Compose son numéro à plusieurs reprises. Je finis par me rappeler qu’elle est en voyage d’affaires à Londres. Je veux lui raconter, lui dire pour le coup de fil de ce matin. Ça doit être un signe du destin. Je dois y retourner. Ne serait-ce que pour en avoir le cœur net. Solder une bonne fois pour toutes cette histoire qui me hante. Refermer la porte derrière moi, pour toujours. Je commande un autre whisky. Le bruit de la télévision au-dessus du bar couvre un instant le cours de ma pensée. Une chaîne d’infos en continu diffuse des images d’êtres humains fuyant la guerre. J’observe leurs embarcations de fortune accoster sur le sol européen. Les enfants qui en sortent sont transis de froid, affamés, déshydratés. Ils jouent leur vie sur le terrain de la folie du monde. Je les regarde, confortablement installé là, dans la tribune présidentielle, un whisky à la main. L’opinion publique pensera qu’ils ont fui l’enfer pour trouver l’Eldorado. Foutaises ! On ne dira rien du pays en eux. La poésie n’est pas de l’information. Pourtant, c’est la seule chose qu’un être humain retiendra de son passage sur terre. Je détourne le regard de ces images, elles disent le réel, pas la vérité. Ces enfants l’écriront peut-être, un jour. Je me sens triste comme une aire d’autoroute vide en hiver. C’est chaque fois la même chose, le jour de mon anniversaire, une lourde mélancolie s’abat sur moi comme une pluie tropicale quand je repense à Papa, Maman, les copains, et à cette fête d’éternité autour du crocodile éventré au fond du jardin…
Je ne connaîtrai jamais les véritables raisons de la séparation de mes parents. Il devait pourtant y avoir un profond malentendu dès le départ. Un vice de fabrication dans leur rencontre, un astérisque que personne n’avait vu, ou voulu voir. Au temps d’avant, mes parents étaient jeunes et beaux. Des cœurs gonflés d’espoir comme le soleil des indépendances. Fallait voir ! Le jour de leur mariage, Papa n’en revenait pas de lui avoir passé la bague au doigt. Bien sûr, il avait un certain charme, le paternel, avec ses yeux verts tranchants, ses cheveux châtain clair veinés de blond et sa stature de Viking. Mais il n’arrivait pas à la cheville de Maman. Et c’était quelque chose, les chevilles de Maman ! Ça inaugurait de longues jambes effilées qui mettaient des fusils dans le regard des femmes et des persiennes entrouvertes devant celui des hommes. Papa était un petit Français du Jura, arrivé en Afrique par hasard pour effectuer son service civil, il venait d’un patelin dans les montagnes qui ressemblait à s’y méprendre aux paysages du Burundi, mais chez lui, il n’y en avait pas, des femmes avec l’allure de Maman, des roseaux d’eau douce à la silhouette fuselée, des beautés sveltes comme des gratte-ciel à la peau noire ébène et aux grands yeux de vaches Ankole. Fallait entendre ! Le jour de leur mariage, une rumba insouciante s’échappait de guitares mal accordées, le bonheur sifflotait des airs de cha-cha-cha sous un ciel piqué d’étoiles. C’était tout vu ! Y avait plus qu’à ! Aimer. Vivre. Rire. Exister. Toujours tout droit, sans s’arrêter, jusqu’au bout de la piste et même un peu plus.
Seulement mes parents étaient des adolescents paumés à qui l’on demande subitement de devenir des adultes responsables. Ils sortaient à peine de leur puberté, de leurs hormones, de leurs nuits blanches, qu’il fallait déjà débarrasser les cadavres de bouteilles sifflées, vider les culs de joints des cendriers, ranger dans leur pochette les vinyles de rock psychédélique, plier les pantalons pattes d’éph et les chemises indiennes. La cloche avait sonné. Les enfants, les impôts, les obligations, les soucis sont arrivés, trop tôt, trop vite, et avec eux le doute et les coupeurs de route, les dictateurs et les coups d’État, les programmes d’ajustements structurels, les renoncements aux idéaux, les matins qui peinent à se lever, le soleil qui traîne chaque jour un peu plus dans son lit. Le réel s’est imposé. Rude. Féroce. La nonchalance des débuts s’est muée en cadence tyrannique comme le tic-tac implacable d’une pendule. Le naturel s’est pris pour un boomerang et mes parents l’ont reçu en plein visage, comprenant qu’ils avaient confondu le désir et l’amour, et que chacun avait fabriqué les qualités de l’autre. Ils n’avaient pas partagé leurs rêves, simplement leurs illusions. Un rêve, ils en avaient eu un chacun, à soi, égoïste, et ils n’étaient pas prêts à combler les attentes de l’autre.
Mais au temps d’avant, avant tout ça, avant ce que je vais raconter et tout le reste, c’était le bonheur, la vie sans se l’expliquer. L’existence était telle qu’elle était, telle qu’elle avait toujours été et que je voulais qu’elle reste. Un doux sommeil, paisible, sans moustique qui vient danser à l’oreille, sans cette pluie de questions qui a fini par tambouriner la tôle de ma tête. Au temps du bonheur, si l’on me demandait « Comment ça va ? » je répondais toujours « Ça va ! ». Du tac au tac. Le bonheur, ça t’évite de réfléchir. C’est par la suite que je me suis mis à considérer la question. À soupeser le pour et le contre. À esquiver, à opiner vaguement du chef. D’ailleurs, tout le pays s’y était mis. Les gens ne répondaient plus que par « Ça va un peu ». Parce que la vie ne pouvait plus aller complètement bien après tout ce qui nous était arrivé.
Le début de la fin du bonheur, je crois que ça remonte à ce jour de la Saint-Nicolas, sur la grande terrasse de Jacques, à Bukavu, au Zaïre. Une fois par mois, on lui rendait visite, au vieux Jacques, c’était devenu une habitude. Ce jour-là, Maman nous a accompagnés alors qu’elle ne parlait plus trop à Papa depuis quelques semaines. Avant de partir, nous sommes passés à la banque récupérer des devises. En sortant, Papa a dit : « Nous sommes millionnaires ! » Au Zaïre de Mobutu, la dévaluation de la monnaie était telle qu’on achetait un verre d’eau potable avec des billets de cinq millions.
Dès le poste frontière, on changeait de monde. La retenue burundaise laissait place au tumulte zaïrois. Dans cette foule turbulente, les gens sympathisaient, s’interpellaient, s’invectivaient comme dans une foire au bétail. Des gosses bruyants et crasseux lorgnaient les rétroviseurs, les essuie-glaces et les jantes salies par les éclaboussures de flaques d’eau stagnante, des chèvres se proposaient en brochettes pour quelques brouettes d’argent, des filles-mères slalomaient entre les files de camions de marchandises et de minibus collés pare-chocs contre pare-chocs pour vendre à la sauvette des œufs durs à tremper dans du gros sel et des arachides pimentées en sachet, des mendiants aux jambes tirebouchonnées par la polio réclamaient quelques millions pour survivre aux fâcheuses conséquences de la chute du mur de Berlin et un pasteur, debout sur le capot de sa Mercedes bringuebalante, annonçait à tue-tête l’imminence de la fin des temps avec, à la main, une bible en swahili reliée en cuir de python royal. Dans la guérite rouillée, un soldat assoupi agitait mollement un chasse-mouches. Les effluves de gasoil mêlés à l’air chaud asséchaient le gosier du fonctionnaire, non payé depuis des lustres. Sur les routes, d’immenses cratères formés à l’endroit d’anciens nids-de-poule malmenaient les voitures. Mais cela n’empêchait nullement le douanier d’inspecter méticuleusement chacune d’elles en vérifiant l’adhérence des pneus, le niveau d’eau dans le moteur, le bon fonctionnement des clignotants. Si le véhicule ne révélait aucune des défaillances espérées, le douanier exigeait un livret de baptême ou de première communion pour entrer sur le territoire.
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