Jonathan Littell - Les Bienveillantes
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Cette phrase un peu obscure a été commentée par le bras droit de Goebbels, Dietrich, qui expliquait que le national-socialisme avait compris que la meilleure fondation d'une devise est la confiance dans les forces productives de la Nation et en la direction de l'État. Le résultat, c'est que l'argent, pour vous, est devenu un fétiche qui représente le pouvoir producteur de votre pays, donc une aberration totale. Vos relations avec vos grands capitalistes sont grossièrement hypocrites, surtout depuis les réformes du ministre Speer: vos responsables continuent à prôner la libre entreprise, mais vos industries sont toutes soumises à un plan et leurs profits sont limités à 6 %, l'État s'appropriant le reste en sus de la production». Il se tut. «Le national-socialisme aussi a ses déviations», répondis-je enfin. Je lui expliquai brièvement les thèses d'Ohlendorf. «Oui, fit-il, je connais bien ses articles. Mais lui aussi se fourvoie. Parce que vous n'avez pas imité le Marxisme, vous l'avez perverti. La substitution de la race à la classe, qui mène à votre racisme prolétaire, est un non-sens absurde». – «Pas plus que votre notion de la guerre des classes perpétuelles. Les classes sont une donnée historique; elles sont apparues à un certain moment et disparaîtront de même, en se fondant harmonieusement dans la Volksgemeinschaft au lieu de s'étriper. Tandis que la race est une donnée biologique, naturelle, et donc incontournable». Il leva la main: «Écoutez, je n'insisterai pas là-dessus, car c'est une question de foi et donc les démonstrations logiques, la raison, ne servent à rien. Mais vous pouvez au moins être d'accord avec moi sur un point: même si l'analyse des catégories qui jouent est différente, nos idéologies ont ceci de fondamental en commun, c'est qu'elles sont toutes deux essentiellement déterministes; déterminisme racial pour vous, déterminisme économique pour nous,, mais déterminisme quand même. Nous croyons tous deux que l'homme ne choisit pas librement son destin, mais qu'il lui est imposé par la nature ou l'histoire. Et nous en tirons tous les deux la conclusion qu'il existe des ennemis objectifs, que certaines catégories d'êtres humains peuvent et doivent légitimement être éliminées non pas pour ce qu'elles ont fait ou même pensé, mais pour ce qu'elles sont. En cela, nous ne différons que par la définition des catégories: pour vous, les Juifs, les Tsiganes, les Polonais, et même je crois savoir les malades mentaux; pour nous, les koulaks, les bourgeois, les déviationnistes du Parti. Au fond, c'est la même chose; nous récusons tous deux l'homo economicus des capitalistes, l'homme égoïste, individualiste, piégé dans son illusion de liberté, en faveur d'un homo faber: Not a self-made man but a made man, pourrait-on dire en anglais, un homme à faire plutôt car l'homme communiste reste à construire, à éduquer, tout comme votre parfait national-socialiste. Et cet homme à faire justifie la liquidation impitoyable de tout ce qui est inéducable, et justifie donc le NKVD et la Gestapo, jardiniers du corps social, qui arrachent les mauvaises herbes et forcent les bonnes à suivre leurs tuteurs». Je lui tendis une autre cigarette et en allumai une pour moi:
«Vous avez les idées larges, pour un politrouk bolchevique». Il rit, un peu amèrement: «C'est que mes vieilles relations, allemandes et autres, se sont retrouvées en défaveur. Lorsqu'on est mis à l'écart, cela donne du temps et surtout une perspective pour réfléchir». – «C'est ce qui explique qu'un homme avec votre passé ait un poste somme toute si modeste?» – «Sans doute. À une époque, voyez-vous, j'étais proche de Radek – mais pas de Trotsky, ce qui me vaut d'être encore ici. Mais mon peu d'avancement ne me dérange pas, vous savez. Je n'ai aucune ambition personnelle. Je sers mon Parti et mon pays, et je suis heureux de mourir pour eux. Mais ça n'empêche pas de réfléchir». – «Mais si vous croyez que nos deux systèmes sont identiques, pourquoi luttez-vous contre nous?» – «Je n'ai jamais dit qu'ils étaient identiques! Et vous êtes bien trop intelligent pour avoir compris ça. J'ai cherché à vous montrer que les modes de fonctionnement de nos idéologies se ressemblent. Le contenu, bien entendu, diffère: classe et race. Pour moi, votre national-socialisme est une hérésie du Marxisme». – «En quoi, à votre avis, l'idéologie bolchevique est-elle supérieure à celle du national-socialisme?» – «En ce qu'elle veut le bien de toute l'humanité, alors que la vôtre est égoïste, elle ne veut que le bien des Allemands. N'étant pas allemand, il m'est impossible d'y adhérer, même si je le voulais». – «Oui, mais si vous étiez né bourgeois, comme moi, il vous serait impossible de devenir bolchevique: vous resteriez, quelles que soient vos convictions intimes, un ennemi objectif». – «C'est vrai, mais c'est à cause de l'éducation. Un enfant de bourgeois, un petit-enfant de bourgeois, éduqué dès la naissance dans un pays socialiste, sera un vrai, un bon communiste, au-dessus de toute suspicion. Lorsque la société sans classes sera une réalité, toutes les classes seront dissoutes dans le Communisme. En théorie, cela peut être étendu au monde entier, ce qui n'est pas le cas du national-socialisme». – «En théorie, peut-être. Mais vous ne pouvez pas le prouver, et en réalité vous commettez des crimes atroces au nom de cette utopie». – «Je ne vous répondrai pas que vos crimes sont pires. Je vous dirai simplement que si nous ne pouvons pas prouver à quelqu'un qui refuse de croire en la vérité du Marxisme le bien-fondé de nos espoirs, nous pouvons et nous allons vous prouver concrètement l'inanité des vôtres. Votre racisme biologique postule que les races sont inégales entre elles, que certaines sont plus fortes et plus valables que d'autres, et que la plus forte et la plus valable de toutes est la race allemande. Mais lorsque Berlin ressemblera à cette ville-ci» – il braqua son doigt vers le plafond – «et lorsque nos braves soldats camperont sur votre Unter den Linden, vous serez au moins obligés, si vous voulez sauver votre foi raciste, de reconnaître que la race slave est plus forte que la race allemande». Je ne me laissai pas démonter: «Vous croyez sincèrement, alors que vous avez à peine tenu Stalingrad, que vous allez prendre Berlin? Vous voulez rire». – «Je ne le crois pas, je le sais. Il n'y a qu'à regarder les potentiels militaires respectifs. Sans compter le deuxième front que nos alliés vont ouvrir en Europe, bientôt. Vous êtes foutus». – «Nous nous battrons jusqu'à la dernière cartouche». – «Sans doute, mais vous périrez quand même. Et Stalingrad restera comme le symbole de votre défaite. À tort, d'ailleurs. À mon avis, vous avez déjà perdu la guerre l'année dernière, quand on vous a arrêtés devant Moscou. Nous avons perdu du territoire, des villes, des hommes; tout cela se remplace. Mais le Parti n'a pas craqué et ça, c'était votre seul espoir. Sans ça, vous auriez même pu prendre Stalingrad, cela n'aurait rien changé. Et vous auriez pu prendre Stalingrad, d'ailleurs, si vous n'aviez pas commis tant d'erreurs, si vous ne nous aviez pas tant sous-estimés. Il n'était pas inévitable que vous perdiez ici, que votre 6e armée soit entièrement détruite. Mais si vous aviez gagné à Stalingrad, alors quoi? Nous aurions toujours été à Oulianovsk, à Kouibyshev, à Moscou, à Sverdlovsk. Et nous aurions fini par vous faire la même chose un peu plus loin. Bien sûr, le symbolisme n'aurait pas été le même, ce n'aurait pas été la ville de Staline. Mais qui est Staline au fond? Et que nous font, à nous bolcheviques, sa démesure et sa gloire? Pour nous, ici, qui mourons tous les jours, que nous font ses coups de téléphone quotidiens à Joukov? Ce n'est pas Staline qui donne aux hommes le courage de se ruer devant vos mitrailleuses. Bien sûr, il faut un chef, il faut quelqu'un pour tout coordonner, mais ça aurait pu être n'importe quel autre homme de valeur. Staline n'est pas plus irremplaçable que Lénine, ou que moi. Notre stratégie ic i a été une stratégie du bon sens. Et nos soldats, nos bolcheviques auraient montré autant de courage à Kouibyshev. Malgré toutes nos défaites militaires, notre Parti et notre peuple sont restés invaincus. Maintenant, les choses vont aller dans l'autre sens. Les vôtres commencent déjà à évacuer le Caucase. Notre victoire finale ne fait aucun doute». – «Peut-être, rétorquai-je. Mais à quel prix pour votre Communisme? Staline, depuis le début de la guerre, fait appel aux valeurs nationales, les seules qui inspirent réellement les hommes, pas aux valeurs communistes. Il a réintroduit les ordres tsaristes de Souvorov et de Koutouzov, ainsi que les épaulettes dorées pour les officiers, qu'en 17 vos camarades de Petrograd leur clouaient aux épaules. Dans les poches de vos morts, même des officiers supérieurs, nous trouvons des icônes cachées. Mieux encore, nous savons par nos interrogatoires que les valeurs raciales se montrent au grand jour dans les plus hautes sphères du Parti et de l'armée, un esprit grand-russien, antisémite, que Staline et les dirigeants du Parti cultivent. Vous aussi, vous commencez à vous méfier de vos Juifs; pourtant, ce n'est pas une classe». -»Ce que vous dites est certainement vrai, reconnut-il avec tristesse. Sous la pression de la guerre, les atavismes remontent à la surface. Mais il ne faut pas oublier ce qu'était le peuple russe avant 1917, son état d'ignorance, d'arriération. Nous n'avons même pas eu vingt ans pour l'éduquer et le corriger, c'est peu. Après la guerre nous reprendrons cette tâche, et petit à petit toutes ces erreurs seront corrigées». – «Je crois que vous avez tort. Le problème n'est pas le peuple: ce sont vos dirigeants. Le Communisme est un masque plaqué sur le visage inchangé de la Russie. Votre Staline est un tsar, votre Politbüro des boyards ou des nobles avides et égoïstes, vos cadres du Parti les mêmes tchinovniki que ceux de Pierre ou de Nicolas. C'est le même autocratisme russe, la même insécurité permanente, la même paranoïa de l'étranger, la même incapacité fondamentale de gouverner correctement, la même substitution de la terreur au consensus commun, et donc au vrai pouvoir, la même corruption effrénée, sous d'autres formes, la même incompétence, la même ivrognerie. Lisez la correspondance de Kourbsky et Ivan, lisez Karamzine, lisez Custine. La donnée centrale de votre histoire n'a jamais été modifiée: l'humiliation, de père en fils. Depuis le début, mais surtout depuis les Mongols, tout vous humilie, et toute la politique de vos gouvernants consiste non pas à corriger cette humiliation et ses causes, mais à la cacher au reste du monde. Le Pétersbourg de Pierre n'est rien qu'un autre village à la Potemkine: ce n'est pas une fenêtre ouverte sur l'Europe, mais un décor de théâtre monté pour masquer à l'Occident toute la misère et la crasse sans fin qui s'étalent derrière. Or on ne peut humilier que les humiliables; et à leur tour, il n'y a que les humiliés qui humilient. Les humiliés de 1917, de Staline au moujik, ne font depuis qu'infliger à d'autres leur peur et leur humiliation. Car dans ce pays d'humiliés, le tsar, quelle que soit sa force, est impuissant, sa volonté se perd dans les marécages bourbeux de son administration, il en est vite réduit, comme Pierre, à ordonner qu'on obéisse à ses ordres; devant lui, on fait des courbettes, et dans son dos, on le vole ou on complote contre lui; tous flattent leurs supérieurs et oppriment leurs subordonnés, tous ont une mentalité d'esclaves, de raby comme vous dites, et cet esprit d'esclave monte jusqu'au sommet; le plus grand esclave de tous, c'est le tsar, qui ne peut rien contre la lâcheté et l'humiliation de son peuple d'esclaves, et qui donc, dans son impuissance, les tue, les terrorise et les humilie encore plus. Et chaque fois qu'il y a une réelle rupture dans votre histoire, une vraie chance de sortir de ce cycle infernal pour commencer une nouvelle histoire, vous la ratez: devant la liberté, cette liberté de 1917 dont vous parliez, tout le monde, le peuple comme les dirigeants, recule et se replie sur les vieux réflexes éprouvés. La fin de la NEP, la déclaration du socialisme dans un seul pays, ce n'est rien d'autre que ça. Et puis comme les espoirs n'étaient pas entièrement éteints, il a fallu les purges. Le grand-russisme actuel n'est que l'aboutissement logique de ce processus. Le Russe, humilié éternel, ne s'en tire jamais que d'une façon, en s'identifiant à la gloire abstraite de la Russie. Il peut travailler quinze heures par jour dans une usine glaciale, ne manger toute sa vie que du pain noir et du chou, et servir un patron grassouillet qui se dit marxiste-léniniste mais qui roule en limousine avec ses poules de luxe et son Champagne français, peu lui importe, du moment que la Troisième Rome se fera. Et cette Troisième Rome peut s'appeler chrétienne ou communiste, ça n'a aucune importance. Quant au directeur de l'usine, il tremblera en permanence pour sa place, il flattera son supérieur et lui offrira des cadeaux somptueux, et, s'il est déchu, un autre, identique, sera nommé à sa place, tout aussi avide, ignare et humilié que lui, et méprisant pour ses ouvriers parce que après tout il sert un État prolétaire. Un jour, sans doute, la façade communiste disparaîtra, avec ou sans violence. Alors on découvrira cette même Russie, intacte. Si jamais vous la gagnez, vous sortirez de cette guerre plus nationaux-socialistes et plus impérialistes que nous, mais votre socialisme, à la différence du nôtre, ne sera qu'un nom vide, et il ne vous restera que le nationalisme auquel vous raccrocher. En Allemagne, et dans les pays capitalistes, on affirme que le Communisme a ruiné la Russie; moi, je crois le contraire: c'est la Russie qui a ruiné le Communisme. C'aurait pu être une belle idée, et qui peut dire ce qui serait advenu si la Révolution s'était faite en Allemagne plutôt qu'en Russie? Si elle avait été menée par des Allemands sûrs d'eux, comme vos amis Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht? Pour ma part, je pense que cela aurait été un désastre, car cela aurait exacerbé nos conflits spécifiques, que le national-socialisme cherche à résoudre. Mais qui sait? Ce qui est sûr, c'est qu'ayant été tentée ici, l'expérience communiste ne pouvait être qu'un échec. C'est comme une expérience médicale menée en milieu contaminé: les résultats sont bons à jeter». – «Vous êtes un excellent dialecticien, et je vous félicite, on dirait que vous êtes passé par une formation communiste. Mais je suis fatigué et je ne vais pas me disputer avec vous. De toute façon, tout cela n'est que des mots. Ni vous ni moi ne verrons le futur que vous décrivez». -»Qui sait? Vous êtes un commissaire de haut rang. Peut-être allons-nous vous envoyer dans un camp pour vous interroger». – «Ne vous moquez pas de moi, répliqua-t-il durement. Les places, dans vos avions, sont bien trop limitées pour que vous évacuiez un petit poisson. Je sais parfaitement que je serai fusillé, tout à l'heure ou demain. Cela ne me dérange pas». Il reprit un ton enjoué. «Connaissez-vous l'écrivain français Stendhal? Alors, vous aurez certainement lu cette phrase: Je ne vois que la condamnation à mort qui distingue un homme. C'est la seule chose qui ne s'achète pas-» Je fus pris d'un ricanement irrésistible; lui aussi riait, mais plus doucement «Mais où donc êtes-vous allé pêcher ça?» articulai-je enfin. Il haussa les épaules: «Oh. Je n'ai pas lu que Marx, vous savez». -»C'est dommage que je n'aie rien à boire, dis-je. Je vous aurais volontiers offert un verre,» Je redevins sérieux: «C'est dommage aussi que nous soyons ennemis. Dans d'autres circonstances, nous aurions pu nous entendre». – «Peut-être, fit-il pensivement, mais peut-être que non». Je me levai, allai à la porte, et appelai l'Ukrainien. Puis je retournai derrière mon bureau. Le commissaire s'était levé et tentait de redresser sa manche déchirée. Toujours debout, je lui offris le reste de mon paquet de cigarettes. «Ah, merci, dit-il. Vous avez des allumettes?» Je lui donnai aussi la boîte d'allumettes. L'Ukrainien attendait sur le pas de la porte. «Permettez-moi de ne pas vous serrer la main», dit le commissaire avec un petit sourire ironique. – «Je vous en prie», répliquai-je. L'Ukrainien le prit par le bras et il sortit, enfonçant le paquet de cigarettes et la boîte d'allumettes dans la poche de sa veste. Je n'aurais pas dû lui donner tout le paquet, me dis-je; il n'aura pas le temps de le finir, et les Ukrainiens fumeront le reste. Je n'écrivis pas de rapport sur cet entretien; qu'y aurait-il eu à rapporter? Le soir, les officiers se réunirent pour se souhaiter la bonne année et achever les dernières bouteilles que gardaient encore les uns et les autres. Mais la célébration resta maussade: après les toasts d'usage, mes collègues parlèrent peu, chacun restait de son côté, à boire et à penser; l'assemblée se dispersa rapidement. J'avais essayé de décrire à Thomas mon entretien avec Pravdine, mais il me coupa court: «Je comprends que ça t'intéresse; mais moi, les élucubrations théoriques ne sont pas ma préoccupation majeure». Par une pudeur curieuse je ne lui demandai pas ce qu'était devenu le commissaire. Le lendemain matin je me réveillai, bien avant une aube invisible ic i, sous terre, parcouru de frissons de fièvre. En me rasant j'examinai attentivement mes yeux, mais ne vis pas de traces de rose; au mess, je dus me forcer à avaler ma soupe et mon thé; je ne pus toucher à mon pain. Rester assis, lire, rédiger des rapports me devint vite insupportable; j'avais l'impression d'étouffer; je décidai, quoique sans l'autorisation de Moritz, de sortir prendre l'air: Vopel, l'adjoint de Thomas, venait d'être blessé, et j'irais lui rendre visite. Ivan, à son habitude, mit son arme à l'épaule sans broncher. Dehors, il faisait singulièrement doux et humide, la neige, au sol, se transformait en gadoue, une épaisse couche de nuages cachait le soleil. Vopel devait se trouver à l'hôpital installé dans le théâtre municipal, un peu plus bas. Des obus avaient écrasé les marches et soufflé les lourdes portes en bois; à l'intérieur du grand foyer, parmi les fragments de marbre et de piliers éclatés, s'entassaient des dizaines de cadavres, que des aides-soignants remontaient des caves et rangeaient là, en attendant de les brûler. Une puanteur épouvantable refluait des accès aux souterrains, emplissant le hall. «Moi, j'attends ici», déclara Ivan en se postant près des portes principales pour se rouler une cigarette. Je le contemplai et mon étonnement devant son flegme se mua en une tristesse subite et aiguë: moi, j'avais en effet toutes les chances d'y rester, mais lui, il n'avait aucune chance de s'en sortir. Il fumait tranquillement, indifférent. Je me dirigeai vers les sous-sols. «Ne vous approchez pas trop des corps», fit un infirmier près de moi. Il tendait le doigt et je regardai: un grouillement sombre et indistinct courait sur les cadavres empilés, se détachait d'eux, se mouvait parmi les débris. Je regardai de plus près et mon estomac se retourna; les poux quittaient les corps refroidis, en masse, à la recherche de nouveaux hôtes. Je les contournai soigneusement et descendis; derrière moi, l'infirmier ricanait. Dans la crypte, l'odeur m'enveloppa comme un drap mouillé, une chose vivante et polyforme qui se lovait dans les narines et la gorge, faite de sang, de gangrène, de blessures pourrissantes, de fumée de bois humide, de laine mouillée ou trempée d'urine, de diarrhée presque sucrée, de vomissures. Je respirais par la bouche en sifflant, m'efforçant de retenir mes haut-le-cœur. On avait aligné les blessés et les malades, sur des couvertures ou parfois à même le sol, parmi toutes les vastes caves bétonnées et froides du théâtre; les gémissements et les cris résonnaient sur les voûtes; une épaisse couche de boue recouvrait le soL Quelques médecins ou infirmiers en blouse souillée évoluaient au ralenti entre les rangées de moribonds, cherchant précautionneusement où poser les pieds pour éviter d'écraser un membre. Je n'avais aucune idée de comment trouver Vopel dans ce chaos. Finalement je localisai ce qui semblait être une salle d'opération et entrai sans frapper. Le sol carrelé était maculé de boue et de sang; à ma gauche, un homme avec un seul bras se tenait assis sur un banc, les yeux ouverts et vides. Sur la table gisait une femme blonde – sans doute une civile car on avait déjà évacué toutes nos infirmières -, nue, avec d'affreuses brûlures sur le ventre et le dessous de ses seins, et les deux jambes coupées au-dessus des genoux. Ce spectacle me foudroya; je dus me forcer à détourner les yeux, à ne pas fixer son sexe gonflé exposé entre les moignons. Un médecin entra et je lui demandai de m'indiquer le blessé SS. Il me fit signe de le suivre et me mena à une petite pièce où Vopel, à moitié habillé, se tenait assis sur un lit pliant Un éclat l'avait frappé au bras, il semblait très heureux car il savait que maintenant il pourrait partir. Pâle, envieux, je regardai son épaule bandée comme autrefois j'avais dû regarder ma sœur téter le sein de notre mère. Vopel fumait et bavardait, il avait sa Heimatschuss et sa chance le rendait euphorique comme un enfant, il avait du mal à le cacher, c'était insupportable. Il ne cessait de tripoter comme un fétiche l'étiquette VERWUNDETE fixée à la boutonnière de sa vareuse, jetée sur ses épaules. Je le quittai en promettant de discuter avec Thomas de son évacuation. Il avait une chance folle: vu son grade, il n'avait aucun espoir de figurer sur les listes d'évacuation des spécialistes indispensables; et tous, nous savions que pour nous autres, S S, il n'y aurait même pas de camp de prisonniers, les Russes traiteraient les S S comme nous traitions les commissaires et les hommes du NKVD. En sortant, je songeai de nouveau à Pravdine et me demandai si j'aurais autant de flegme que lui; le suicide me semblait encore préférable à ce qui m'attendait chez les bolcheviques. Mais je ne savais pas si j'en aurais le courage. Plus que jamais je me sentais coincé comme un rat; et je ne pouvais accepter que cela finisse comme ça, dans cette crasse et cette misère. Les frissons de fièvre me reprenaient, je songeais avec horreur qu'il suffirait de peu pour que je me retrouve moi aussi allongé dans cette cave puante, pris au piège de mon propre corps jusqu'à ce qu'à mon tour on me monte à l'entrée, enfin débarrassé de mes poux. Arrivé au foyer, je ne sortis pas rejoindre Ivan mais montai le grand escalier vers la salle du théâtre. C'avait dû être une belle salle, avec des balcons et des fauteuils en velours; maintenant, le plafond, défoncé par les obus, s'était presque entièrement effondré, le lustre était venu s'écraser au milieu des sièges, une épaisse couche de gravats et de neige les recouvrait. Pris de curiosité, mais aussi peut-être de la peur subite de ressortir, je montai explorer les étages. Ici aussi, on s'était battu: on avait percé les murs pour ménager des positions de tir, des douilles, des boîtes de munitions vides jonchaient les couloirs; sur un balcon, deux cadavres russes, que personne ne s'était fatigué à descendre, restaient affalés sur des fauteuils, comme s'ils attendaient le début d'une pièce sans cesse remise. Par une porte défoncée au fond d'un couloir, j'accédai à une passerelle surplombant la scène: la plupart des lumignons et des machines à décor étaient tombés, mais certains demeuraient encore en place. Je parvins aux combles: là où plus bas s'ouvrait la salle, ce n'était qu'un vide béant, mais au-dessus de la scène le plancher restait intact, et le toit, percé de partout, reposait encore sur son enchevêtrement de poutres. Je risquai un œil par un des trous: je voyais des ruines noircies, de la fumée montait en plusieurs endroits; un peu au nord, un assaut violent était en cours, et derrière, j'entendais le gémissement caractéristique de Sturmovik invisibles. Je cherchai la Volga, que j'aurais souhaité voir au moins une fois, mais elle restait cachée derrière les ruines; ce théâtre n'était pas assez haut. Je me retournai et contemplai le grenier désolé: il me rappelait celui de la grande maison de Moreau, à Antibes. Chaque fois que je revenais de l'internat de Nice, avec ma sœur dont alors je ne me séparais pas, j'explorais les recoins de cette maison hétéroclite, pour finir invariablement au grenier. Nous y hissions un gramophone à manivelle pris dans le salon, et un jeu de marionnettes appartenant à ma sœur, qui représentaient différents animaux, un chat, une grenouille, un hérisson; tendant un drap entre deux poutres, nous mettions en scène, juste pour nous, des pièces et des opéras. Notre spectacle préféré était La flûte enchantée de Mozart: la grenouille figurait alors Papageno, le hérisson Tamino, le chat Pamina, et une poupée à forme humaine, la Reine de la Nuit. Debout dans ces décombres, les yeux écarquillés, je croyais pouvoir entendre la musique, saisir le jeu féerique des marionnettes. Une crampe lourde me saisit le ventre et je baissai mon pantalon et m'accroupis, et déjà tandis que la merde coulait, liquide, j'étais loin, je pensais aux flots, à la mer sous la quille du bateau, deux enfants assis à l'avant face à cette mer, moi-même et ma sœur jumelle Una, le regard et les deux mains qui se touchent sans que personne s'en aperçoive, et l'amour alors encore plus vaste et sans fin que cette mer bleue et que l'amertume et la douleur des années meurtries, une splendeur solaire, un abîme volontaire. Mes crampes, ma diarrhée, mes poussées de fièvre blanche, ma peur aussi, tout cela s'était effacé, s'était dissous dans ce retour inouï. Sans même prendre la peine de me reculotter je me couchai dans la poussière et les gravats et le passé se déploya comme une fleur au printemps. Ce que nous aimions, dans le grenier, c'est qu'à la différence des caves il y a toujours de la lumière. Même lorsque le toit n'est pas criblé de shrapnels, soit que le jour filtre par de petites fenêtres ou par des fentes entre les tuiles, soit qu'il monte par la trappe qui donne sur les étages, il n'y fait jamais entièrement sombre. Et c'était dans cette lumière diffuse, incertaine, fragmentée que nous jouions et apprenions les choses qu'il nous fallait apprendre. Qui sait comment cela vint? Peut-être avions-nous trouvé, cachés derrière d'autres dans la bibliothèque de Moreau, certains livres interdits, peut-être cela était-il venu naturellement, au gré des jeux et des découvertes. Cet été-là, nous restâmes à Antibes, mais le samedi et le dimanche nous allions dans une maison louée par Moreau, près de Saint-Jean-Cap-Ferrat, au bord de la mer. Là, nos jeux envahissaient les champs, les bois de pins noirs et le maquis tout proche, vibrant du crissement des grillons et du bourdonnement des abeilles dans la lavande, dont l'odeur venait recouvrir les senteurs du romarin, du thym et de la résine, mêlées aussi, vers la fin de l'été, à celle des figues que nous dévorions jusqu'à écœurement, et puis, plus loin, la mer et les rochers chaotiques qui formaient cette côte déchiquetée, jusqu'à un petit îlot en pente que nous atteignions à la nage ou en canot. Là, nus comme des sauvages, nous plongions avec une cuiller en fer pour détacher les gros oursins noirs agrippés aux parois sous-marines; quand nous en avions recueilli plusieurs, nous les ouvrions avec un couteau de poche et avalions la masse vif-orange de petits œufs agglutinés à même la coquille, avant de rejeter les débris à la mer et d'extraire patiemment les épines brisées de nos doigts, en ouvrant la peau de la pointe du canif puis en urinant dans la plaie. Parfois, surtout lorsque le mistral soufflait, les vagues grossissaient, venaient se fracasser contre les rochers; regagner la rive devenait un jeu périlleux, tout d'adresse et d'ardeur enfantines: une fois, tandis que je me hissais hors de l'eau, ayant attendu un reflux pour attraper la roche, une vague inattendue me balaya sur la pierre, ma peau s'écorcha sur les aspérités, le sang coulait par de multiples petits filets dilués par l'eau de mer; ma sœur se rua sur moi et m'allongea dans l'herbe, pour embrasser une à une les éraflures, lapant le sang et le sel comme un petit chat avide. Dans notre délire souverain, nous avions inventé un code qui nous permettait, devant notre mère et Moreau, de nous proposer ouvertement des gestes, des actes précis. C'était l'âge de la pure innocence, faste, magnifique. La liberté possédait nos petits corps étroits, minces, bronzés, nous nagions comme des otaries, filions à travers les bois comme des renards, roulions, nous tordions ensemble dans la poussière, nos corps nus indissociables, ni l'un ni l'autre spécifiquement la fille ou le garçon, mais un couple de serpents entrelacés. La nuit, la fièvre montait, je tremblais sur mon lit, au-dessus de celui de Thomas, blotti sous les couvertures, dévoré par les poux, dominé par ces images lointaines. Lorsque l'école reprit, après l'été, presque rien ne changea. Séparés, nous rêvions l'un de l'autre, nous attendions le moment qui nous réunirait. Nous avions notre vie publique, vécue ouvertement comme celle de tous les enfants, et notre vie privée, qui n'appartenait qu'à nous seuls, un espace plus vaste que le monde, limité seulement par les possibilités de nos esprits unis. Au fil du temps, les décors changeaient, mais la pavane de notre amour continuait à marquer son rythme, élégant ou furieux. Pour les vacances d'hiver, Moreau nous emmena à la montagne; c'était à l'époque bien plus rare que de nos jours. Il loua un chalet qui avait appartenu à un noble russe: ce Moscovite avait transformé une annexe en pièce à vapeur, ce qu'aucun de nous n'avait jamais vu, mais le propriétaire nous en montra le fonctionnement et Moreau, en particulier, se prit de passion pour cette invention. En fin d'après-midi, après que nous étions rentrés du ski ou de la luge ou de la marche à pied, il y passait une bonne heure à suer; il n'avait pas, toutefois, le courage de sortir et de se rouler dans la neige, comme nous le faisions vêtus, hélas, de la tête aux pieds d'un maillot de bain, que notre mère nous obligeait à porter. Elle, de son côté, n'aimait pas cette chambre à vapeur et l'évitait. Mais lorsque nous nous retrouvions seuls à la maison, soit dans la journée, lorsqu'ils sortaient pour une promenade en ville, soit le soir, lorsqu'ils dormaient, nous réoccupions la pièce refroidie et quittions enfin nos vêtements, et nos petits corps devenaient un miroir l'un pour l'autre. Nous nous nichions aussi dans les longs placards vides construits sous le grand toit en pente du chalet, où nous ne pouvions nous tenir debout, mais où nous restions assis ou couchés, rampant, nous blottissant, peau contre peau, esclaves l'un de l'autre et maîtres de tout.
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