Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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«Un Hébreu, qui ne sait pas le grec. Et toi, qui es-tu?» – «Un autre aussi, mais fait d'un meilleur métal que ton Hébreu: un Allemand». – «Un Allemand qui sait le grec?» – «Quelle meilleure langue pour parler avec un Français?» Il éclata de rire et se présenta: c'était Robert Brasillach. Je lui expliquai que j'étais en fait à moitié français, et vivais en France depuis 1924; il me demanda si j'étais retourné en Allemagne depuis, et je lui parlai de mon voyage de l'été; bientôt nous causions du national-socialisme. Il écouta attentivement mes descriptions et mes explications. «Repasse quand tu veux, dit-il à la fin. J'ai des amis qui seront heureux de te rencontrer». Par lui, je découvris un autre monde, qui n'avait rien à voir avec celui des futurs commis de l'État. Ces jeunes gens-là cultivaient des visions de l'avenir de leur pays et de l'Europe dont ils disputaient âprement, tout en les nourrissant d'une riche étude du passé. Leurs idées et leurs intérêts fusaient dans toutes les directions. Brasillach, avec son futur beau-frère Maurice Bardèche, étudiait avec passion le cinéma et me le fit découvrir, pas seulement celui de Chaplin ou de René Clair, mais aussi Eisenstein, Lang, Pabst, Dreyer. Il m'introduisit dans les bureaux de L'Action française, à leur imprimerie, rue Montmartre, une belle maison étroite avec un escalier Renaissance, pleine du fracas des rotatives. Je vis quelques fois Maurras, il n'arrivait que tard, vers onze heures du soir, à moitié sourd, amer, mais toujours prêt à ouvrir son cœur et en déverser la bile contre les marxistes, les bourgeois, les républicains, les Juifs. Brasillach, à cette époque-là, était encore complètement sous sa coupe, mais la haine obstinée de Maurras pour l'Allemagne formait pour moi un obstacle incontournable, et Robert et moi nous querellions souvent à ce sujet. Si Hitler parvenait au pouvoir, affirmai-je, et unissait le travailleur allemand à la classe moyenne, contrant définitivement le péril rouge, et si la France faisait de même, et si les deux réunis parvenaient à éliminer l'influence pernicieuse des Juifs, alors le cœur de l'Europe, à la fois nationaliste et socialiste, formerait, avec l'Italie, un bloc d'intérêts communs invincible. Mais les Français pataugeaient encore dans leurs intérêts de petits courtiers et leur revanchisme attardé. Bien entendu, Hitler balayerait les clauses iniques de Versailles, c'était une pure nécessité historique; mais si les forces saines de la France pouvaient de leur côté liquider la République corrompue et ses marionnettistes juifs, alors une alliance franco-allemande ne serait pas seulement une possibilité, mais deviendrait une réalité inévitable, une nouvelle Entente européenne qui rognerait les ailes des ploutocrates et des impérialistes britanniques, et qui serait bientôt prête à affronter les bolcheviques et à ramener la Russie au sein du concert des nations civilisées (comme on le voit, mon voyage d'Allemagne avait bien servi mon éducation intellectuelle; Moreau aurait été épouvanté s'il avait su le parti que je tirais de son argent). Brasillach, en général, était d'accord avec moi: «Oui, disait-il, l'après-guerre est déjà finie. Nous devons faire vite si nous voulons éviter une autre guerre. Ce serait un désastre, la fin de la civilisation européenne, le triomphe des barbares». La plupart des jeunes disciples de Maurras pensaient de même. L'un des plus brillants et corrosifs d'entre eux était Lucien Rebatet, qui tenait la critique littéraire et cinématographique de L'Action française sous le nom de François Vinneuil. Il avait dix ans de plus que moi, mais nous nous liâmes rapidement, rapprochés par son attirance pour l'Allemagne. Il y avait aussi Maxence, Blond, Jacques Talagrand qui devint Thierry Maulnier, Jules Supervielle, et beaucoup d'autres. Nous nous retrouvions à la brasserie Lipp, lorsque quelqu'un avait les poches pleines, sinon à un restaurant pour étudiants du quartier Latin. Nous discutions fiévreusement de littérature et cherchions à définir une littérature «fasciste»: Rebatet proposait Plutarque, Corneille, Stendhal. «Le fascisme, lança un jour Brasillach, est la poésie même du XXe siècle», et je ne pouvais qu'être d'accord avec lui: fasciste, fascio, fascination (mais plus tard, devenu plus sage ou prudent, il décernerait le même titre au communisme). Au printemps 1932, lorsque je réussis mon concours, la plupart de mes amis normaliens terminaient leurs études; après l'été, ils se dispersèrent à travers la France, qui pour faire son service militaire, qui pour prendre le poste d'enseignant qu'on lui avait attribué. Je passai de nouveau les vacances en Allemagne, alors en pleine effervescence: la production allemande était tombée à la moitié du niveau de 1929, et Brüning gouvernait, avec le soutien de Hindenburg, à coups de décrets d'urgence. Une telle situation ne pouvait perdurer. Ailleurs aussi, l'ordre établi vacillait En Espagne, la monarchie avait été renversée par une cabale de francs-maçons, de révolutionnaires et de curés. L'Amérique était presque à genoux. En France, les effets directs de la crise se faisaient moins sentir, mais la situation n'était pas rose, et les communistes menaient discrètement et obstinément leur travail de sape. Sans le dire à personne, je posai ma candidature au NSDAP, section Ausland (pour les Reichsdeutschen vivant à l'étranger), et fus rapidement accepté. Lorsque j'entrai à l'ELSP, à l'automne, je continuai à voir mes amis de Normale et de l'Action française, qui montaient régulièrement passer le week-end à Paris. Mes camarades de classe restaient à peu près les mêmes qu'à Janson, mais à ma surprise je trouvais les cours intéressants. C'est aussi vers cette époque, sans doute sous l'influence de Rebatet et de son nouvel ami Louis Destouches, à peine célèbre (le Voyage venait de sortir, mais l'enthousiasme n'avait pas dépassé le cercle des initiés, et Céline se plaisait encore à fréquenter les jeunes gens), que je me passionnai pour la musique française pour clavier, qu'on commençait à redécouvrir et à jouer; avec Céline, j'allai écouter Marcelle Meyer; et je regrettais plus amèrement que jamais ma paresse et ma légèreté, elles qui m'avaient fait si vite abandonner le piano. Après le Nouvel An, le président Hindenburg invita Hitler à former un gouvernement Mes camarades de classe tremblaient, mes amis attendaient de voir, j'exultais. Mais tandis que le Parti écrasait les Rouges, balayait les ordures de la plouto-démocratie, et pour finir dissolvait les partis bourgeois, je restais bloqué en France. Il s'agissait, devant nos yeux et à notre époque, d'une véritable révolution nationale, et je ne pouvais que la suivre de loin, par les journaux et les actualités au cinéma. En France cela bouillonnait aussi. Beaucoup allèrent voir sur place, tous écrivaient et rêvaient d'un pareil redressement pour leur pays. On prenait contact avec les Allemands, des Allemands officiels maintenant, qui appelaient de leurs vœux un rapprochement franco-allemand; Brasillach me présenta à Otto Abetz, l'homme de von Ribbentrop (à cette époque encore conseiller au Parti pour les Affaires étrangères): ses idées ne différaient pas de celles que j'exposais depuis mon premier retour d'Allemagne. Mais, pour beaucoup, Maurras restait un obstacle; seuls les meilleurs reconnaissaient qu'il était temps de dépasser ses vaticinations hypocondriaques, et même eux, son charisme, la fascination qu'il exerçait les tenaient, ils hésitaient. En même temps l'affaire Stavisky révélait au grand jour les dessous policiers de la corruption au pouvoir et redonnait à l'Action française une autorité morale qu'elle n'avait plus connue depuis 1918. Tout cela prit fin le 6 février 1934. En vérité ce fut une affaire confuse: j'étais aussi dans la rue, avec Antoine F. (entré en même temps que moi à l'ELSP), Blond, Brasillach, quelques autres. Des Champs-Elysées, nous entendîmes vaguement des coups de feu; plus bas, au niveau de la Concorde, des gens couraient. Nous passâmes le reste de la nuit à marcher dans les rues, scandant des slogans quand nous croisions d'autres jeunes gens. Nous n'apprîmes que le lendemain qu'il y avait eu des morts. Maurras, vers qui tout le monde s'était instinctivement tourné, avait baissé les bras. Toute l'affaire n'avait été qu'un pétard mouillé. «Inaction française!» écumait Rebatet, qui ne pardonna jamais à Maurras. Moi, ça m'était égal: ma décision était en train de prendre forme, et je ne me voyais plus d'avenir en France.

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