.» Là-dessus, il m’a mis dix sous dans la main, et je suis parti.
– Si tous les témoins étaient comme ce petit garçon, murmura le commissaire, ce serait un plaisir.
– Maintenant, demanda le juge, dis-nous comment tu as fait ta commission?
– Je suis allé au bateau, monsieur, j’ai trouvé l’homme, je lui ai dit la chose, et c’est tout.
Gévrol, qui écoutait avec la plus vive attention, se pencha vers l’oreille de M. Daburon.
– Monsieur le juge, fit-il à voix basse, serait-il assez bon pour me permettre de poser quelques questions à ce mioche?
– Certainement, monsieur Gévrol.
– Voyons, mon petit ami, interrogea l’agent, si tu voyais cet homme dont tu nous parles, le reconnaîtrais-tu?
– Oh! pour ça, oui.
– Il avait donc quelque chose de particulier?
– Dame!… sa figure de brique.
– Et c’est tout?
– Mais oui! monsieur.
– Cependant, tu sais comme il était vêtu; avait-il une blouse?
– Non. C’était une veste. Sous les bras, elle avait de grandes poches, et de l’une d’elles sortait à moitié un mouchoir à carreaux bleus.
– Comment était son pantalon?
– Je ne me le rappelle pas.
– Et son gilet?
– Attendez donc! répondit l’enfant. Avait-il un gilet?… Il me semble que non. Si, pourtant… Mais non, je me souviens, il n’en portait pas, il avait une longue cravate attachée près du cou avec un gros anneau.
– Ah! fit Gévrol d’un air satisfait, tu n’es pas un sot, mon garçon, et je parie qu’en cherchant bien tu vas trouver d’autres renseignements encore à nous donner.
L’enfant baissa la tête et garda le silence. Aux plis de son jeune front, on devinait qu’il faisait un violent effort de mémoire.
– Oui! s’écria-t-il, j’ai encore remarqué une chose.
– Quoi?
– L’homme avait des boucles d’oreilles très grandes.
– Bravo! fit Gévrol, voilà un signalement complet. Je le retrouverai, celui-là; monsieur le juge peut préparer son mandat de comparution.
– Je crois, en effet, le témoignage de cet enfant de la plus haute importance, répondit M. Daburon. Et se retournant vers l’enfant:
– Saurais-tu, mon petit ami, demanda-t-il, nous dire de quoi était chargé le bateau?
– C’est que je n’en sais rien, monsieur, il était ponté.
– Montait-il ou descendait-il la Seine?
– Mais, monsieur, il était arrêté.
– Nous le pensons bien, dit Gévrol; monsieur le juge te demande de quel côté était tourné l’avant du bateau. Était-ce vers Paris ou vers Marly?
– Les deux bouts du bateau m’ont semblé pareils.
Le chef de la sûreté fit un geste de désappointement.
– Ah! reprit-il en s’adressant à l’enfant, tu aurais bien dû regarder le nom du bateau; tu sais lire, je suppose. Il faut toujours regarder le nom des bateaux sur lesquels on monte.
– Je n’ai pas vu de nom, dit le petit garçon.
– Si ce bateau s’est arrêté à quelques pas du quai, objecta M. Daburon, il aura probablement été remarqué par des habitants de Bougival.
– Monsieur le juge a raison, approuva le commissaire.
– C’est juste, fit Gévrol. Du reste les mariniers ont dû descendre et aller au cabaret. Je m’informerai. Mais comment était ce patron Gervais, mon petit ami?
– Comme tous les mariniers d’ici, monsieur.
Le petit garçon se préparait à sortir; le juge le rappela.
– Avant de partir, mon enfant, dis-moi si tu as parlé à quelqu’un de ta rencontre avant aujourd’hui?
– Monsieur, j’ai tout dit à maman, le dimanche en revenant de l’église; je lui ai même remis les dix sous de l’homme.
– Et tu nous as bien avoué toute la vérité? continua le juge. Tu sais que c’est une chose très grave que d’en imposer à la justice. Elle le découvre toujours, et je dois te prévenir qu’elle réserve des punitions terribles pour les menteurs.
Le petit témoin devint rouge comme une cerise et baissa les yeux.
– Tu vois, insista M. Daburon, tu nous as dissimulé quelque chose. Tu ignores donc que la police connaît tout?
– Pardon! monsieur! s’écria l’enfant en fondant en larmes, pardon, ne me faites pas de mal, je ne recommencerai plus!
– Alors, dis en quoi tu nous as trompés.
– Eh bien! monsieur, ce n’est pas dix sous que l’homme m’a donnés, c’est vingt sous. J’en ai avoué la moitié à maman et j’ai gardé le reste pour m’acheter des billes…
– Mon petit ami, interrompit le juge, pour cette fois je te pardonne. Mais que ceci te serve de leçon pour toute ta vie. Retire-toi et souviens-toi que vainement on cèle la vérité, elle se découvre toujours.
Les deux dernières dépositions recueillies par le juge d’instruction pouvaient enfin donner quelque espérance. Au milieu des ténèbres, la plus humble veilleuse brille comme un phare.
– Je vais descendre à Bougival, si monsieur le juge le trouve bon, proposa Gévrol.
– Peut-être ferez-vous bien d’attendre un peu, répondit M. Daburon. Cet homme a été vu le dimanche matin. Informons-nous de la conduite de la veuve Lerouge pendant cette journée.
Trois voisines furent appelées. Elles s’accordèrent à dire que la veuve Lerouge avait gardé le lit tout le jour le dimanche gras. À une de ces femmes qui s’était informée de son mal, elle avait répondu: «Ah! j’ai eu cette nuit un accident terrible.» On n’avait pas alors attaché d’importance à ce propos.
– L’homme aux boucles d’oreilles devient de plus en plus important, dit le juge quand les femmes se furent retirées. Le retrouver est indispensable. Cela vous regarde, monsieur Gévrol.
– Avant huit jours je l’aurai, répondit le chef de la sûreté, quand je devrais moi-même fouiller tous les bateaux de la Seine, de sa source à son embouchure.
» Je sais le nom du patron: Gervais; le bureau de la navigation me donnera bien quelque renseignement…
Il fut interrompu par Lecoq, qui arrivait tout essoufflé.
– Voici le père Tabaret, dit-il; je l’ai rencontré comme il sortait. Quel homme! Il n’a pas voulu attendre le départ du train. Il a donné je ne sais combien à un cocher, et nous sommes venus ici en cinquante minutes. Enfoncé le chemin de fer!
Presque aussitôt parut sur le seuil un homme dont l’aspect, il faut bien l’avouer, ne répondait en rien à l’idée qu’on se pouvait faire d’un agent de police pour la gloire.
Il avait bien une soixantaine d’années et ne semblait pas les porter très lestement. Petit, maigre et un peu voûté, il s’appuyait sur un gros jonc à pomme d’ivoire sculptée.
Sa figure ronde avait cette expression d’étonnement perpétuel mêlé d’inquiétude qui a fait la fortune de deux comiques du Palais-Royal. Scrupuleusement rasé, il avait le menton très court, de grosses lèvres bonasses, et son nez désagréablement retroussé comme le pavillon de certains instruments de M. Sax. Ses yeux, d’un gris terne, petits, bordés d’écarlate, ne disaient absolument rien, mais ils fatiguaient par une insupportable mobilité. De rares cheveux plats ombrageaient son front, fuyant comme celui d’un lévrier, et dissimulaient mal de longues oreilles, larges, béantes, très éloignées du crâne.
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