Ann Radcliffe - L’Italien
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Un long temps s’écoula, pendant lequel le silence ne fut interrompu que par le bruit de quelque porte roulant sur ses gonds ou par des sons confus et éloignés qui semblaient être des gémissements et des cris arrachés par la douleur. De temps en temps, des inquisiteurs, revêtus de leur longue robe noire, traversaient la salle sans bruit, comme des fantômes qui glisseraient sur les dalles. Ils regardaient les nouveaux prisonniers d’un visage impassible et distrait, pressés apparemment d’aller remplir leurs horribles fonctions. À cette vue, Vivaldi réfléchissait avec autant d’étonnement que d’indignation à tous les maux que la méchanceté de l’homme peut infliger à l’homme et à l’insolence du bourreau qui, en égorgeant sa victime, ose encore s’armer du prétexte de la justice et de la nécessité. «Est-ce possible? se demandait-il. Une telle perversité est-elle bien dans la nature humaine?» L’homme si vain de sa raison et de sa conscience éclairée, l’homme si supérieur à tout être créé, a-t-il pu se laisser aller à un excès de folie et de cruauté dont n’approcha jamais la férocité des animaux les plus sauvages? Vivaldi avait bien entendu parler des arrêts sanglants de l’Inquisition; mais ce qu’il en avait appris n’avait pas ce caractère de certitude qui frappait alors son esprit. Et quand il songeait qu’Elena était, en même temps que lui, au pouvoir de ce terrible tribunal, son désespoir allait jusqu’à la frénésie: dans son exaltation, il se sentait animé d’une force surnaturelle et prêt à tenter l’impossible pour la délivrer. Ce ne fut que par un violent effort sur lui-même qu’il parvint à se rendre compte de son impuissance et à s’armer de résignation. Son âme reprit de la fermeté et son maintien aussi bien que sa physionomie retrouvèrent une dignité calme qui sembla en imposer à ses gardiens. Ainsi raffermi, il ne sentait plus la douleur de ses blessures; peut-être à ce moment eût-il supporté héroïquement la torture.
À la fin, le principal officier redescendit et ordonna à Vivaldi de le suivre. Paolo voulut accompagner son maître; mais il en fut empêché par les gardes. Ce fut là pour lui une rude épreuve. Il déclara qu’il ne voulait pas se séparer du jeune comte.
– Pourquoi, disait-il, aurais-je demandé à venir ici, si ce n’était pour partager le sort de mon maître et tâcher d’adoucir ses peines? Ce n’est certes pas pour mon plaisir; et quelque aimable que soit votre société, je vous assure que, sans mon attachement pour lui, je voudrais être à mille lieues de vous.
Les gardes l’interrompirent brutalement et Vivaldi, embrassant son fidèle serviteur, le pressa de se soumettre tranquillement à la nécessité et de ne pas désespérer.
– Notre séparation sera courte, lui dit-il, et mon innocence, je l’espère, sera bientôt reconnue.
Puis s’adressant aux gardes:
– Je recommande ce digne garçon à votre humanité, leur dit-il. Il est innocent. Et, si je suis libre un jour, je vous serai plus reconnaissant de votre bonté à son égard que de celle que vous me témoigneriez à moi-même. Adieu, mon cher Paolo, adieu.
Paolo se jeta en sanglotant aux genoux de son maître qui, pour abréger cette pénible scène, fit signe à l’officier qu’il était prêt à le suivre.
On le fit passer par une galerie qui le conduisit à une antichambre où d’autres personnes l’attendaient. Son guide entra dans un appartement sur la porte duquel était une inscription en caractères hébreux couleur de sang. Vivaldi supposa que là se préparaient les instruments de torture qui devaient lui arracher l’aveu du crime dont il était accusé. D’après ces formes de procédure, l’innocent devait être plus cruellement tourmenté que le coupable puisque, n’ayant rien à avouer, il devait paraître plus obstiné aux yeux de l’inquisiteur et exciter chez lui un redoublement de barbarie. Souvent aussi, il devait arriver que l’innocent, à bout de souffrances, avouait le crime qu’il n’avait pas commis et se calomniait ainsi lui-même. Toutes ces pensées s’offraient à Vivaldi sans ébranler son courage. Il n’hésita pas à se sacrifier pour sauver Elena et prit la résolution de périr dans les tourments plutôt que de se reconnaître coupable d’un crime dont l’aveu entraînerait la perte de sa bien-aimée.
L’officier reparut enfin et fit signe au prisonnier d’avancer. Puis il le fit entrer dans l’appartement d’où il sortait lui-même et se retira.
Vivaldi se trouvait dans une salle spacieuse, à l’extrémité de laquelle deux hommes étaient assis devant une grande table. L’un d’eux avait la tête couverte d’une sorte de coiffure noire qui faisait ressortir l’expression farouche de sa physionomie; l’autre avait la tête découverte et les bras nus jusqu’aux coudes. Un livre et quelques instruments de forme étrange se voyaient sur la table qu’entouraient plusieurs sièges vides, ornés de figures bizarres. Au fond de la chambre, un crucifix de taille gigantesque atteignait presque jusqu’à la voûte; enfin, à l’autre bout, un grand rideau vert sombre tombait devant une arcade intérieure pour cacher, soit une fenêtre, soit les objets ou les personnes nécessaires aux opérations des inquisiteurs. Le plus important des deux personnages dit à Vivaldi de s’avancer. Quand celui-ci fut près de la table, il lui présenta le livre, qui était un Évangile, et lui enjoignit de jurer de dire la vérité et de garder un secret inviolable sur ce qu’il pourrait voir et entendre. Le jeune homme hésitait à se soumettre à cet ordre; mais l’inquisiteur, par un regard auquel on ne pouvait se méprendre, lui signifia la nécessité d’obéir. Le serment prêté et inscrit sur le registre, l’interrogatoire commença.
Après s’être enquis du nom, des qualités et de la demeure de l’accusé, l’inquisiteur lui demanda s’il avait connaissance de l’accusation en vertu de laquelle il avait été arrêté.
– On m’accuse, répondit Vivaldi, d’avoir enlevé une religieuse de son couvent.
L’inquisiteur affecta quelque surprise.
– Vous avouez donc? dit-il après un moment de silence, et en faisant signe au greffier qui transcrivit la réponse.
– Je le nie, au contraire, formellement et hautement.
– Pourtant, reprit l’inquisiteur, vous confessez vous-même que vous connaissez l’accusation portée contre vous. Qui donc vous en aurait instruit, si ce n’est la voix de votre conscience?
– J’en ai été instruit par les termes mêmes de votre ordre d’arrestation et par les paroles de vos officiers.
– Mensonge! s’écria le juge. Notez bien ceci, greffier. Sachez, ajouta-t-il en s’adressant à Vivaldi, que nos ordres ne se montrent pas et que nos officiers ne parlent jamais.
– Il est vrai, répondit Vivaldi, que je n’ai pas lu moi-même votre ordre. Mais le religieux qui l’a lu devant moi m’a appris de quel crime j’étais accusé et vos officiers m’ont confirmé ses paroles. Si vous criez au mensonge, en prétextant que je viole mon serment, si vous interprétez à votre manière mes réponses les plus simples et les plus franches, je ne dirai plus rien.
L’inquisiteur, pâle de colère, se leva à moitié de son fauteuil.
– Audacieux hérétique, dit-il, vous disputez contre vos juges! Vous les insultez! Vous manquez de respect au saint tribunal! Votre impiété va recevoir sa récompense. Qu’on lui applique la question!
Un sourire fier et dédaigneux fut la seule réponse de Vivaldi et, quoique en ce moment il crût voir remuer le rideau qui cachait sans doute quelques autres affidés du Saint-Office, il fixa un regard calme sur l’inquisiteur, sa contenance restant aussi ferme que sa physionomie. Ce froid courage parut frapper son juge qui reconnut sans doute qu’il n’avait pas affaire à une âme commune. Il abandonna donc pour l’instant des moyens de terreur inutiles.
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