Ann Radcliffe - L’Italien
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Et il recula de quelques pas.
Elena le regarda avec surprise.
– Hélas, dit-elle, je n’ai jamais connu les caresses ni les soins d’un père, et c’est maintenant surtout que je sens le malheur d’être privée de son appui!
– Son nom! interrompit Schedoni.
– Il faut le respecter, dit Elena, c’est celui d’un homme bien malheureux.
– Son nom? vous dis-je.
– J’ai promis de le taire.
– Sur votre vie, je vous ordonne de me le dire. Pensez-y bien. Ce nom?
Elena tremblante continuait à garder le silence et ses yeux suppliants demandaient grâce, mais Schedoni renouvela sa question avec tant de violence qu’il lui fallut céder.
– Son nom? dit-elle. C’était le comte de Marinella.
Schedoni jeta un grand cri et se cacha la tête dans ses mains; mais, bientôt après, maîtrisant le trouble qui l’agitait, il revint à Elena, la releva de l’attitude suppliante qu’elle avait prise, et lui demanda vivement quel pays avait habité son père.
– Il demeurait bien loin d’ici, dit-elle.
Mais il voulut une réponse plus précise et elle la lui donna. Il se mit alors à pousser de profonds soupirs, à marcher dans la chambre sans parler et, pendant quelque temps, il sembla ne rien voir ni rien entendre. Elena s’effrayait de ce silence; mais la crainte et l’étonnement firent bientôt place à une vive émotion lorsqu’elle vit Schedoni se rapprocher d’elle, ses yeux la fixer avec attendrissement, son visage s’adoucir et son trouble se dissiper. Il ne pouvait encore proférer une parole. À la fin cependant son cœur se soulagea, et l’insensible, le farouche moine laissa échapper des pleurs et des sanglots. Il s’assit à côté d’Elena, lui prit une main qu’elle essaya vainement de retirer et, dès qu’il put s’exprimer:
– Malheureuse fille, lui dit-il, vous voyez devant vous votre père, encore plus malheureux que vous!
Sa voix fut étouffée par ses sanglots, et il cacha entièrement son visage sous son capuchon.
– Mon père! s’écria Elena, saisie d’étonnement et doutant encore. Vous, mon père!
Et elle le fixa, stupéfaite. Il ne répondit rien; mais un moment après, levant la tête et croisant son regard, il lui dit, s’accusant presque:
– Ah! cessez de me regarder ainsi: épargnez-moi vos terribles reproches.
– Des reproches! Des reproches à mon père! dit Elena avec un accent plein de tendresse. Pourquoi lui en ferais-je?
– Pourquoi? s’écria Schedoni en se levant précipitamment. Grand Dieu!
Et son pied rencontra le stylet qu’il avait laissé tomber à terre. Il le repoussa vivement dans l’ombre. Elena ne vit pas ce mouvement. Mais, alarmée de ses regards égarés et de sa marche agitée d’un bout à l’autre de la chambre, elle lui demanda d’un ton pénétré ce qui le rendait si malheureux.
– Pourquoi jetez-vous sur moi des regards si douloureux? ajouta-t-elle. Dites-le-moi, de grâce, afin que je puisse vous consoler.
Cette tendre invitation ranima la violente douleur et les remords du coupable Schedoni. Il pressa Elena contre son sein, et elle sentit son visage mouillé des larmes qu’il versa sur elle. Elle pleura en le voyant pleurer, et cependant ses larmes et ses doutes n’étaient pas entièrement dissipés. Quelques preuves que pût avoir Schedoni du titre qu’il s’était donné, elle les ignorait encore; et la voix de la nature ne suffisait pas pour lui inspirer une confiance sans borne. Sa délicatesse prit ombrage des caresses d’une personne qui, tout à l’heure encore, lui était inconnue. Elle essaya de se dégager de ses bras, et Schedoni, devinant la cause de ce mouvement, s’écria avec douleur:
– Ah! pouvez-vous donc vous méprendre sur la cause de mon émotion? N’y voyez-vous pas les effets de l’affection paternelle?
– Hélas! comment puis-je savoir, répondit ingénument la jeune fille. Cette affection, jusqu’ici je ne l’ai pas connue!
Il cessa de la tenir embrassée et la considéra quelque temps en silence.
– Ah! pauvre créature, dit-il, vous ignorez toute la force de vos paroles, dont chacune pénètre dans mon cœur comme un fer rouge! Il est trop vrai, vous n’avez jamais su jusqu’à ce jour ce que c’est que la tendresse d’un père.
Sa physionomie se rembrunit, et il recommença à marcher avec agitation. Elena, oppressée par tant d’émotions, n’avait plus la force de l’interroger; mais elle s’efforça d’éclaircir ses doutes, en comparant les traits de Schedoni avec ceux du portrait. Il y avait entre les caractères des deux physionomies toutes les différences que l’âge avait dû y mettre. La figure du portrait était celle d’un beau jeune homme, souriant à toutes les illusions de l’orgueil et du plaisir; celle du moine, au contraire, sombre, sévère, marquée de rides par la méditation autant que par le temps, obscurcie par l’habitude des passions farouches, laissait croire qu’il n’avait pas souri depuis le jour où le portrait avait été fait. Malgré cette différence si tranchée, les deux têtes avaient la même expression de hauteur dédaigneuse; et la jeune fille perçut avidement cette ressemblance qui ne suffisait pas cependant pour la persuader que le jeune et beau cavalier et le sombre confesseur ne fussent qu’une seule et même personne.
Dans le tumulte de ses premières pensées, Elena ne s’était pas encore arrêtée sur la circonstance si étrange de cette visite nocturne de Schedoni. Plus calme alors et moins effrayée par les regards adoucis du moine, elle se hasarda à lui en demander la raison.
– Il est plus de minuit, dit-elle. Quel motif si impérieux, mon père, vous a amené dans ma chambre à cette heure avancée?
Schedoni tressaillit et ne répondit pas.
– Ne veniez-vous pas, continua-t-elle, pour m’avertir du danger que je courais?
– Du danger? balbutia-t-il.
– N’auriez-vous pas découvert les cruels desseins de Spalatro?
– Vous avez raison, s’empressa-t-il de dire tout troublé, vous avez raison… Mais ne parlons plus de cela. Pourquoi revenir encore sur ce sujet?
Ces paroles surprirent Elena qui, voyant les traits de Schedoni redevenir sombres, n’osa pas lui faire remarquer que c’était la première fois qu’elle l’interrogeait sur ce point. Elle risqua cependant une autre question de la dernière importance: elle le pressa de lui dire sur quels motifs il se fondait pour affirmer qu’elle était sa fille, en lui faisant observer que jusqu’alors il n’en avait donné aucun. Schedoni lui répondit d’abord avec une effusion chaleureuse, inspirée par les sentiments qui débordaient dans son âme; puis, lorsqu’un peu plus de calme lui permit de mettre de l’ordre dans ses idées, il rappela plusieurs faits qui prouvaient au moins qu’il avait eu des relations intimes avec la famille d’Elena, et d’autres encore qu’elle croyait connus seulement d’elle-même et de sa tante, la signora Bianchi. Dès lors, elle ne pouvait plus douter qu’elle et Schedoni n’appartinssent à la même maison.
La situation toute nouvelle où se trouvait Schedoni, son bouleversement, ses remords, l’horreur qu’il avait de lui-même, les premiers mouvements de l’amour paternel, cette foule de sentiments qui l’assaillaient à la fois, lui firent désirer la solitude. Convaincu désormais qu’Elena était sa fille, il l’assura que dès le lendemain il la ferait sortir de cette maison pour la ramener chez elle. Après quoi, il quitta la chambre brusquement.
Comme il descendait l’escalier, il aperçut Spalatro qui venait à sa rencontre, portant le manteau dont il devait envelopper le corps sanglant d’Elena pour le jeter à la mer.
– Est-ce fait? demanda le bandit à demi-voix. Me voici.
Et déployant le manteau, il mit le pied sur les premières marches.
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