Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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Parfois, je trouvais des chefs de colonne plus compréhensifs, qui acceptaient la logique et la nécessité de ce que je leur expliquais. Mais les moyens qu'on leur accordait étaient limités, et ils commandaient des hommes bornés et apeurés, endurcis par des années dans les camps, incapables de modifier leurs méthodes, et, avec le relâchement de la discipline consécutif au chaos de l'évacuation, retrouvant tous leurs vieux travers, leurs anciens réflexes. Chacun, imaginais-je, avait ses raisons de se comporter violemment; ainsi, Darius avait sans doute voulu démontrer sa fermeté et sa résolution devant ces hommes parfois bien plus âgés que lui. Mais j'avais autre chose à faire que d'analyser ces motivations, j'essayais seulement, avec la plus grande difficulté, de faire imposer mes ordres. La plupart des chefs de colonne se montraient tout simplement indifférents, ils n'avaient qu'une idée en tête, s'éloigner le plus rapidement possible des Russes avec le bétail qu'on leur avait confié, sans se compliquer la vie. Durant ces quatre jours, je dormis où je pouvais, dans des auberges, chez des maires de village, chez l'habitant. Le 25 janvier, un petit vent avait dégagé les nuages, le ciel était net et pur, brillant, je retournai à Auschwitz voir ce qui s'y passait. À la gare, je trouvai une unité de batterie antiaérienne, la plupart des Hitlerjugend versés dans la Luftwaffe, des enfants, qui se préparaient à évacuer; leur Feldwebel, qui roulait des yeux, m'informa d'une voix blanche que les Russes se trouvaient de l'autre côté de la Vistule et qu'on se battait dans l'usine d'IG Farben. Je pris la route qui menait à Birkenau et tombai sur une longue colonne de détenus qui montaient la côte, entourés de S S qui leur tiraient dessus un peu au hasard; derrière eux, jusqu'au camp, la route était jonchée de corps. Je m'arrêtai et hélai leur chef, un des hommes de Kraus. «Qu'est-ce que vous faites?» – «Le Sturmbannführer nous a ordonné de vider les secteurs IIe et IIIe et de transférer les détenus au Stammlager». – «Et pourquoi leur tirez-vous dessus comme ça?» Il fit une moue: «Sinon ils n'avancent pas». – «Où est le Sturmbannführer Kraus?» – «Au Stammlager». Je réfléchis: «Vous feriez mieux de laisser tomber. Les Russes seront là dans quelques heures». Il hésita, puis se décida; il fit signe à ses hommes et le groupe partit au trot vers Auschwitz I, laissant là les Häftlinge. Je les regardai: ils ne bougeaient pas, certains me regardaient aussi, d'autres s'asseyaient. Je contemplai Birkenau, dont j'embrassai toute l'étendue du haut de cette côte: le secteur du «Canada», au fond, flambait, envoyant vers le ciel une épaisse colonne de fumée noire, auprès de laquelle le petit filet qui sortait de la cheminée du Krema IV, encore en opération, se remarquait à peine. La neige sur les toits des baraques étincelait au soleil; le camp paraissait désert, je ne distinguais pas une forme humaine, à part des taches éparpillées dans les allées et qui devaient être des corps, les miradors se dressaient, vides, rien ne bougeait. Je remontai dans ma voiture et fis demi-tour, abandonnant les détenus à leur sort. Au Stammlager, où j'arrivai avant le Kommando que j'avais rencontré, d'autres membres du SD ou de la Gestapo de Kattowitz couraient dans tous les sens, agités et angoissés. Les allées du camp étaient pleines de cadavres déjà recouverts de neige, de détritus, de piles de vêtements souillés; de loin en loin, j'apercevais un Häftling fouillant des corps ou se glissant furtivement d'un bâtiment à un autre, et qui en me voyant détalait sans demander son reste. Je trouvai Kraus à la Kommandantur, dont les couloirs vides étaient jonchés de papiers et de dossiers; il achevait une bouteille de schnaps en fumant une cigarette. Je m'assis et l'imitai. «Vous entendez?» dit-il d'une voix tranquille. Au nord, à l'est, les détonations creuses et monotones de l'artillerie russe résonnaient sourdement. «Vos hommes ne savent plus ce qu'ils font», lui déclarai-je en me versant du schnaps. -»Ça ne fait rien, dit-il. Je pars tout à l'heure. Et vous?» – «Moi aussi, sans doute. La Haus est toujours ouverte?» – «Non. Ils sont partis hier». – «Et vos hommes?» – «J'en laisserai quelques-uns achever le dynamitage ce soir ou demain. Nos troupes tiendront bien jusque-là. J'emmène les autres à Kattowitz. Vous savez que le Reichsführer a été nommé commandant d'un groupe d'armées?» – «Non, fis-je, surpris, je ne le savais pas». – «Hier. On l'a baptisé groupe d'armées Vistule, bien que le front soit déjà presque sur l'Oder, voire au-delà. Les Rouges ont aussi atteint la Baltique. La Prusse-Orientale est coupée du Reich». – «Oui, dis-je, ce ne sont pas de bonnes nouvelles. Peut-être que le Reichsführer pourra faire quelque chose.» – «Ça m'étonnerait. À mon avis, on est foutus. Enfin, on se battra jusqu'au bout». Il vida le fond de la bouteille dans son verre. «Je suis désolé, dis-je, j'ai fini l'armagnac». – «Ce n'est pas grave». Il but un peu puis me regarda:

«Pourquoi vous acharnez-vous? Pour vos travailleurs, je veux dire. Croyez-vous vraiment que quelques Häftlinge vont changer quelque chose à notre situation?» Je haussai les épaules et achevai mon verre. «J'ai mes ordres, dis-je. Et vous? Pourquoi vous acharnez-vous à liquider ces gens?» – «Moi aussi j'ai mes ordres. Ce sont des ennemis du Reich, il n'y a pas de raison qu'ils s'en sortent alors que notre peuple est en train de périr. Cela dit, je laisse tomber. On n'a plus le temps». – «De toute façon, commentai-je en regardant mon verre vide, la plupart ne tiendront que quelques jours. Vous avez vu dans quel état ils sont». Il vida son verre à son tour et se leva: «Allons-y». Dehors, il donna encore quelques ordres à ses hommes, puis il se tourna vers moi et me salua: «Adieu, Herr Obersturmbannführer. Bonne chance». – «À vous aussi». Je montai dans ma voiture et ordonnai à Piontek de me conduire à Gleiwitz.

Des trains quittaient Gleiwitz tous les jours depuis le 19 janvier, emmenant les détenus au fur et à mesure de leur arrivée des camps les plus proches. Les premiers trains, je le savais, avaient été dirigés vers Gross-Rosen, où Bär était allé préparer la réception, mais Gross-Rosen, rapidement débordé, avait refusé d'en prendre plus; les convois passaient maintenant par le Protektorat, puis étaient aiguillés soit vers Vienne (pour le KL Mauthausen), soit vers Prague pour être ensuite dispersés parmi les KL de l'Altreich. On chargeait encore un train lorsque j'arrivai à la gare de Gleiwitz. À ma grande horreur, tous les wagons étaient ouverts, déjà pleins de neige et de glace avant qu'on y pousse à coups de crosse les détenus épuisés; à l'intérieur, pas d'eau, pas de provisions, pas de seau sanitaire. J'interrogeai les détenus: ils venaient de Neu Dachs et n'avaient rien reçu depuis leur départ du camp; certains n'avaient pas mangé depuis quatre jours. Effaré, je regardais ces fantômes squelettiques, enveloppés dans des couvertures trempées et gelées, debout, serrés les uns contre les autres dans le wagon empli de neige. J'apostrophai un des gardes: «Qui commande, ici?» Il haussa les épaules avec colère: «Je ne sais pas, Herr Obersturmbannführer. Nous, on nous a juste dit de les faire monter». J'entrai dans le bâtiment principal et demandai le chef de gare, un grand homme maigre avec une moustache en brosse et des lunettes rondes de professeur: «Qui est responsable de ces trains?» Il indiqua mes galons de son drapeau rouge, qu'il tenait roulé dans une main: «Ce n'est pas vous, Herr Offizier? En tout cas je crois que c'est la S S» – «Qui, précisément? Qui forme les convois? Qui alloue les wagons?» – «En principe, répondit-il en glissant son drapeau sous le bras, pour les wagons, c'est la Reichsbahndirektion de Kattowitz. Mais pour ces Sonderzüge-là, ils ont envoyé un Amtsrat ici». Il m'entraîna hors de la gare et désigna une baraque un peu plus bas, le long de la voie. «Il s'est installé là». Je m'y rendis et entrai sans frapper. Un homme en civil, gras, mal rasé, était affalé derrière un bureau couvert de papiers. Deux cheminots se chauffaient près d'un poêle. «C'est vous, l'Amtsrat de Kattowitz?» aboyai-je. Il leva la tête: «C'est moi, l'Amtsrat de Kattowitz. Kehrling, pour vous servir». Une insupportable odeur de schnaps émanait de sa bouche. J'indiquai les voies: «C'est vous qui êtes responsable de cette Schweinerei?» – «De quelle Schweinerei voulez-vous parler, au juste? Parce qu'en ce moment il y en a beaucoup». Je me contins: «Les trains, les wagons ouverts pour les Häftlinge des KL». – «Ah, cette Schweinerei-là. Non, ça, c'est vos collègues. Moi, je coordonne l'assemblage des rames, c'est tout». – «Donc c'est vous qui allouez ces wagons». Il fouilla parmi ses papiers. «Je vais vous expliquer. Asseyez-vous, mon vieux. Voilà. Ces Sonderzüge, ils sont alloués par la Generalbetriebsleitung Ost, à Berlin. Les wagons, on doit les trouver sur place, parmi le matériel roulant disponible. Or, vous avez peut-être remarqué» – il agita sa main vers l'extérieur – «c'est un peu le bordel, ces jours-ci. Les wagons ouverts, c'est les seuls qui restent. Le Gauleiter a réquisitionné tous les wagons fermés pour les évacuations de civils ou pour la Wehrmacht. Si vous n'êtes pas content, vous n'avez qu'à les faire bâcher.» J'étais resté debout pendant son explication: «Et où voulez-vous que je trouve des bâches?» – «Pas mon problème». – «Vous pourriez au moins faire nettoyer les wagons!» Il soupira: «Écoutez, mon vieux, en ce moment, je dois former vingt, vingt-cinq trains spéciaux par jour. Mes hommes ont à peine le temps d'atteler les wagons». – «Et l'approvisionnement?» – «Pas mon domaine. Mais si ça vous intéresse, il y a un Obersturmführer quelque part qui est censé s'occuper de tout ça». Je sortis en claquant la porte. Près des trains, je trouvai un Oberwachtmeister de la Schupo: «Ah, oui, j'ai vu un Obersturmführer qui donnait des ordres. Il est sans doute à la S P». Dans les bureaux, on m'informa qu'il y avait en effet un Obersturmführer d'Auschwitz qui coordonnait l'évacuation des détenus, mais qu'il était allé manger. Je l'envoyai chercher. Lorsqu'il arriva, renfrogné, je lui montrai les ordres de Schmauser et me mis à l'accabler de réprimandes sur l'état des convois. Il m'écouta au garde-à-vous, rouge comme une pivoine; quand j'eus fini, il me répondit en bredouillant: «Herr Obersturmbannführer, Herr Obersturmbannführer, ce n'est pas ma faute. Je n'ai rien, aucun moyen. La Reichsbahn refuse de me donner des wagons fermés, il n'y a pas de provisions, rien. On n'arrête pas de me téléphoner pour me demander pourquoi les trains ne partent pas plus vite. Je fais ce que je peux». – «Quoi, dans tout Gleiwitz il n'y a pas un stock de nourriture que vous pouvez réquisitionner? Des bâches? Des pelles pour nettoyer les wagons? Ces Häftlinge sont une ressource du Reich, Obersturmführer! On n'apprend plus aux officiers S S à montrer de l'initiative?» – «Herr Obersturmbannführer, je ne sais pas. Je peux me renseigner». Je haussai les sourcils: «Alors, allez vous renseigner. Je veux des convois convenables pour demain. Compris?» – «Zu Befehl, Herr Obersturmbannführer». Il me salua et sortit. Je m'assis et me fis apporter du thé par un planton. Alors que je soufflais dessus, un Spiess vint me trouver: «Excusez-moi, Herr Obersturmbannführer. Vous êtes de l'état-major du Reichsführer?»

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